Jean Claude Bologne, Le Mysticisme athée

Aventures de l’absolu

Jean Claude BOLOGNE, Le Mys­ti­cisme athée, édi­tions du Rocher, 1995

unnamedEn cette fin du XXe siè­cle où la raison débor­dée de toute part nous donne à com­pren­dre qu’elle n’est pas « rai­son d’être», […] la ques­tion qui se pose est effec­tive­ment celle-ci : peut-on faire l’é­conomie de la tran­scen­dance ? » C’est Claire Leje­une qui pose cette ques­tion, dans un copieux numéro triple des Cahiers inter­na­tionaux de sym­bol­isme qui réu­nit, autour du signe, du sym­bole et du sacré, de savantes con­tri­bu­tions de chercheurs rom­pus à l’in­ter­dis­ci­pli­nar­ité. C’est à des ques­tions voisines que s’at­tèle Jean Claude Bologne dans Le Mys­ti­cisme athée. Sous ce titre para­dox­al, son essai ne par­ticipe nulle­ment du « retour du religieux », à peine de la « nos­tal­gie des valeurs », mais sol­licite sans ruse l’in­térêt du lecteur pour une prob­lé­ma­tique qui sus­cit­era de nom­breux refus.

Les rayons d’é­sotérisme ne désem­plis­sent pas dans les super­marchés de l’âme. Les fables débiles de Paulo Coel­ho étal­ent les pon­cifs dont le New Age fait son sys­tème. Des sectes nulle­ment inof­fen­sives con­tin­u­ent leur œuvre de mort. Peu sus­pect de prosé­lytisme, Jean Claude Bologne n’ig­nore pas dans quels sables mou­vants il s’en­gage. Mais, con­va­in­cu que ce sont là autant de répons­es dégradées à une inter­ro­ga­tion pri­mor­diale de l’homme, il s’emploie à dis­siper les équiv­o­ques. Affir­mant d’emblée un athéisme aus­si sere­in qu’inébran­lable, Bo­logne se recom­mande d’une expéri­ence per­son­nelle intense, équiv­a­lent d’une révéla­tion, reçue dans sa jeunesse à la lec­ture d’un poème de Mal­lar­mé : brusque­ment, sans la moin­dre pos­si­bil­ité de recours à des repères antérieurs, un ter­ri­ble émer­veille­ment l’as­sail­lit. C’est à la lumière de ce con­tact quelque­fois rééprou­vé avec une réal­ité essen­tielle, dont les inter­cesseurs priv­ilégiés furent la poésie et la musique, qu’il relit les mys­tiques médié­vaux et des écrivains mo­dernes pour ten­ter de les con­cili­er avec son athéisme. Il s’at­tache ain­si à déca­per le mys­ticisme de tout ce qui implique une croy­ance religieuse en l’au-delà.

La quête du point suprême, pour être objet de révéla­tion, nul n’est obligé de la rap­porter à un arrière-monde religieux. Il n’y a pas d’autre monde que le nôtre, et la mort est la con­clu­sion de toute his­toire de l’in­di­vidu. Du reste, ce qu’on englobe sous le mot de mys­ti­cisme est un fais­ceau d’ex­péri­ences par déf­i­ni­tion sin­gulières, et non une doc­trine unifiée. Bologne n’a pas de peine à démon­trer que les liens entre mys­ti­cisme et reli­gion relèvent du malen­ten­du his­torique. Pour le mys­tique, « Dieu » n’est qu’une façon de par­ler ; il n’y avait pas d’autre « choix » que de nom­mer ain­si ce que l’athée préfér­era appel­er « absolu ». Ce n’est pas par hasard qu’aux yeux de l’ortho­dox­ie, les mys­tiques ont tou­jours sen­ti le soufre. Leur fureur éro­tique (entre autres) n’é­tait guère au goût des théolo­giens, et, rapide­ment soupçon­nés d’hérésie à pro­por­tion de leur désir d’une con­nais­sance sans tabou, nom­breux finirent sur le bûch­er. A la li­mite, le terme naturel du mys­ti­cisme serait l’athéisme. Le mys­tique expul­sant la théolo­gie en faisant le plein de la sub­jec­tiv­ité, la quête du divin fini­rait par abolir son objet : si Je suis — si l’ex­péri­ence immé­di­ate que j’ai de mon être coïn­cide avec l’être —, Dieu ne peut pas être. (Rap­pelons qu’il existe au moins une reli­gion rad­i­cale­ment athée, le Hinayana du boud­dhisme, où la con­cil­i­a­tion et l’a­paise­ment sont décrits en des ter­mes proches de Thérèse d’Av­i­la).

