Quatre écrivains belges réédités par l’Académie royale

Les temps retrouvés

Paul HEUSYGens des rues, pré­face et notes de Paul Delsemme, Académie Royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, coll. “His­toire lit­téraire”, 1994.
Paul-Aloïse DE BOCKLe sucre filé, pré­face de Jacques De Deck­er, Académie Royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, coll. “His­toire lit­téraire”, 1994.
Charles PLISNIER, Fig­ures détru­ites, pré­face de Charles Bertin, Académie Royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, coll. “His­toire lit­téraire”, 1994.
Camille LEMONNIER, Une vie d’écrivain, pré­face et notes de Georges-Hen­ri Dumont, Académie Royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, coll. “His­toire lit­téraire”, 1994.

Camille Lemon­nier, Paul  Heusy, Charles Plis­nier, Paul Aloïse De Bock :  qua­tre  écrivains belges réédités par l’A­cadémie Royale dans sa col­lec­tion de poche « His­toire lit­téraire ».

De Camille Lemon­nier il est ques­tion par ailleurs, mais notons qu’ Une vie d’écrivain, témoignage de pre­mière main sur la vie lit­téraire et l’es­sor du nat­u­ral­isme belge — où l’on voit notam­ment l’im­por­tance du rôle tenu par l’écrivain français Léon Cladel en regard de celui de Zola — méri­tait bien cette réédi­tion… qu’au­rait utile­ment com­plétée un index des noms cités. De Charles Plis­nier, et des cinq nou­velles qui compo­sent Fig­ures détru­ites, ini­tiale­ment pub­liées en 1932, puis rééditées en 1945, son neveu Charles Bertin rap­pelle en pré­face qu’elles sur­gis­sent « au cœur d’un flot de poésie qui se déverse à tra­vers les digues rompues ». Ces nou­velles, ou réc­its comme les appelait Plis­nier, demeurèrent dans une confidentia­lité qua­si com­plète. Qua­tre années plus tard, Mariages et Faux passe­ports (Prix Con­court en 1937) allaient mar­quer plus dura­blement la cri­tique et le pub­lic. Mais pour Charles Bertin, Fig­ures détru­ites— qui s’or­ganise autour des fig­ures féminines, et où l’au­teur et le nar­ra­teur ne sem­blent faire qu’une seule et même per­son­ne — est cer­tainement « l’une des œuvres les plus émou­vantes et les plus injuste­ment mécon­nues de Charles Plis­nier. »

Vie de misère, gens de rues

Avec Paul Heusy et ses Gens des rues, il ne s’ag­it plus seule­ment de réédi­tion, mais bien de véri­ta­ble exhuma­tion. L’au­teur lui-même, au pseu­do­nyme emprun­té à la toponymie vervié­toise, sem­blait avoir som­bré dans l’anony­mat, n’ayant apparem­ment été l’au­teur que d’un seul recueil, Un coin de la vie de mis­ère pub­lié à Paris en 1878. Placé sous le patron­age du nat­u­ral­isme prôné par Zola, le livre reçut un écho favor­able de… Camille Lemon­nier qui n’avait point encore livré Un mâle, et qui pari­ait sur la renom­mée future de celui qui sig­nait Heusy. Albert Giraud, un peu plus tard dans La Jeune Bel­gique, sa­luait « un style solide dépourvu de clin­quant », « une maîtrise rare » pour un jeune écrivain. Mais la per­ti­nente introduc­tion de Paul Delsemme nous l’ap­prend, ce jeune écrivain avait déjà quar­ante-huit ans au moment des com­pli­ments de Giraud ! En réal­ité, cet incon­nu était avo­cat de l’Univer­sité de Liège, libre-penseur, fon­da­teur d’une revue nom­mée « La Bel­gique contem­poraine », jour­nal­iste, chroniqueur social et poli­tique. Il se nom­mait Alfred Guinotte et, out­re un début de car­rière dans le secteur in­dustriel, il exerça essen­tielle­ment comme jour­nal­iste dans la presse parisi­enne… avec deux sur­prenants détours par les Etats-Unis d’Amérique, d’où il envoy­ait des « Let­tres flori­di­ennes ». Détail d’his­toire lit­téraire qui eut son impor­tance, Heusy, recom­mandé par Féli­cien Rops auprès de Léon Cladel, mit ce dernier en rela­tion avec Camille Lemon­nier, ouvrant ain­si ce que Paul Delsemme nomme « un curieux chapitre des rela­tions lit­téraires fran­co-belges : oui à Cladel, non à Zola ». Dans Gens des rues, on ne trou­ve donc pas un écrivain pro­lé­tarien au sens strict, mais un human­iste à la plume bien trem­pée, sa­chant nar­rer d’un trait aigu la mis­ère sociale et quo­ti­di­enne des « petites gens » de l’époque. Avec par­fois une larme à l’œil un peu for­cée, mais d’une sin­gulière actu­al­ité : lisez notam­ment la nou­velle « Com­ment se fab­rique un men­di­ant »…

