Corinne Hoex, Ma robe n’est pas froissée

Sans les mots pour le dire

Corinne HOEXMa robe n’est pas frois­sée, Les impres­sions nou­velles, 2008

hoex ma robe n'est pas froisséeD’un côté, il y a le père, dont la mort ouvre le réc­it. Un père impec­ca­ble, autori­taire, tyran­nique même, métic­uleux jusqu’à la mani­a­que­rie. Qui rabroue sa fille, se moque d’elle, la traite comme une gourde. De l’autre, il y a la mère, qui elle ne la juge pas, ne lui demande rien. C’est pire encore : elle l’ig­nore, tout sim­ple­ment. Elle se trompe de prénom, méprise les cadeaux qu’elle en reçoit, refuse sa « triste camelote, ce stock acca­blant de sen­ti­ments et d’é­mo­tions ». Quand elle s’adresse à elle, c’est pour l’hu­m­i­li­er, la traiter d’hyp­ocrite, de menteuse. Coincée entre ces par­ents red­outa­bles, la petite fille (puis l’ado­les­cente, puis la femme) fera tout pour être recon­nue par eux, pour exis­ter à leurs yeux, et par con­séquent aux siens. Peine per­due. Ses efforts sont d’a­vance voués à l’échec : « Ma mère n’ac­cepte rien de moi. Aucune atten­tion. Aucun geste. »
Elle n’ar­rivera à sur­vivre qu’en se réfu­giant dans l’imag­i­naire, celui des rêves et des fan­tasmes. Elle retourne le por­trait de son père face con­tre le mur, veut bris­er la bouteille con­tenant le voili­er qu’il a con­stru­it pour elle, avant de lui inter­dire d’y touch­er. Elle réin­vente les liens famil­i­aux, tan­tôt en usurpant la place du père, tan­tôt en prenant celle de la mère. Elle entre­tient en secret le culte des morts de la dernière guerre, dont elle con­tem­ple avec une délec­ta­tion mor­bide les pho­tos dans un album (plus tard, elle col­lec­tion­nera les tableaux, des por­traits unique­ment, qu’elle dis­posera dans son salon pour qu’en­fin des vis­ages la regar­dent). Ou encore, retour­nant con­tre elle l’a­gres­siv­ité dont elle est l’ob­jet, elle rêve que sa mère la tue : « Pour­tant, lorsqu’elle presse la gâchette, je ne tombe pas. Son geste reste sans suite. Et c’est ça, le plus ter­ri­ble, dans mon rêve : le meurtre n’a pas lieu. » Expi­er ce qu’elle n’a pas fait, au prix du sac­ri­fice de sa vie, cela même lui est refusé. Mais la réal­ité est là, prête à pren­dre sa revanche. Son pre­mier amoureux est une brute, qui la roue de coups et la prend par la force, avec la béné­dic­tion des par­ents qui préfèrent fer­mer les yeux. À la vio­lence psy­chologique suc­cède la vio­lence physique, qui en est l’aboutisse­ment inévitable. Une vio­lence qu’elle subit en silence, qu’elle ne sent même pas : faute de mots pour la nom­mer, elle ne peut que s’y soumet­tre aveuglé­ment, pourvu que les apparences soient sauves, que sa robe ne soit pas frois­sée. Dans cette famille où l’on ne respecte pas les règles (la mère, pas­sant out­re aux dernières volon­tés du père, qui voulait être enter­ré sur la plage, envelop­pé dans la voile de son bateau, ordonne qu’il soit inc­inéré et ses cen­dres dis­per­sées), tout se passe à huis clos : « Il y a de grands dan­gers là-bas dans l’ex­is­tence », dis­ait déjà la nar­ra­trice du Grand menu, le précé­dent roman de Corinne Hoex. Au fil des courts chapitres, organ­isés en autant de tableaux, le lecteur est mis face à un con­stat impi­toy­able, celui des rav­ages qu’ex­erce sur un être frag­ile la carence affec­tive. Tout au plus sent-on, dans les dernières pages, qui racon­tent l’ado­les­cence et l’âge adulte, point­er la révolte chez celle qui a été pro­gram­mée pour l’obéis­sance.

En même temps, l’écri­t­ure change : au style impres­sion­niste du début, procé­dant par petites touch­es jux­ta­posées, suc­cè­dent des phras­es plus longues, plus com­plex­es, comme pour traduire l’amorce d’une matu­rité tar­dive. La force de ce réc­it vient de ce que les choses y sont décrites sans com­plai­sance, mais aus­si sans récrim­i­na­tion, presque avec détache­ment. Avec, en con­tre­point, la présence de la mer (trou­blante homonyme de la mère), qui revient telle une litanie. Tan­tôt ven­ger­esse, quand la nar­ra­trice imag­ine qu’elle engloutit la mai­son. Tan­tôt con­so­la­trice, offrant le spec­ta­cle pais­i­ble des jeux de la plage : « Rien ici ne con­naît l’an­goisse de vivre. La men­ace ter­ri­ble de l’amour. » Et celle, plus ter­ri­ble encore, de l’ab­sence d’amour, qu’à défaut de mieux seule la beauté de la langue a le pou­voir d’ex­or­cis­er.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)