Jacqueline HARPMAN, Moi qui n’ai pas connu les hommes

L’horloge du cœur

Jacqueline HARPMANMoi qui n’ai pas connu les hommes, Stock, 1995

Perdez tous vos repères : elle n’a pas de nom celle qui parle, elle n’a pas de sexe celle qui raconte, pas de souvenir, pas de geste attendu, pas d’Histoire. Elle est là, seule enfant dans la puanteur d’une cave où quarante femmes défèquent, dorment, polémiquent sur la cuisson des lé­gumes. Elles lui parlent à peine, ne la tou­chent pas, ont à peine conduite humaine. Les gardiens font claquer leur fouet et ce seul sifflement suffit à les mater, ces qua­rante femmes enfermées. Pour quel crime ? Pour quelles raisons ?

La puberté l’effleure à peine qu’elle la laisse, juste quelques poils sur le pubis, les seins qui pointent sur le drap. À quoi bon, elle ne connaîtra jamais les hommes…

Mais l’énigmatique adolescente seule dans ce désert des sentiments réinvente le désir, puise on ne sait où, dans quelque mémoire enfouie, le goût des interrogations et de la liberté. Elle échappe par la pensée à ce trou immonde où la vie se résume pour les autres à quelques questions simples : comment ac­commoder les légumes avec la viande du jour, comment coudre les bribes de tissu sans fil pour remplacer les robes émiettées par le temps et l’humidité, comment sup­porter la perte totale d’intimité… Elle n’a aucun repère possible : le silence des autres, femmes et geôliers, en écho à ses questions, aucun souvenir du passé, à peine quelques sensations au présent et pas la moindre idée du futur. Étrange hasard qui la fit, seule en­fant, accompagner ces femmes dans la plus noire détresse d’une terrible prison. Et pourtant, un jour, ou une nuit, s’éveille le désir. Depuis des années, les mêmes gardes sont là, impassibles. Aucune interrogation n’a modifié leur blessante impassibilité. C’est lorsqu’un jeune garde remplace un vieux sans doute mort ou malade que tout bascule pro­gressivement. Elle, elle l’observe, scrute son arrivée, repère ses tours de garde. Son atti­tude ne suscite aucune réaction apparente chez le garçon, mais voilà qu’elle recrée des repères temporels, rétablit le fil du temps. Voici qu’elle s’invente des histoires et éprouve ce qu’elle nomme le soulèvement : une lumière inouïe explose dans son corps, elle perd le souffle en s’inventant des histoires où le jeune garde la prend dans ses bras. Son désir secret est si fort qu’il contamine les autres femmes, obscurément, crée le doute, les réveille. Elles cherchent son secret, elles qui ont nié la petite, qui n’ont jamais voulu partager avec elle le souvenir du désir des hommes, les émois du corps amoureux. Dans ce lieu sans repères, voici que surgit à nouveau le dialogue, que se posent les ques­tions essentielles : quelle catastrophe les a amenées là, pourquoi, qu’y avait-il avant ? Quelle durée font les jours ? Pourront-elles retrouver la liberté ? Et, lorsqu’une loin­taine explosion met en fuite les geôliers, c’est elle, la petite, qui entraine à la décou­verte du monde ou de ce qu’il en reste.

L’écriture de Jacqueline Harpman nous fait plonger sans fioritures dans ce monde abrupt. On frissonne au creux du ventre, on se projette dans ces lieux de perdition qui suscitent tant d’images tristes. Sans repères, certes, mais on pense évidemment à tous ces lieux possibles de dérives concentration­naires d’aujourd’hui. L’enfermement, la perte de la condition humaine, le pouvoir des envahisseurs, tout cela n’est pas bien loin, ouvrez votre journal… Affleurent aussi, pour moi, certaines images de la Ville Parjure d’Ariane Mnouchkine, des bribes du Dépeupleur de Beckett, chacun habite son histoire avec ce qu’il peut. Reste à espé­rer au milieu de cette désolation que la puissance de la parole, la force du désir fas­sent leur œuvre pour aider à survivre, à re­trouver le goût évanoui de la liberté, à libé­rer l’enfance massacrée. Moi qui n’ai pas connu les hommes, mé­moires étranges d’une narratrice sans nom, nous renvoie sans ménagement aux bles­sures de notre histoire. Impossible de ne pas se laisser emporter par l’émotion, par les sensations de ce personnage qui défie les règles du temps comme celles de la narra­tion. Impossible d’en sortir indemne.

Nicole Widart


Le Carnet et les Instants n° 89, 1995