Gudule, l’écriture en signe de tolérance

guduleEn publiant en 1987 chez Syros Prince charmant poil aux dents, Gudule signait son premier opus pour la jeunesse, entamant ainsi une longue série de livres qui compte aujourd’hui plus de cent titres. Osant aborder des sujets forts, voire tabous, cette Bruxelloise d’origine installée depuis de nombreuses années, en France, s’est éteinte à l’aube de ses septante ans, le 21 mai 2015, laissant derrière elle une oeuvre teintée d’étrange et de fantastique.

Malgré ses quelques écrits sous les pseudonymes d’Anne Guduël, Anne Duguël ou Anne Carali, c’est avec son surnom « Gudule » qu’Anne Liger-Belair marque les esprits de ses jeunes lecteurs. Gudule, un surnom qu’elle qualifie de « rigolo« , qui rappelle la patronne de Bruxelles où elle est née en 1945, et qu’elle utilise pour la première fois en signant une comptine réalisée pour L’Écho des Savanes avec le dessinateur Carali, alors son époux. Le jeu consistait à user de rimes en « -ule » (sans jamais sombrer dans la grossièreté) et il était évident que son nom de plume devait alors rimer avec l’exercice accompli.

Elle se décrit elle-même dans ses interviews comme une « monomaniaque de la lecture et de l’écriture », il n’est dès lors pas étonnant que dès son plus jeune âge, évoluant dans un quartier bruxellois où les bouquinistes pululent, Gudule cultive le goût de la lecture.  A douze ans, elle découvre Rimbaud, Baudelaire, Verhaeren, Hugo… puis Jean Ray et Michel de Ghelderode qui la conduiront sans aucun doute sur le chemin de l’étrange et de l’irrationnel qu’elle affectionne tant. Et lorsqu’elle ne lit pas, Gudule écrit. Une quinzaine d’année durant, entre 1950 et 1965, elle produit des centaines de poèmes et des dizaines de romans. Elle n’a qu’une douzaine d’années lorsqu’elle achève son premier roman, qu’elle réexplorera pour l’éditer plus de trente-cinq ans plus tard sous le titre L’école qui n’existait pas (Nathan, 1994), récit mettant en scène un de ses personnages récurrents, Mickette, jeune fille rebelle à l’autorité, fouineuse qui met à jour la création d’un professeur déchu : la classe idéale, constituée d’élèves robots !

Après des études d’Arts-déco, Gudule pratique divers métiers pour vivre (mise en couleur de  bandes dessinées, création de costumes de théâtre) et travaille finalement plusieurs années durant comme journaliste. Elle collabore notamment aux magazines Le Jour, ça Magazine, Hara-Kiri, Fluide glacial, Charlie Hebdo, mais également aux revues pour la jeunesse Pomme d’api et Pif poche. Le verbe facile, Gudule est également animatrice d’une émission consacrée à la bande dessinée sur Radio Libertaire.

Voyageuse accomplie, elle passe du Moyen-Orient à l’Amérique du Sud et aux Antilles, mais choisit de s’établir en France où elle réalise son rêve le plus cher : vivre de sa plume. Nous sommes en 1987 lorsqu’elle publie son premier livre, un album pour les tout petits, intitulé Prince charmant poil aux dents (Syros), une histoire de tableau magique dans lequel un monstre se cache sous des allures de prince charmant. L’univers fantastique et farfelu de Gudule est déjà bien établi.

S’il est vrai qu’elle apprécie le fantastique, l’étrange, l’irréel, l’irrationnel, elle n’a de cesse d’aborder des problèmes de société intemporels ou actuels, des thèmes graves pour dénoncer toutes les exclusions, qui, nous le devinons à la lecture, la révulsent. Alternant avec brio les genres (roman, nouvelle, fable, conte, poésie), ses récits sont tantôt tout à fait fantastiques, tantôt réalistes, mais toujours avec une volonté de lutter contre les souffrances, les injustices et la bêtise humaine.

