Xavier Hanotte, Derrière la colline

Mon nom est Parsons

Xavier HANOTTE, Der­rière la colline, Bel­fond, 2000

306d0c1cb0En deux temps, trois romans, Xavier Han­otte s’est imposé comme un des auteurs majeurs de sa généra­tion, ca­pable de con­vo­quer dans ses livres toute une époque, en resti­tu­ant son épais­seur so­ciale et his­torique et la gueule de son atmo­sphère, pour par­ler comme les Enfants du Par­adis, et, d’un même mou­ve­ment, de cer­ner chez ses per­son­nages la part intime des sen­ti­ments per­son­nels, des fêlures, des mo­teurs secrets qui déter­mi­nent leur action. Qui plus est, il fait par­tie de ces rares écri­vains qui ont réus­si d’emblée à impos­er le pro­jet d’une œuvre-monde : où les person­nages, les motifs, les thèmes peu­vent resur­gir d’un réc­it à l’autre pour jouer une parti­tion nou­velle.

Sans doute, la façon dont Han­otte a rejoint le champ lit­téraire, la manière noire qu’il a choisi d’in­fil­tr­er à ses débuts, a‑t-elle favo­risé le développe­ment autoréféren­tiel de l’œu­vre, en même temps qu’il l’a­mar­rait so­lidement au réel. Plus qu’au­cun autre, en effet, le genre polici­er, même sub­ver­ti de l’in­térieur, autorise l’al­lu­sion interne, ne se­rait-ce que par le retour de cer­tains protago­nistes. Ain­si, avec De secrètes injus­tices, nous étions-nous habitués à retrou­ver livre après livre la fig­ure de l’in­specteur Barthélémy Dussert, tra­duc­teur à ses moments per­dus du poète anglais Wil­fred Owen, mort sous les dra­peaux en 1918. Barthélémy n’appa­raît plus dans Der­rière la colline, si ce n’est par la bande, tout à la fin du réc­it, et nous sommes loin des décors con­tem­po­rains dans lesquels se déroulaient ses inves­ti­ga­tions. Le nou­veau roman a en effet pour cadre prin­cipal la bataille de la Somme, durant la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Pour­tant, le senti­ment demeure de l’u­nité pro­fonde, qua­si organique, de l’œu­vre. Ce n’est pas seule­ment parce que, ici comme dans De secrètes injus­tices où l’in­specteur arpen­tait rêveuse­ment les allées du Mémo­r­i­al d’Ypres, un ci­metière mil­i­taire impose sa mélan­col­ique ordon­nance. Ce n’est pas non plus à cause du car­ac­tère dialogique du réc­it, qui évoque en alter­nance deux moments his­toriques dif­férents. (On se sou­vient que dans le roman précé­dent, un nom sur une pierre tombale rede­ve­nait, par la magie de l’imagi­naire, un per­son­nage de chair et d’os, doté d’une his­toire, d’un des­tin dont nul pour­tant n’avait gardé la mémoire. Ici on suit, au fil de chapitres ponc­tu­ant la trame narra­tive prin­ci­pale, la journée d’un jar­dinier chargé d’en­tretenir quelques-uns des cime­tières où reposent ses amis morts au com­bat 20 ans plus tôt, amis que nous avons appris à con­naître par ailleurs. Dans les deux cas, présent et passé s’é­clairent et s’étof­fent mu­tuellement).

Au-delà des récur­rences formelles, ce qui con­fère au pro­jet lit­téraire de Xavier Ha­notte sa fon­da­men­tale cohérence, c’est qu’il est tout entier sous-ten­du par une interro­gation sur les ressorts de la fic­tion et ses pou­voirs et, par­tant, sur la manière dont l’his­toire, en tant que con­struc­tion men­tale, nous définit.

Il serait vain de résumer en quelques mots un roman d’une telle ampleur. On se con­tentera de dire que Der­rière la colline met en scène un jeune let­tré anglais du nom de Nigel Par­sons, poète à ses heures sous le pseu­do­nyme de Nicholas Par­ry, qui vient de se voir refuser la place d’en­seignant qu’il pos­tu­lait. Poussé par un dépit amoureux et par le mil­i­tarisme ambiant (l’An­gleterre doit vol­er au sec­ours de la Bel­gique, dont la neu­tral­ité vient d’être vio­lée), il va s’en­gager dans l’ar­mée en même temps que William, un jar­dinier avec qui il s’est lié d’ami­tié. Nous vivrons avec eux les heures glauques de l’at­tente, dans les tranchées boueuses in­festées par les rats et les poux ; nous sui­vrons sur leurs pas les moments d’hor­reur de la bataille, en ce jour chao­tique et fu­neste du 1er juil­let 1916 où 40 000 sol­dats anglais alignés comme à la parade mouru­rent sous les feux alle­mands. Entre Nigel et William, entre l’homme de let­tres et celui de la terre, s’est glis­sé un mi­roir infidèle, qui ren­voie à cha­cun son image inver­sée : dou­bles, jumeaux, frères, amis, dif­férents par la nais­sance et le des­tin. L’un péri­ra au com­bat, l’autre cul­tivera la mémoire du dis­paru.

Cap­tivé par le réal­isme du réc­it, où le ro­mancier témoigne d’un sens de l’observa­tion sans faille, le lecteur quit­tera pour­tant le livre avec le sen­ti­ment que tout n’est qu’il­lu­sion. C’est que le motif du dou­ble, par­mi d’autres fig­ures sym­bol­iques comme celle des anges dont il aurait fal­lu par­ler, n’est pour Han­otte qu’une manière de dé­stabiliser le réel, de con­tester son appar­ente unité, en par­ti­c­uli­er celle qui enferme les per­son­nages dans le nom de leur père, pour retrou­ver au-delà des évi­dences sen­si­bles une réal­ité qui n’est acces­si­ble que par les moyens de la poésie. Pour le dire trop vite, Der­rière la colline pour­rait se lire comme un adieu au père au prof­it de la fic­tion, cette étrange mère qui fait des hommes des en­fants de leur œuvre. Le des­tin de Nigel Par­sons aurait-il été dif­férent si, au lieu d’atta­cher gauche­ment le bracelet de sa mon­tre à son poignet droit, il l’avait adroite­ment fixé du côté gauche ? La ques­tion peut se pos­er.

Carme­lo Virone

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°115 (2001)