Corinne Hoex, Le ravissement des femmes

Une liaison dangereuse

Corinne HOEX, Le ravissement des femmes, Grasset, 2012
Corinne HOEX, Rouge au bord du fleuve, Bruno Doucey, 2012

hoex le ravissement des femmesCorinne Hoex publie deux livres quasi simultanément. Un roman étonnant, Le ravissement des femmes, qui sort en ce début d’année chez Grasset, précédé de peu d’un long poème, publié en volume chez Bruno Doucey, Rouge au bord du fleuve.

Le roman relate une étrange histoire de séduction, sous couvert de conversion vertueuse qui provoque chez la séduite toute une série d’effets, de l’extase au plaisir d’une “lune de miel platonique”, d’un “flirt théologique”. Si l’on se réfère au sens multiple du mot ravissement, c’est bien d’une telle emprise qu’il s’agit. Rapt, capture, envoûtement, mais aussi charme, plaisir : serait-ce tout simplement le jeu du pouvoir qu’un homme exerce si facilement semble-t-il sur des femmes disponibles et attirées par lui, pour toutes sortes de raisons, ou pour aucune ? Contantin est prêtre, bel homme au regard fascinant et il subjugue, lors de séances de prêche inspirées, des légions de fidèles, féminines pour la plupart. La narratrice, Elisabeth, ou Lisa, comme elle tente de se présenter d’abord, façon de se tenir en retrait, se rend comme par curiosité à une conférence du père Constantin, qui parlera de La Présence. Cette femme, que n’encombre aucun mari, ni aucune progéniture, a vécu, connu des amants de passage, mais n’a “aucun attachement”. Cette attention qui la pousse vers le prêcheur aux yeux bleus-mauves si troublants sur la photo d’une affiche, relève de son goût pour l’exotisme, mais aussi d’un désir d’entracte et de nouveauté, sinon d’un attrait sensuel. Commence dès lors une aventure hors du commun, que nous livre le récit d’un ravissement, en effet, dont nous suivons toutes les étapes selon un subtil cheminement, quand la progression d’une passion bientôt submergeante semble se confondre avec une ivresse sacrée. Pourtant des à-coups de raison et des regards de plus en plus lucides sur le personnage du séducteur freinent une possible conversion. Face à ces états troublants, une fois encore, chez Corinne Hoex, c’est la perception intime de la narratrice qui domine et oriente la narration. Ce sont les émotions qu’elle éprouve, les questions qu’elle se pose qui intéressent et étonnent, à la mesure de ces effets qu’elle ne soupçonnait pas et qu’elle n’identifie que peu à peu. Il y aurait d’ailleurs du thriller dans cette progression animée qui varie les lieux et les situations.

Corinne Hoex a changé de registre avec ce roman. Elle aborde une problématique nouvelle, sans toutefois rejeter totalement les thèmes de ses récits précédents. Qu’elle traite aujourd’hui d’une préoccupation spirituelle, la question de la foi chez quelqu’un qui en a été tenu éloigné par l’éducation et même par choix, elle recourt au rationnel  pour décrire les excès et le ridicule des dévotions exubérantes. Mais cela participe surtout d’un dispositif littéraire car elle concentre l’attention sur une femme parmi les autres. Elle fait de cette aspiration qui anime celle-ci un objet de passion, aveugle ou aveuglée, mais dont elle nous détaille tous les moments de ravissement, même les plus improbables. Certes, l’arrière-fable familiale demeure, discrète ou limitée aux téléphonages maternels, perçant le récit comme des éclats de bon sens, malgré tout.

C’est le quant-à-soi de la narratrice qui touche car il donne lieu à un déploiement de clairvoyance, de critique, d’humour. Voire à un réquisitoire déguisé, contre les prêcheurs, gourous, prophètes, escrocs de tous ordre, peut-être même contre les hommes enfin ! Demeure l’exquise analyse d’une sensibilité féminine qui se dévoile par le menu et surtout dans le registre privilégié de la poésie que célèbrent au finale le retour à soi et la pleine jouissance de la nature et de la beauté.

Hoex rouge au bord du fleuveAutre publication et complément de choix, le recueil qui réunit de courts poèmes en une seule évocation qui s’enroule autour d’une île qu’enserrent les bras d’un fleuve puissant. Rien de géographique cependant dans ce dit d’une errance au travers des terres, des eaux, des airs, dans le froid, dans le vent, dans le noir : une incantation qui affronte l’éclat de la mort face à la lune. Seule présence, une voix et cette silhouette à l’écharpe rouge qui sauve la lumière et pourrait bien apprivoiser cette eau d’argent, ce fleuve miroir, l’île et le monde.

Jeannine Paque


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°170 (2012)