Carte blanche : Henry Bauchau

L’Ami

Henry Bauchau

Hen­ry Bauchau

Comme vous sans doute, je suis frap­pé par la crois­sance con­tin­ue des villes et l’augmentation remar­quable du nom­bre de men­di­ants dans les rues. Ce mou­ve­ment par­al­lèle devrait don­ner à penser mais je suis un con­teur d’histoires et ne peux que vous racon­ter une his­toire de men­di­ant.

Je l’ai con­nu quand il avait qua­torze ans, c’est un jeune psy­cho­tique, doux, crain­tif, que la peur et l’angoisse entrainaient sou­vent à des actes de vio­lence. Psy­cho­logues, pro­fesseurs, élèves, on l’aimait bien à l’Hôpital de jour mais ses brusques retourne­ments vers es colères destruc­tri­ces ne per­me­t­taient plus de le garder dans une classe. Je me suis donc occupé seul de lui pen­dant treize ans et, au cours de ce par­cours sin­ueux, il s’est soigné, a beau­coup évolué, il ne s’est pas guéri. Il n’est plus que rarement vio­lent, il est plus heureux par péri­odes et cela compte même s’il n’est tou­jours pas dans ce qu’il est con­venu de con­sid­ér­er comme la norme.

Il peint, il sculpte et en somme, au cours de ces longues années où nous nous sommes vus presque chaque jour, nous avons beau­coup appris et reçu l’un de l’autre. Au con­tact de son esprit souf­frant, rav­agé mais par­fois branché directe­ment sur l’inconscient et éclairé de lumières inso­lites, ma vision du monde s’est assou­plie et cer­taine­ment élargie. J’ai quit­té l’hôpital, lui aus­si, il a main­tenant une psy­chothérapeute mais vient encore me voir de temps à autre. Depuis qu’il sait que je ne le reçois plus que par ami­tié, il m’a demandé de chang­er son nom et, entre nous, de l’appeler Ami.

Un jour Ami m’a téléphoné qu’il voulait me voir très vite pour quelque chose d’important. Con­traire­ment à nos habi­tudes nous nous sommes vus dans un  café où, très trou­blé, il s’est mis à par­ler dans un état de grande agi­ta­tion :

« C’est un secret, un grand secret que je dirai seule­ment à F. (sa psy­ch­an­a­lyste actuelle) et à toi : j’ai mendié. Oui, dans le métro. »

Je ressens un choc, puis je pense : autre­fois il aurait dit : on a mendié. Main­tenant c’est je, c’est bien. Tout de même je suis stupé­fait, la famille d’Ami n’est pas riche, pas pau­vre non plus. C’est une famille de tra­vailleurs où per­son­ne n’a jamais mendié et il le sait. De plus Ami a très peur de par­ler à des gens qu’il ne con­nait pas, com­ment a‑t-il pu mendi­er ?

« C’est à cause de Mia. Tu te rap­pelles ? »

Bien sûr que je me rap­pelle, je l’ai vue à une expo­si­tion où elle présen­tait une gravure et Ami deux stat­ues et un tableau. C’était une jeune fille très inhibée et man­i­feste­ment psy­cho­tique, elle aus­si. Ils s’étaient con­nus dans un ate­lier de dessin où leur dou­ble timid­ité, leurs man­ques et leurs cœurs les avaient très lente­ment rap­prochés. Mia n’était pas jolie mais touchante et l’air très doux. Ami n’est pas beau non plus mais quand l’angoisse ne le per­turbe pas, on voit la bon­té sur son vis­age et une sorte d’appel enfan­tin dans ses yeux. Ce jour-là, ils se tenaient par la main et un air d’amour éton­né flot­tait timide­ment sur leurs vis­ages.

Comme on pou­vait s’y atten­dre, tout le monde n’a pas été sat­is­fait de cette ren­con­tre de deux êtres mar­qués par la souf­france et rap­prochés par l’art. « On » a craint que cela n’aille trop loin. La psy­chi­a­tre de Mia a con­seil­lé la rup­ture, leurs rares ren­con­tres sont dev­enues impos­si­bles.

« Tu m’as con­seil­lé, dit Ami, de télé­phon­er, jamais je n’ai pu lui par­ler. Tu m’as dit d’écrire, j’ai même envoyé un dessin, mes let­tres ont été ren­voyées. J’espérais tou­jours qu’elle reviendrait à l’atelier, dont elle était mem­bre depuis longtemps. Il y a deux jours j’ai appris qu’on avait annulé son inscrip­tion de façon défini­tive. Quand j’ai su cela j’ai lais­sé mon bazar en plan et je suis sor­ti de l’atelier. Je pen­sais que je ne pour­rais pas sup­port­er ce nou­veau coup du démon sans détru­ire quelque chose et faire du scan­dale. J’ai sen­ti dans le métro que je devais faire autre chose, heureuse­ment il y avait encore beau­coup de sta­tions. Il fai­sait froid, j’avais mon vieux man­teau et le bon­net que tu détestes. Je l’ai enlevé, je m’en suis servi pour mendi­er, je ne sais pas ce que j’ai dit aux gens mais je crois que je pleu­rais. Les gens m’ont don­né, dans plusieurs voitures. Cela m’a fait du bien, ils com­pre­naient que cela allait mal pour moi et ils don­naient. Je demandais et eux fai­saient ce que Mia ne pou­vait plus faire, ils me répondaient à sa place, avec leurs sous. Quand je suis arrivé à ma sta­tion je n’avais plus envie de frap­per le démon en cas­sant quelque chose. J’ai trou­vé tout de suite l’autobus, je ne pleu­rais plus et en arrivant à la mai­son les par­ents ne m’ont pas inter­rogé. »

Ami voulait savoir ce que je pen­sais de tout ça. J’étais ému, j’ai pu lui dire seule­ment : Je te félicite, tu as eu du courage, tu as fait la chose juste.

Il est par­ti très vite, le soir tombait, c’était l’hiver et il a peur du noir. Je suis par­ti de mon côté, j’étais dans l’admiration, un être apparem­ment si obscur, un acte si juste. Dans le métro je me suis dit : Il a su pren­dre livrai­son de sa psy­ch­analyse. Puis j’ai pen­sé à Antigone : J’ai demandé et ils m’ont don­né, c’est ce qu’elle a fait pen­dant dix ans. C’est là, peut-être, qu’elle a trou­vé la force de faire front, toute seule, à Créon et d’opposer les lois du cœur à celles de la puis­sance.

Hen­ry Bauchau


 Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°86 (1995)