Parmi les sujets récurrents chez Gudule, nous retrouvons l’enfance maltraitée que tente d’abolir Fanny dans Agence Torgnole, frappez fort (Souris Noire Plus, 1990). Le manège de l’oubli (Nathan, Pleine Lune, 1997) nous plonge quant à lui dans un monde où les adultes, amnésiques, ignorent superbement l’exploitation d’enfants contraints de travailler comme des esclaves dans une fête foraine.

Gudule aborde également sans tabou la maladie, et notamment lorsqu’elle met en scène Thomas dans La vie à reculons (Hachette, Poche jeunesse, 1994), nouvel arrivé au collège qui se révèle être séropositif suite à des transfusions sanguines. Gudule insiste ici avec beaucoup de nuances sur le rejet dont sont victimes les malades du sida.  Dans L’envers du décor (Hachette, Poche Jeunesse Senior, 1996), la séropositivité est présentée sous un autre jour, comme la conséquence d’une déchéance où misère et toxicomanie sont le quotidien de Félix. Le point de vue pris par l’auteure est ici celui des exclus d’une société qui est bien en peine d’accueillir tous ces laissés pour compte. Cette maladie est à nouveau abordée dans l’épisode Aimer par cœur de la série L’instit (Hachette, Bibliothèque verte, 1995) qui malgré le manichéïsme la caractérisant, a le mérite de démontrer que l’intolérance est souvent le fruit de l’ignorance. La série télévisée L’instit est une des plus conséquentes écrites par Gudule qui novellise pour l’occasion une vingtaine de titres.

Le rejet (de soi-même, des autres) occupe une place prépondérante dans l’oeuvre de Gudule. Quand Rosalie / Rosaloche la moche (Syros, Croche Patte, 1987) découvre lors d’une visite au Musée du Louvre que les canons de beauté ont évolué au fil des époques, elle accepte ainsi mieux son physique qu’elle considère comme disgrâcieux. Dans Mort d’un chien (Verte Aventure, 1992), réédité chez Hachette sous le titre L’immigré, sans doute l’un des romans les plus poignants de Gudule, Roberto, fils d’immigré italien dans le nord de la France, voit sa famille accusée de la mort du chien de son ami Louis. S’ensuit un déferlement de haine que Roberto mettra plus de quarante ans à oublier, comme il est souligné dans le prologue et l’épilogue de ce roman. Dans Pas facile d’être chevalier (Mijade, 2015), c’est avec sa complice fidèle Claude K. Dubois que Gudule aborde pour les plus jeunes lecteurs les mêmes questions de différences et d’intolérance qui s’avèrent omniprésentes dans tout son oeuvre.

Quand dans L’amour en chaussettes (Thierry Magnier, 1999), et dans Étrangère au paradis (Grasset Jeunesse, 2004), Gudule explore la sexualité, et en particulier l’homosexualité entre hommes et entre femmes, ainsi que les questions qui tourmentent les jeunes adolescents en quête d’eux-mêmes, c’est à nouveau un plaidoyer pour la tolérance qu’elle nous délivre. Malgré des thématiques sérieuses, Gudule parvient à distiller de la fraîcheur et de la légèreté dans ses romans, n’hésitant d’ailleurs pas à enseigner l’usage du préservatif.

L’œuvre de Gudule, riche et variée, se révèle d’une facilité déconcertante à aborder à tout âge. Naturellement, certains de ses romans sont davantage destinés aux lecteurs plus aguerris, mais Gudule a cette grande faculté de parler de sujets difficiles à toutes les tranches d’âges de son lectorat. Il en va de même lorsqu’elle imagine une suite ou réécrit les fables de La Fontaine dans Après vous, M. De La Fontaine ! Contrefables (Hachette, Poche Jeunesse, 1995), dans lequel elle imagine une suite ou réécrit certaines histoires du célèbre fabuliste, concluant ses récits par des morales prônant la solidarité et la tolérance. Sensible également à la tradition orale, Gudule s’amuse lorsque dans Comment Pauvre Jean roula le Malin et autres fabliaux (Nathan, 2014) elle détourne les conventions et se moque ainsi de la nature humaine. Tant comme compilatrice qu’en réécrivant les contes et autres légendes, Gudule est une story teller, une raconteuse d’histoire au sens noble du terme.

