Xavier Hanotte, De secrètes injustices

À nos chers disparus

Xavier HANOTTE, De secrètes injus­tices, Bel­fond, 1998

539f9df40bC’est la veille de Noël, à Brux­elles. L’in­specteur Barthélémy Dussert tra­verse la ville endi­manchée pour se ren­dre à son bureau de la police ju­dici­aire. Il est céli­bataire et donc tout dési­gné pour assur­er la per­ma­nence des soirs de fête : une corvée qui sem­ble con­venir à son tem­péra­ment soli­taire et rêveur. Il n’au­ra d’ailleurs pas le temps de s’en­nuy­er. Un coup de télé­phone, en effet, le prévient : on a décou­vert un cadavre à l’im­passe des Ca­deaux…

Ain­si com­mence le sec­ond roman de Xavier Han­otte, De secrètes injus­tices. Avec Manière noire, son pre­mier livre, cou­ron­né de plusieurs prix lit­téraires, l’au­teur avait imposé d’emblée la cohérence de son tal­ent : art de la com­po­si­tion, épais­seur des per­son­nages, élé­gance de l’écri­t­ure, et ce sens par­ti­c­uli­er du mys­tère émanant des choses qui pour­rait le rat­tach­er à la veine du réa­lisme mag­ique fla­mand, dont il a par ailleurs traduit quelques œuvres maîtress­esCe qui frap­pait surtout, c’é­tait la façon dont il par­ve­nait, dans une intrigue pal­pi­tante où l’at­ten­tion du lecteur ne se relâchait pas un instant, à détourn­er le roman noir de ses fins pro­pres, la recherche du coupable, pour en faire surtout la matière d’une quête exis­ten­tielle.

Le pro­jet se pour­suit dans ce sec­ond vol­ume où l’on retrou­ve avec plaisir les mêmes per­son­nages d’in­specteurs, au nom­bre desquels fig­ure Katrien, la jeune col­lègue fla­mande de Dussert dont le par­ler col­ore le texte d’une touche de bilin­guisme. La ques­tion des langues est d’ailleurs au cen­tre du pro­jet romanesque et intéresse par­ti­c­ulière­ment Dussert, entiché de poésie et tra­duc­teur à ses heures per­dues. Tous les signes du monde, lors d’une enquête ou dans la vie, ne doivent-ils pas être transpo­sés en un lan­gage qui fasse sens Comme la poterie de l’archéo­logue, comme la blessure d’en­fance qui taraude l’adulte, toute exis­tence n’a-t-elle pas sa part de mys­tère à dé­crypter, son épais­seur enfouie ? Les min­utes de l’en­quête, ici, seront de sable mémo­r­i­al, et s’il faut ren­dre jus­tice à quel­qu’un, c’est d’abord à l’His­toire, à son peu­ple de chairs mortes, qu’il s’agisse des vic­times juives de la bar­barie nazie ou des sol­dats dis­parus dans les tranchées de la guerre 14–18. L’in­trigue, en effet, con­duit Dussert et ses col­lègues dans le milieu pé­nible des révi­sion­nistes, puisque le cadavre décou­vert au réveil­lon de Noël était l’un de ces sin­istres fal­sifi­ca­teurs de passé. Pourquoi l’a-t-on tué dans les toi­lettes d’un bistrot brux­el­lois ? Pour y voir plus clair, les inspecteurs se ren­dront à Hei­del­berg, où enseignait le révi­sion­niste assas­s­iné, à Anvers, dans diffé­rents quartiers de Brux­elles où le coupable sem­ble s’ingénier à semer des indices. Et l’au­teur excelle, chaque fois, à ren­dre sen­si­ble le génie des lieux.

En par­al­lèle au réc­it, en de brefs chapitres ponc­tu­ant régulière­ment l’in­trigue princi­pale, se développe d’ailleurs un texte auto­nome tout entier voué à la célébra­tion d’un seul espace, un car­ré de mélan­col­ie : le ci­metière mil­i­taire d’Ypres où reposent des sol­dats anglais de la grande guerre. Une pierre, un nom, la men­tion d’un rég­i­ment c’est assez pour que Dussert érige à cha­cun son tombeau, au sens lit­téraire du terme que mag­nifia Mal­lar­mé, et pour qu’il tire de l’ou­bli ses vies jadis frémis­santes. C’est là qu’il emmèn­era un jour la jeune femme dont il est amoureux. Mais, pour des raisons pro­pres au passé de cha­cun sans doute, la ren­con­tre émo­tive, entre eux, n’au­ra pas lieu. La mémoire sépare les êtres au­tant qu’elle les réu­nit.

Carme­lo Virone

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Arti­cle pub­lié dans Le Car­net et les Instants n°102 (1998)