Corinne Hoex, Décidément je t’assassine

Cicatrices

Corinne HOEX, Décidé­ment je t’as­sas­sine, Les Impres­sions nou­velles, 2010

540ad1db9bOn a déjà pu not­er, à la faveur de deux romans précé­dents, la grande sen­si­bil­ité, le regard pro­fondé­ment humain et la haute qual­ité lit­téraire des écrits de Corinne Hoex à qui l’on doit égale­ment plusieurs recueils de poésie. On sait aus­si que son inspi­ra­tion, puisée en par­tie dans son vécu per­son­nel, procède d’abord de liens famil­i­aux, sou­vent dra­ma­tiques ou désolants, mais qu’une foi dans la vie et une sorte de grandeur d’âme (qu’on peut aus­si appel­er amour) réus­sis­sent mal­gré tout à sur­pass­er.

Décidé­ment je t’assassine se situe bien dans cette tra­jec­toire intime. On y assiste, à tra­vers le regard de sa fille, aux derniers jours d’une mère et aux reten­tisse­ments de sa dis­pari­tion dans une mémoire ran­imée par le deuil comme par le dis­cours des objets et de la mai­son famil­iale où la morte vivait seule depuis son veu­vage. En amorce du roman, la nar­ra­trice, au sou­venir d’une par­tie de cartes, trace de sa mère un por­trait où, sous la banal­ité de la scène, pointe toute la navrante réal­ité – mais cer­taines fragilités aus­si – de cette femme égo­cen­trique, autori­taire et méprisante dont le com­porte­ment ne vise qu’à hous­piller sa fille, à la dimin­uer et à l’humilier. Ne fût-ce qu’en gag­nant au jeu comme elle sait si bien le faire au scrab­ble, une pas­sion partagée avec des amies et lui valant des suc­cès inter­na­tionaux qui font sa fierté. Un coup du sort va brouiller ses cartes sous les espèces foudroy­antes d’un can­cer du pan­créas. L’hospitalisation est inévitable. Celle que la malade, sem­blant ignor­er son prénom, n’appelle jamais que « ma petite fille » (on imag­ine toute la con­de­scen­dance qui s’exaspère sous cette expres­sion en principe affectueuse) va accom­pa­g­n­er cette hos­pi­tal­i­sa­tion de ses atten­tions et de ses nom­breuses vis­ites. Éclairées par l’exergue du roman, signé Beck­ett : « J’allais chez maman. Et de temps en temps je dis­ais Maman, sans doute pour m’encourager. » Mais ces atten­tions n’empêcheront pas la mourante – pen­chant naturel exac­er­bé par la mal­adie – de la rudoy­er à tout pro­pos, jusqu’à lui reprocher des gestes jugés inap­pro­priés comme le choix du peignoir, du par­fum ou des fleurs. Une atti­tude qui inspire au roman son titre sat­uré d’amertume et de douloureuse ironie. Jusqu’à l’injection mortelle pro­gram­mée à la dernière extrémité par la médecine, les deux femmes res­teront à jamais inca­pables d’exprimer leurs sen­ti­ments pro­fonds et la vraie nature de leur amour, que la forme en soit rébar­ba­tive chez l’une ou désem­parée chez l’autre (« Alors, seule avec toi, quand tu es morte, bien morte : Maman, je t’aime ! »).

La suite du roman décline comme un long con­stat à la fois ten­dre et dés­abusé ce rap­port dif­fi­cile à tra­vers tous les sou­venirs sus­cités par le tra­di­tion­nel et pénible rit­uel du « vidage » de la mai­son. Mais si la « petite fille » ne joue évidem­ment pas le jeu hyp­ocrite de l’encensement post mortem de la dis­parue, la souf­france qui est la sienne ne relève pas du ressen­ti­ment, mais d’une blessure très anci­enne et à jamais sen­si­ble. Celle d’un manque majus­cule dont la volon­té de s’affranchir n’efface pas les cica­tri­ces.

Ghis­lain Cot­ton

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°161 (2010)