Le fils du pâtissier

Paul-Aloïse De Bock, décédé en 1986, con­nut égale­ment l’en­gage­ment social et poli­tique puisque ce com­pagnon de Péri­er, de Norge et de Del­vaux — auquel il consa­cra un essai en 1967, pub­lié chez Lacon­ti — entra au P.O.B. en même temps qu’il enta­mait des études de droit à l’U.L.B. Fils d’un pâtissier fla­mand du pays de Waes, mon­té à Brux­elles et devenu four­nisseur de la bonne bour­geoisie, De Bock fut notam­ment le défenseur, avec Paul-Hen­ri Spaak, du jeune Ital­ien Fer­nan­do De Rosa, auteur d’une ten­ta­tive d’as­sas­si­nat à Brux­elles, en 1929, sur le prince Umber­to d’I­tal­ie. Il éla­bora Les chemins de Rome, son prin­ci­pal roman, au départ de cet épisode et de son mil­i­tan­tisme per­son­nel. Dans Le sucre filé référence, évidem­ment, aux gour­man­dis­es du com­merce pater­nel —, De Bock remonte aux sources de son enfance, et lorsqu’il   évoque   César,   le   Comte   de Flan­dre, Bis­mar­ck ou Malakoff, il ne donne par une leçon d’his­toire, mais bien mieux une savoureuse évo­ca­tion du savoir-faire pater­nel : com­bi­en de gâteaux autre­fois célèbres, aujour­d’hui dor­mant dans les pages séchées des Recettes d’un maître pâtissier au XIXe siè­cle ? Le tem­péra­ment colérique mais généreux du père n’avait d’é­gal qu’une cer­taine réserve devant l’as­cen­sion sociale du fils, qui s’es­ti­mait par­fois bien hon­teux d’avoir   pour   géni­teur   un   rus­tre   des Flan­dres, au verbe fort et aux manières lour­des. Plus tard, Aloïse De Bock regret­tera ces instants de mépris, car c’est de sa famille qu’il tint sans doute ses pre­mières émo­tions cul­turelles et lit­téraires. Le grand-père mater­nel n’é­tait-il pas le cor­don­nier attitré du grand Vic­tor Hugo en son exil brux­el­lois ? Et papa De Bock ne rece­vait-il pas dans sa demeure, pour de joyeuses ripailles, des pein­tres aimables et sans préten­tions ? Quant à la mère, elle était musi­cienne. La mort du père son­nera la fin de la récréa­tion. Le jeune Aloïse est d’abord ou­vrier dans la pâtis­serie, et c’est au jury cen­tral qu’il passera son cer­ti­fi­cat d’é­tudes. Mais d’autres émois, d’autres sen­sa­tions au­ront dis­trait l’en­fant gran­dis­sant. Les va­cances en Ter­res bass­es (titre d’un recueil de con­tes et nou­velles), la ren­con­tre de quelques aînés qui lui don­nent le goût du livre, et les jeunes filles en fleurs. On songe à Marie Gev­ers, à Suzanne Lilar et son En­fance gan­toise… Mais l’écri­t­ure, plus rude­ment menée, trou­ve ses échos les plus fins dans les rêvasseries sen­suelles d’un adoles­cent qui ne savait pas, alors, qu’il fini­rait sa vie en con­seiller d’E­tat.

Alain Delaunois


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°83 (1994)