Ça et là quelques accents prophé­tiques (p. 44) fer­ont sourire sous la plume de l’au­teur, dont on n’est pas for­cé non plus de partager l’œcuménisme un rien agaçant (mais l’an­ti­cléri­cal­isme est paraît-il passé de mode). Plus sérieuse­ment, un cer­tain flotte­ment de vocab­u­laire (entre l’ab­solu, l’in­fi­ni, l’il­lim­ité, le néant, un peu rapi­de­ment tenus pour des syn­onymes) indique par endroits un flot­te­ment de la pen­sée. Dif­fi­cile de le suiv­re lorsqu’il écrit curieuse­ment : « La seule prise de con­science de la volup­té suf­fit à la détru­ire » (propo­si­tion que la vie dé­ment régulière­ment), a for­tiori lorsqu’il s’ex­clame « Que n’avons-nous pu nous libé­rer de la pen­sée ! », sans paraître mesur­er que cette « libéra­tion » rendrait impos­si­ble l’énon­cé même de ce vœu. Bologne, qui ap­pelle à ruin­er les vieilles dichotomies entre « le corps » et « l’âme », reste en par­tie pri­sonnier de l’op­po­si­tion fac­tice entre la sen­sation et la pen­sée, et sa réflex­ion se dis­sout là dans l’in­ef­fa­ble.

Pour ma part, une totale absence de préoc­cupation mys­tique, jointe à un hérisse­ment spon­tané envers tout ce qui s’ap­par­ente au masochisme doloriste (auquel n’échappe pas même la pathé­tique expéri­ence de Georges Bataille) ne m’empêche nulle­ment d’ap­préci­er à mes heures les excès des grands mys­tiques, comme on peut admir­er sans y céder une belle mal­adie, un aveugle­ment superbe. Mais la con­ver­gence que Bologne aperçoit entre l’ex­péri­ence mys­tique et les moments priv­ilégiés où la vie se sig­nale à nous par la fusion inou­bli­able de l’é­mo­tion et de l’in­tel­li­gence, cette conver­gence n’est à mon avis qu’un point de tangeance. En plaçant la fin dernière de l’« ex­tase » dans la con­tem­pla­tion du manque ou l’anéan­tisse­ment de soi, la mys­tique laisse un vide où, qu’on le veuille ou non, Dieu ne demande qu’à s’en­gouf­fr­er. Néan­moins, face à la pen­sée occi­den­tale qui trou­ve sa rai­son dans la sépa­ra­tion de l’amour et de la con­nais­sance, l’hérésie ma­jeure du mys­ti­cisme (par quoi il con­tin­ue d’être un foy­er de sub­ver­sion) aura résidé dans l’af­fir­ma­tion con­traire de leur iden­tité.

Expéri­ence sen­si­ble et opéra­tion cog­ni­tive, pas­sion amoureuse et pas­sion de con­naître, con­nais­sance de l’amour et amour de la con­nais­sance, c’est tout un : c’est une même chose que la diver­sité rela­tive de la vie et l’u­nic­ité absolue de l’être. Dans la ren­con­tre de l’é­ter­nité et de l’ins­tant ful­gu­rant il ne tient qu’à cha­cun de voir non plus une expéri­ence du vide mais du trop-plein, non plus une tran­scen­dance mais une imma­nence pleine, exal­ta­tion de la présence au monde qui ne ren­voie qu’à elle-même, qui ne sert à rien d’autre qu’à elle-même.

Dans ce bref acquiesce­ment ontologique à l’u­nivers qui prend appui périlleux sur la cer­ti­tude de la mort pour extraire de l’ul­tra-périss­able quel­que éclair défini­tif, dans cet accord trou­vé avec soi-même qui est à la fois une don­née et une asymp­tote, sans cesse à recon­quérir, on se per­mettra de voir bien moins un « anéantisse­ment » qu’un sur­croît de la con­science de soi.

Thier­ry Horguelin

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°91 (1996)