Hemmerechts et Outers, Lettres du plat pays

Conci­toyens par la lit­téra­ture

Kristien HEMMERECHTS et Jean-Luc OUTERS, Let­tres du plat pays, La Dif­férence, 2010

outers lettres du plat paysLes prin­ci­paux enseigne­ments obtenus d’une lec­ture se révè­lent par­fois dans ce que l’on n’y a pas trou­vé. Sur une propo­si­tion de l’association Cul­ture et Démocratie/Kunst en Democ­ra­tie, Kristien Hem­merechts, néer­lan­do­phone, et Jean-Luc Out­ers, fran­coph­o­ne, entre­pren­nent une cor­re­spon­dance entre mars 2008 et juil­let 2009. Dix-sept mois à observ­er la décan­ta­tion lente des fric­tions com­mu­nau­taires qui con­ser­vent les artères bat­tantes de notre pays à leur rythme le plus plat.

Let­tres du plat pays est l’assemblage de 52 cour­riels, écrits comme sur du papi­er sous enveloppe, dont le prin­ci­pal intérêt découle directe­ment de la forme épis­to­laire et de son con­tourne­ment. Con­traire­ment à la tra­di­tion du genre, le lecteur ne pénétr­era pas ici dans une intim­ité vio­lée, ne béné­ficiera que de mai­gres révéla­tions indi­vidu­elles. Nous avons affaire à une cor­re­spon­dance inscrite dès sa con­cep­tion dans le domaine pub­lic, puisqu’elle était ini­tiale­ment des­tinée à être pub­liée simul­tané­ment dans les quo­ti­di­ens Le Soir et De Mor­gen. De ce fait, on perçoit dans cet ouvrage un rap­port poli et curieux, tou­jours très enten­du et nour­ri de com­para­isons, frap­pé par­fois par la décou­verte. Plutôt qu’en de longs débats pas­sion­nés por­tant sur l’affirmation d’un attache­ment nation­al inébran­lable, la matière de la cor­re­spon­dance se con­stru­it à pas de fauve, respectueuse­ment et sans agres­siv­ité. Une seule ten­sion, très vite endiguée, est à recenser dans ces pages.

Et nous con­staterons qu’entre ces gens de let­tres, les mots et leur com­bi­nai­son fâchent plus que les idées. Ce n’est pas la ques­tion de la roy­auté qui irrite, c’est le ton employé par l’autre pour cat­a­loguer le pre­mier d’adulateur de la couronne. Les allé­gories d’une nation à l’agonie ne parvi­en­nent pas à brouiller les cor­re­spon­dants. Leur témoignage ne pro­pose aucune guéri­son aux maux du pays, ce n’est pas l’objectif de la démarche. Les auteurs ne se font aucune illu­sion quant à l’avenir d’une Bel­gique con­damnée à la sépa­ra­tion. De la forme épis­to­laire en lit­téra­ture, il reste cette garantie d’un ancrage dans le réel, pas super­flu au pays du réal­isme mag­ique.

Sont abor­dés dans ces let­tres quelques sujets globaux attenant à l’actualité, quelques impres­sions lyriques sur la qual­ité des paysages belges et les sou­venirs qu’ils évo­quent chez l’un et l’autre. Mais, rel­a­tive­ment à leur pays, on ne percevra nulle part de pas­sion com­mune digne des roman­tiques, une rai­son de se rassem­bler en nation, là où le pro­pos de départ sem­blait le deman­der. Les cor­re­spon­dants se ques­tion­nent beau­coup, se répon­dent peu. Il est assez trou­blant de con­stater à quel point ces deux-là peinent à se ren­con­tr­er vrai­ment par leurs échanges. On peut s’attendre à ce que les liens tis­sés ici ne se pro­lon­gent pas plus en avant autour d’un sen­ti­ment nation­al. Au final, un con­stat : ce qui lie sincère­ment Hem­merechts et Out­ers, c’est la lit­téra­ture qui, dans sa rel­a­tive uni­ver­sal­ité, fait de tous les auteurs des conci­toyens relat­ifs à tra­vers toute fron­tière. Relat­ifs puisque, comme le remar­quait Pierre Assouline par­lant de Paul Ver­haeghen : « De tous les arts, la lit­téra­ture est celui qui se prête le moins à la glob­al­i­sa­tion. À cause de la langue. Elle vous rap­pelle qui vous êtes et d’où vous venez. »

Bertrand Pérignon


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°162 (2010)