Xavier Hanotte, Poussières d’histoires et bribes de voyages

Musique d’automne

Xavier HANOTTE, Pous­sières d’his­toires & bribes de voy­ages, Le Cas­tor Astral, coll. Escales du Nord, 2003.

f440d06293Nous con­nais­sions les romans de Xa­vier Han­otte — par­mi lesquels le très prenant Der­rière la colline, à la fois ample et frémis­sant, reparaît au for­mat de poche, chez Pock­et. Ses tra­duc­tions — com­ment résis­ter au plaisir de sig­naler la dernière : le savoureux, prodigieuse­ment drôle et pathé­tique Fro­mage, de l’écrivain fla­mand Willem Elss­chot, que Jean Muno aurait sûre­ment aimé.

Nous décou­vrons aujour­d’hui des poèmes qui courent à tra­vers les vingt dernières an­nées, réu­nis sous le beau titre Pous­sières d’his­toires.

Humeur vagabonde, lumière d’ar­rière-sai­­son, ironie ten­dre, mélan­col­ie douce-amère imprèg­nent ces cro­quis et ces rêver­ies sans date qui nous promè­nent d’Ar­ras où Dor­ment des absences à Berlin, Lon­dres, Bor­deaux. Venise (Place Saint-Marc per­son­ne ne me voit Et pour cause puisque je n’y suis pas). Saint-Ides­bald où la bière ambrée d’une halte à l’abri des rafales d’un vent de tem­pête embue les choses d’une douce ivresse nim­bée Du soleil cuiv­ré / Qu’on nomme Ami­tié. Escales. Attentes. Nos­tal­gie. Peut-être le vide / Mord-il plus fort que la douleur ?

Secrète présence de celui qui n’est plus là : Et ta barbe blanche / A jamais com­pagne / De mon avenir / Ou ce qu’il en reste / Papa. Je ne suis pas cer­taine que le com­men­taire qui précède chaque poème ne l’é­touffe pas quelque­fois, au lieu de l’é­clair­er, l’ou­vrir, le pro­longer.

Car ces « pous­sières d’his­toires », d’une grâce furtive, impal­pa­ble, volti­gent li­brement dans l’air du temps, et se posent un instant au bord de la mémoire, traces lé­gères qu’on approche à demi-mots. Comme on effleure une intime fêlure…

Le ton se fait plus som­bre, l’ac­cent plus âpre, désolé, dans le roman de Jean-Marie Denis Fron­tières belges. Le voy­age, ici, res­semble à une dérive, un naufrage. Ce pas­sant qui roule au bas des march­es de la Bourse, à Brux­elles, un dimanche matin d’au­tomne, et reste là, pois­seux de fatigue et de tristesse, s’ap­pelle Léopold Van Neu­ville. Il a traîné une enfance et une jeunesse sans joie dans des inter­nats, délais­sé par des pa­rents fan­tômes, per­pétuelle­ment à l’étran­ger, qu’il n’a fait qu’en­trevoir, et qui sont morts bru­tale­ment dans un acci­dent de la route, voici plus de vingt ans. Puis il a voy­agé, songeant que l’Afrique est assez vaste pour espér­er s’y per­dre sans retour. Vécu d’ex­pé­di­ents. Flot­té. Jusqu’au jour où une let­tre l’a rejoint à Saint-Louis du Séné­gal, lui apprenant la mort d’une tante (Ce nom ne me dis­ait rien, et le mien à peine) dont il est le légataire. Un signe du des­tin ? Léo, qui est tou­jours passé à tra­vers les choses, sans attach­es ni regrets, éter­nel étranger, disponible jusqu’au ver­tige, ren­tre au pays. Cette Bel­gique qui ne lui sem­ble guère plus réelle que sa pro­pre vie, mais peut-être y décou­vri­ra-t-il une place où com­pren­dre qui il est. Ou seule­ment un en­droit pour mourir…Alors com­men­cent des jours d’er­rance. De Brux­elles à Blanken­berge (où se trou­ve l’im­meuble dont il hérite sans bien réalis­er qu’il est désor­mais sien), d’An­vers à Liège. De cafés où l’on tente de noy­er ce sen­ti­ment lan­cinant de défaite, de déroute, en cham­bres d’hô­tel où l’al­cool tourne aux larmes, pour échouer enfin sur la tombe des par­ents, à Dion-Val­mont, où se nouent dans sa gorge les mots d’un vieux compte à régler, les san­glots d’une détresse sans fin.

Au hasard, Léo prend des trains, arpente des chemins, rôde dans des villes, pareil à un som­nam­bule, croise des êtres, ébauche des ren­con­tres, frôle la chance d’être aimé. Mais il se sent aus­si inca­pable de recevoir l’amour que d’en don­ner. Une obses­sion le pousse en avant : la fuite pour seule issue. Fuir sans cesse, par peur de s’at­tach­er et d’être aban­don­né. Refuser la ten­dresse par angoisse d’être trahi.

Après avoir fail­li som­br­er, Léo retrou­vera la terre ferme. Le tour fait de son his­toire, de son pays avec lequel il a peut-être en par­tage ce mélange d’ef­fron­terie et de dés­espoir. La paix signée avec le passé, miné de failles et de man­ques. Seul, mais non plus séparé des autres. Libéré de la colère sourde, de la ran­cune, de l’amer­tume qui le han­taient, l’ex­i­laient de tout. Réc­on­cil­ié avec sa condi­tion de vivant. Prêt à regarder sere­ine­ment venir les saisons ; le temps qui reste. Ce petit livre de brouil­lard, de nuit et de pluie s’achève sur une clarté timide. Des lende­mains pos­si­bles… Dif­fi­cile d’y croire, au bout d’un long tun­nel d’in­dif­férence où l’on a marché, diva­gué, solil­o­qué sur les pas éper­dus d’un anti­héros qui nous a trou­blés, touchés, avant de décourager notre ami­tié.

Francine Ghy­sen

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°129 (2003)