Son amour pour les récits anciens et traditionnels n’empêche cependant pas Gudule d’être intriguée par l’évolution technologique qui touche de près les plus jeunes. Affectionnant la robotique ou la réalité virtuelle, elle a dès 1998 mis en scène le plongeon d’une mère et de sa fille dans une réalité virtuelle mortelle dans Destination cauchemar (Nathan, Pleine Lune Noire, 1998). Crime City (Mijade, Zone J, 2010), douze années plus tard se penche sur les jeux vidéos et sur les émotions artificielles qu’ils peuvent provoquer, résumant ainsi la question du danger que peuvent représenter réalité virtuelle et intelligence artificielle sur notre vie quotidienne.

Ce petit tour de l’œuvre de Gudule, loin d’être exhaustif, ne saurait faire l’économie d’un livre qui reste pour beaucoup une ode à l’écriture et à la lecture : La bibliothécaire (Hachette, Poche Jeunesse Senior, 1995). Lorsque Guillaume part en quête d’un mémoire permettant d’être écrivain par amour pour une bibliothécaire de 84 ans, nous entamons un récit métaphorique et allégorique où nous croisons Le Petit Prince, Alice, Poil de Carotte ou encore Rimbaud enfant. Vibrant hommage au plaisir de la lecture et de l’écriture, La bibliothécaire souligne également le rôle de mémorialiste que l’écrivain peut endosser : « Lorsque la vie s’est retirée, il n’y a plus de différence entre ce qu’on a été et ce qu’on est devenu : on n’est plus que le souvenir qu’on laisse. Et les souvenirs n’ont pas d’âge… ». Gudule souligne ici l’importance de se souvenir des choses de la vie, de se rappeler les histoires lues et nous montre toute la magie qui survit à un auteur lorsqu’une histoire est écrite. Recommandé par l’Éducation nationale française, ce roman reste un incontournable pour qui souhaite aborder l’œuvre de Gudule.

Invitée en 1998 dans le cadre de la semaine Paul Hurtmans du livre de jeunesse, Luc Battieuw, directeur du Centre de littérature de jeunesse de Bruxelles, se rappelle de Gudule comme d’ « une dame sans chichis, loin du protocole, mais près de ses lecteurs avec lequel elle entretenait une relation simple et respectueuse. » Cette relation de proximité avec ses lecteurs, elle l’a tenue jusqu’au bout de sa vie. Malgré sa tumeur au cerveau qui l’empêchait les derniers temps d’alimenter elle-même son blog (http://gudule.eklablog.com/), elle continuait de partager ses « actualité littéraire et blablatage » avec ceux qu’elle appelait affectueusement ses potes, les lecteurs quotidiens de ses écrits les plus récents. Parmi ceux-là, les « grands moments de solitude » de Gudule sont savoureux et drôles et nous ne nous lassons pas de ses aventures et anecdotes.

Sur son blog, le dessinateur Jacques Azam nous dépeint Gudule avec une chevelure abondante, presqu’hirsute, bouclée, des dents de vampire, devant son PC, entourée de petits papiers annotés, tandis que l’auteure elle-même se décrit comme « écrivaine pour la jeunesse, surtout et pour les adultes aussi un peu ». Si nous n’approfondissons pas ici l’œuvre pour adultes de l’auteure, il est indéniable au fil des interviews de Gudule, que celle-ci prenait autant de plaisir à écrire pour les adultes que pour la jeunesse.

Certaines critiques soulignent parfois les morales convenues de l’auteure, ou encore le manichéisme de certains de ses écrits, d’autres regrettent des happy ends trop évidents, ou encore, une superficialité du propos. Il n’en demeure pas moins que Gudule reste et restera pour longtemps encore, une écrivaine engagée, qui véhicule des valeurs, qui pousse les jeunes à réfléchir sans tomber dans le manuel éducatif. Son écriture vivace et spontanée, son sens de la narration, de la bizarrerie aussi, son humour décalé… autant de raison de se (re-)plonger dans l’oeuvre de cette grande dame de la littérature belge.

Natacha Wallez


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Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 188, octobre – décembre 2015, p. 38-40.