Corinne Hoex, Le grand menu

Une famille comme tant d’autres

Corinne HOEX, Le grand menu, Paris, L’O­livi­er, 2001

febb65f8e5Enfant, il m’est arrivé de penser que mes par­ents n’é­taient pas mes « vrais par­ents » ; et ceux-ci, pour me faire mouss­er, racon­taient qu’ils m’avaient trou­vé sur une poubelle ; de là à m’imag­in­er qu’à l’o­rig­ine de mon « adop­tion », il y avait le meurtre, fut-il fon­da­teur, de mes géni­teurs, c’est un pas que je n’ai jamais franchi ! La nar­ra­trice, dans Le grand menu, elle, l’a fait, et bien fait, car c’est ce meurtre qui donne toute sa ten­sion dra­ma­tique au réc­it.

Un enfant par­le. Une gamine. Papa, Maman et elle sont les pro­tag­o­nistes de l’af­faire. Pas « mon Papa », pas « ma Maman », non ! « mes par­ents n’ex­is­tent pas », dit-elle. Et on en arrive très vite au mythe : les par­ents aimants étaient penchés sur le ber­ceau, quand Papa et Maman sont entrés, les ont tru­cidés, puis ont découpé leurs vis­ages de par­ents occis qu’ils ont cousus sur leur pro­pre vis­age. Très soigneuse­ment. « Ils les por­tent depuis avec grand naturel et tout le voisi­nage est dupe. Mais les yeux restent leurs yeux et je vois vac­iller une lueur de bête. »

On imag­ine aisé­ment que les rap­ports entre la nar­ra­trice, Papa et Maman s’en ressen­tent. Dès lors, des sen­ti­ments extrême­ment con­tra­dic­toires envahissent le lecteur, et l’on serait bien à mal de don­ner un avis sur les per­son­nages. Au début, on est porté à haïr ces nou­veaux rich­es, et sans autre forme de procès, à les envoy­er faire des travaux d’u­til­ité publique afin de leur ap­prendre la politesse et le respect des enfants uniques. Mais on ne peut se résoudre à tomber dans ce piège ; l’im­pres­sion du début, d’être tombé dans un repaire de sa­diques, laisse vite place à celle qu’on est dans une famille absol­u­ment « nor­male », avec Papa tout juste assez beauf pour plaire aux femmes et Maman tout juste assez femme d’af­faire pour en impos­er. Une fa­mille de nou­veaux rich­es comme une autre. Le réc­it est celui de la rela­tion qu’en­tre­tient la gamine avec sa mère, avec son père et avec le cou­ple ; rela­tion où alter­nent accep­tation et refus. Ain­si, lorsque, en fin de repas, Papa fait des papouilles à Maman, l’un et l’autre regar­dent la gamine ; cette posi­tion de spec­ta­teur, on le com­prend, l’in­tè­gre dans ces jeux éro­tiques autant qu’elle l’en exclut. C’est la con­di­tion même de l’en­fant qu’énonce ici Corinne Hoex, la détresse d’un enfant auquel on impose de pren­dre part aux événe­ments de la vie, tout en le ten­ant à dis­tance, sans rai­son appa­rente, alors que le besoin — qua­si bes­tial — s’en fait sen­tir.

Ici, on vit tout du point de vue de l’en­fant : la petite nar­ra­trice est sans cesse à l’af­fût de ces « lueurs de bêtes » dans les yeux des pa­rents, dans le regard bril­lant de Papa lorsqu’il sait qu’il pos­sède tous les droits sur sa fille, dans le regard bleu opaque des yeux de Maman qui lui inter­dit l’en­trée de son monde et le partage de ses plaisirs. L’au­teur, avec finesse, nous fait ren­tr­er dans la psy­chologie d’une gamine comme tant d’autres, à tra­vers des enchaîne­ments de fas­cination et de répul­sion, à tra­vers les ques­tion­nements que lui inspire un monde dans lequel elle sem­ble ne pas se recon­naître et que pour­tant elle revendique comme le sien.

L’en­fant se racon­te ici à tra­vers un prisme adulte, celui de la psy­cholo­gie juste­ment, en témoigne la clarté des sen­ti­ments décrits, mais aus­si celui de la psy­cholo­gie sociale. Car cet enfant sem­ble avoir com­pris le con­cept de classe sociale, et même si tout ça est vu sous un angle affec­tif, il n’en reste pas moins que ses réflex­ions par rap­port à son milieu attes­tent d’une con­science relati­vement élevée. De même, l’écri­t­ure n’est pas celle d’une gamine de huit ans, c’est un lan­gage pré­cis, sim­ple et intel­li­gent, et qui vaut à lui seul le détour. Loin de tomber dans la facil­ité de l’imag­i­na­tion enfan­tine pure et sim­ple, Corinne Hoex brosse à tra­vers ce regard d’en­fant le por­trait de toute une société, et c’est cer­taine­ment une des grandes réus­sites de ce livre.

Pas­cal Lecler­cq

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°117 (2001)