Jacqueline Harpman, L’orage rompu

Ce qui n’a pas eu lieu

Jacque­line HARPMAN, L’or­age rompu, Gras­set, 1998

harpman l'orage rompuCornélie, bien nom­mée, te voici li­vrée, tu l’as cher­ché, coquette, le temps d’un voy­age en TEE (Trans Europe Express : on ne dis­ait pas, alors, T.G.V.…) Paris-Brux­elles, à un débat cor­nélien entre pas­sion folle et sagesse pru­dente. Cornélie ten­tée par l’in­con­nu de l’amour, l’amour d’un incon­nu. Unité de temps, de lieu, d’ac­tion : un homme et une femme en face-à-face romanesque, dans un wag­on-restau­rant. Est-ce ta pro­fes­sion de sta­tis­ti­ci­enne qui t’a infusé cette indé­ci­sion d’abord, cette réserve ensuite : on a beau met­tre toutes les chances de son côté, on ne sait jamais, un aléa, soudain…

Tu es pour­tant goulue au lit et à table, tel­lement gorgée de san­té et de sang que ton dépuce­lage a déclenché naguère une marée rouge, et créé « une petite cat­a­stro­phe dans une société de moyenne bour­geoisie occi­dentale » ; Jacques s’é­tait effaré : « si ma mère voit ça ! » Tu lui as sug­géré de s’en­tailler le pouce, mais le douil­let a eu peur de se faire mal : « il me parais­sait incon­gru de tant penser à sa mère devant une fille qui venait de lui sac­ri­fi­er le plus cher tré­sor des femmes. » Jacque­line Harp­man, nar­quoise, prof­ite de l’épisode pour gliss­er, mine de rien, un pré­cieux con­seil de savoir-jouir : les femmes doivent informer les hommes sur ce qu’elles désirent. Ceci pour qu’elles éprou­vent « l’a­gré­ment d’être occupée(s). » Comme cela est joli­ment et dix-huitième­ment dit, avec une pincée de sub­jonc­tif impar­fait pour faire bonne mesure…

Gour­mande, Cornélie. Désir­able-désir­ante. Papilles en éveil sous la caresse d’un closvougeot auquel « mon voisin tint à ce que je [j’y] goû­tasse. » Le vin va faire son petit bon­homme de chemin dans les corps et les cœurs, prêter la main à l’im­pudique tenta­tive de séduc­tion opérée par Cornélie : « c’est mon âme que j’ex­hibe et avec un ins­tinct effroy­able de ce qui plaira. » Cette âme plaît à son vis-à-vis dis­tin­gué, Hen­ri Guérin, écon­o­miste bien pourvu de femme, d’en­fants et d’un admirable jardin. Bonace avant l’or­age. Fil du rasoir : « Je conçois la pas­sion, mais j’ai peur de m’y li­vrer, et je regarde ceux qu’elle détru­it en me dis­ant qu’il est bien beau de mourir pour sa folie, mais qu’il est bien bon de se garder en vie… » Où ce que l’on désire est ce que l’on craint.

La légèreté charmeuse, l’en­joue­ment, la nos­tal­gie d’une mémoire de moins en moins oublieuse, la joliesse coquine (ah, les culottes de petite fille sur la bal­ançoire) de cer­tains pro­pos ten­tent vaille que vaille de retarder l’in­stant où se pose, avec de plus en plus d’ur­gence, la ques­tion : qui suis-je ? Fou/folle, ou raisonnable ? Réponse foudroy­ante (au sens strict) : « on ren­con­tre une femme qu’on ne con­naît pas, et c’est soi-même qu’on ne recon­naît plus. » Comme une psy­ch­analyse, il a suf­fi d’une brève ren­con­tre pour ren­voy­er Hen­ri à « sa vérité secrète… » Voici un duo engagé dans un qui perd gagne. Quoi ? Tout ou rien ? Le titre du roman est éclairant. Reste le doux amer, la sen­sa­tion grise d’un gas­pillage, d’un échec, parce qu’on s’est aimé plus que l’amour même. Et un baume qui vaut ce qu’il vaut : « seul ce qui n’a pas eu lieu garde la grâce infinie du rêve. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°103 (1998)