Henry Van de Velde, Récit de ma vie

Un barbare en Belgique

Hen­ry VAN DE VELDERéc­it de ma vie, T.1, 1863–1900, Flam­mar­i­on, 1992

van de velde recit de ma vieAvec le pre­mier vol­ume du Réc­it de ma vie d’Hen­ry Van de Velde, Anne van Loo et Fab­rice van de Ker­ck­hove nous offrent un remar­quable tra­vail d’édi­tion. Il n’é­tait certes pas aisé de tir­er des dif­férentes ver­sions man­u­scrites de ces mémoires un texte qui soit agréable­ment lis­i­ble tout en restant sûr et fidèle à la pen­sée de son auteur. C’est que Van de Velde, d’o­rig­ine anver­soise, ne rédi­geait qu’ap­prox­i­ma­tive­ment en français et ras­sembla ses sou­venirs à divers­es repris­es, sans grande rigueur chronologique. Aujour­d’hui, grâce au minu­tieux dépouille­ment d’une masse d’archives et de doc­u­ments (dont la majeure par­tie se trou­ve à Brux­elles), le lec­teur fran­coph­o­ne peut, pour la pre­mière fois, pren­dre con­nais­sance des mémoires d’une des fig­ures les plus mar­quantes de la moder­nité en Bel­gique. Un appareil cri­tique fourni, une bib­li­ogra­phie, un index et une icono­gra­phie très riche com­plè­tent ce pre­mier tome (auquel deux autres fer­ont suite) qui cou­vre la péri­ode de 1863 à 1900, c’est-à-dire de la nais­sance de Van de Velde à son départ pour l’Alle­magne. An­nées d’ap­pren­tis­sage et d’hési­ta­tions, années aus­si des pre­miers engage­ments dans une voie nou­velle. L’it­inéraire de Van de Velde est en fait exem­plaire de celui de toute une généra­tion d’écrivains, d’artistes et d’intel­lectuels qui décou­vrent, au tour­nant du siè­cle, la pen­sée anar­chiste, les théories so­ciales pro­gres­sistes et se détour­nent de la tra­di­tion académique. C’est ain­si que l’on retrou­ve le jeune Hen­ry aux côtés d’Ed­mond Picard, du cer­cle artis­tique des XX, de Ver­haeren et d’Elisée Reclus. Epris d’un idéal éthique qui réc­on­cilierait l’homme et le tra­vail dans la pro­duc­tion du Beau à la portée de tous, il renonce à la pein­ture de chevalet néo-impres­sion­niste pour se tour­ner, sous l’in­flu­ence du mou­ve­ment « Art and Crafts » en Angleterre, vers les arts dé­coratifs. Il défend l’idée que tout homme a droit à vivre dans un décor de qual­ité, em­preint d’har­monie. Le rôle de l’artiste est alors de créer, sans rhé­torique super­flue, un envi­ron­nement esthé­tique qui soit le reflet et le généra­teur de la per­son­nal­ité de l’indi­vidu. Pour attein­dre cette sim­plic­ité, Van de Velde priv­ilégie la ligne qu’il dégage du nat­u­ral­isme. C’est elle qui struc­ture la con­cep­tion rationnelle et la forme fonction­nelle de la mai­son-man­i­feste qu’il édi­fie à Uccle, le « Blœ­men­werf ». Enrôlé sous la ban­nière de l’Art Nou­veau, Van de Velde dépasse déjà en audace révo­lu­tion­naire son con­tem­po­rain Hor­ta. D’où sa con­vic­tion qua­si mes­sian­ique et l’ac­cueil effaré du pu­blic dont Rodin se fait l’é­cho en le trai­tant de « bar­bare » ! En 1900, il sem­ble encore bien long le chemin qui mène à l’architec­ture mod­erne.

Dominique Cra­hay


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 77, 15 mars — 15 mai 1993