Jacqueline Harpman, Jusqu’au dernier jour de mes jours

Variations sur l’improbable

Jacque­line HARPMAN, Jusqu’au dernier jour de mes jours, Labor, 2004

harpman jusqu'au dernier jour de mes joursJusqu’au dernier jour de mes jours. Jacque­line Harp­man a choisi un titre éper­du­ment roman­tique pour son dernier recueil de nou­velles. Ne vous y fiez pas ! Si la pre­mière his­toire (qui donne son titre au vol­ume et en est, avec le bref et prenant Jamais plus, la plus belle à mes yeux) nous ra­conte un amour ful­gu­rant mais éter­nel, on retrou­ve en d’autres pages la Jacque­line Harp­man caus­tique, inci­sive, drôle et féroce, aimant s’aven­tur­er sur des chemins imprévus, défi­er les conven­tions, la logique, et se moquant allègre­ment de la vraisem­blance.

« Pourquoi le roman se soucierait-il de vraisem­blance ? » me lançait-elle avec un rire écla­tant, au moment où le très romanesque La plage d’Os­tende obte­nait le prix Point de Mire (qu’une erreur te­nace dans sa bib­li­ogra­phie attribue à La fille déman­telée !). Et d’a­jouter, fron­deuse : « La vraisem­blable, c’est bon pour la vie, la réal­ité. » L’imag­i­na­tion se donne libre cours, ouvre larges les fenêtres, porte l’au­teur vers tous les pos­si­bles — et au-delà ! Mais dans une langue clas­sique, pré­cise, tou­jours maîtrisée, que n’ef­fraie pas (ô joie !) l’im­par­fait du sub­jonc­tif. Dans l’im­per­ti­nent Dieu et moi (1999), où elle relatait avec une verve moqueuse sa mort, et ses débats désopi­lants avec l’ange venu la chercher, qu’elle refuse de suiv­re, puis avec le Créa­teur, ne prê­tait-elle pas à un cri­tique, qui l’avait hono­rée de quelques érein­te­ments, ce cri de soulage­ment : « Ouf ! Je ne serai plus obligé de la lire et d’en­dur­er ses sub­jonctifs passés ! »… ?

La pre­mière nou­velle est presque un roman. Par­v­enue au bout du voy­age, l’héroïne, Dominique, se sou­vient de l’heure déci­sive de sa vie, à 17 ans, une nuit de guerre. À la veille d’une action d’un petit groupe de résis­tants telle­ment risquée qu’au­cun n’e­spère en sor­tir vi­vant, elle con­naît, avec la même déchi­rante inten­sité, l’im­mi­nence de la mort. La révéla­tion de l’amour : Nous avions très peu de temps pour faire ce que je sais main­tenant que font les amants : se dire et se redire l’un à l’autre, se pren­dre et se repren­dre, s’é­couter en silence et s’é­couter par­lant, deux heures et demie, trois heures, pour l’amour de toute une vie. Et ce cadeau essen­tiel que lui fait celui qui sera tué à l’aube : moi qui n’avais jamais sen­ti que la rage, il me don­na la compas­sion. 

On change de reg­istre avec les réc­its suiv­ants, tou­jours écrits à la pre­mière per­sonne, et dont trois, réu­nis sous l’inti­tulé Les Dona­tiens, tour­nent autour du thème de la nais­sance, qui survient à chaque fois en des cir­con­stances haute­ment sin­gulières, et pro­jette son ombre sur toute une des­tinée. C’est ain­si que l’un de ces trois Dona­tiens (prénom fétiche !) est né, grâce à la médecine mod­erne, d’une femme de 63 ans, farouche­ment déter­minée à le garder dans l’ig­no­rance totale du monde extérieur. Il grandit dans un do­maine ceint de hauts murs, où nul ne pénètre qui n’ait dépassé la soix­an­taine, où toute représen­ta­tion de la jeunesse est ban­nie, des livres aux tableaux, où les cours d’his­toire que lui dis­pense un pré­cep­teur s’ar­rê­tent en 1918… C’est par ruse qu’à l’ado­les­cence, il déjouera ce com­plot aber­rant et pathé­tique, dé­couvrant, au cours d’in­ves­ti­ga­tions noc­turnes clan­des­tines, l’ex­is­tence soigneu­sement cachée de la radio, la télévi­sion, les jour­naux, l’in­ter­net, et com­prenant que sa mère est vieille, et qu’elle lui a tou­jours men­ti. Sa mère que, désor­mais, il trompe à son tour… Mais les jeux sont faits : même lorsqu’il se sera libéré de cette longue impos­ture, lors­qu’il aura appris tout ce qu’un homme d’au­jour­d’hui doit con­naître, et se tien­dra infor­mé au jour le jour des événe­ments du monde, Dona­tien vivra tou­jours en exil.

Les nou­velles pren­nent ain­si, avec un bon­heur iné­gal, des airs de con­tes fan­tastiques, de fables à l’ex­trav­a­gance par­fois grinçante. On en viendrait à se lass­er des fou­cades d’une fan­taisie for­cée, quand un petit texte, Jamais plus, nous rat­trape. Et nous étreint.

Je suis seule, il fait froid, j’ai de l’hiv­er partout dans l’âme, je ne me sou­viens pas de la chaleur. C’est donc vers ce désas­tre que court la vie ? J’ai été jeune, j’ai dan­sé, j’ai trem­blé, j’ai aimé : il ne reste que les mots ? Où trou­ver l’en­fant qui court sur le sable ? Com­ment rede­venir que ce je ne serai plus ? Il ne me suf­fit pas de l’évo­quer : je veux l’être. […] Je le sais bien, il n’y a qu’un moyen de retourn­er là-bas, il faut écrire, écrire sans m’ar­rêter.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)