Jean-Luc Outers : double portrait

jean luc outers

Jean-Luc Out­ers

Les lecteurs de Jean-Luc Out­ers savent que ce romanci­er de tal­ent est aus­si, sans jeu de mots, un homme de let­tres. C’est lui en effet qui, pen­dant vingt ans, a dirigé le ser­vice de la Pro­mo­tion des Let­tres au Min­istère de la Cul­ture et, à ce titre, était l’éditeur respon­s­able de la pub­li­ca­tion que vous tenez entre les mains.
Alors que Jacques Dubois rend hom­mage à l’écrivain dans un autre arti­cle, nous avons voulu, au moment où il quitte ses fonc­tions, faire le point avec celui qui a ouvert des chantiers impor­tants pour la lit­téra­ture de notre pays.

Entretien avec Jean-Luc Outers

Quelles sont les cir­con­stances de votre arrivée au Ser­vice de la Pro­mo­tion des Let­tres et quel était votre par­cours jusqu’alors ?
Jean-Luc Out­ers : J’ai tra­vail­lé après mes études dans un organ­isme devenu par la suite la COCOF. Je m’occupais essen­tielle­ment d’audiovisuel, de ciné­ma et c’était aus­si l’époque des médias par­tic­i­pat­ifs. Ce lien avec le ciné­ma s’illustre aus­si part ma présence pen­dant neuf ans au sein de la Com­mis­sion des films dans laque­lle je me suis famil­iarisé avec l’écriture et la pro­duc­tion ciné­matographiques tout en ren­con­trant des gens comme André Del­vaux, Chan­tal Aker­man, etc. C’était l’époque de Toto le héros de Jaco Van Dor­mael. Je dois encore pré­cis­er que tout au début j’ai égale­ment enseigné, d’abord au SNARK que nous avions créé à plusieurs, une insti­tu­tion pour enfants mar­gin­aux, et aus­si dans l’enseignement supérieur à l’ERG pen­dant une dizaine d’années où je don­nais des cours liés au ciné­ma et aux médias.

Donc il n’y avait pas lien direct entre ce par­cours le monde de la lit­téra­ture belge ?
J’ai com­mencé à écrire quand j’avais env­i­ron 35 ans et ce que je pub­li­ais tour­nait pré­cisé­ment autour de l’univers des bureaux, avec un point de vue très kafkaïen sur ce monde clos, avec son pro­pre lan­gage. Mais à vrai dire, à l’époque, j’ignorais à peu près tout de la lit­téra­ture belge, de l’édition. Je savais à peine qu’il exis­tait des édi­teurs belges ! Rai­son pour laque­lle, entre autres, le man­u­scrit de mon pre­mier roman, je l’ai envoyé chez des édi­teurs français avec la chance qu’il soit retenu par Gal­li­mard.

Mais vous veniez d’une famille let­trée, avec un père, Lucien Out­ers, fig­ure de proue du FDF, dont les tal­ents rhé­toriques étaient van­tés jusque chez ses adver­saires poli­tiques. Cette influ­ence famil­iale a‑t-elle été déter­mi­nante dans votre approche de la lit­téra­ture ?
Mon père nous a élevés, mes frères, mes sœurs et moi, dans le culte absolu de la langue française. C’en était pesant lorsqu’il nous lisait le soir des pas­sages des mémoires de Chateaubriand ou de Saint-Simon. C’était donc une approche très clas­sique qui nous a presque dégoûté de la lit­téra­ture. J’avais aus­si ce sen­ti­ment, comme mes rap­ports avec mon père n’étaient pas sim­ples, que pour exis­ter, il fal­lait que moi-même j’écrive un livre ce que j’ai fini par faire. Mais ce qui m’a réelle­ment don­né le goût de la lit­téra­ture, c’est plutôt un prof qui m’a fait décou­vrir d’autres univers comme celui d’Henri Michaux qui a été pour moi la révéla­tion de ce que c’était « écrire » : cette ques­tion des mots et de la langue comme matéri­aux bruts à laque­lle l’écrivain se con­fronte. Mais finale­ment, mes bagages étaient minces et on pour­rait même dire que j’étais incom­pé­tent en entrant à la Pro­mo­tion des Let­tres. C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à Hen­ry Ing­berg qui m’a pro­posé ce poste où je devais suc­céder à Marc Quaghe­beur. J’étais assez réti­cent mais Hen­ry Ing­berg a beau­coup insisté sur ma pro­pre expéri­ence d’écrivain et sur la con­nais­sance « intérieure » qu’elle me don­nait de la créa­tion lit­téraire. Finale­ment, j’ai accep­té et je ne l’ai jamais regret­té car j’ai décou­vert l’incroyable cor­pus de la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne. Je con­nais­sais bien quelques auteurs con­tem­po­rains comme Jean-Philippe Tou­s­saint ou François Wey­er­gans mais la lit­téra­ture sym­bol­iste, par exem­ple, m’était à peu près totale­ment étrangère. Donc, la pre­mière chose que j’ai faite en arrivant à ce poste, ce fut lire, lire et encore lire. Et j’ai bien sur décou­vert de nom­breux tré­sors dont l’œuvre de Maeter­linck qui m’a boulever­sé.

Et mise à part cette phase d’imprégnation dont vous par­liez, com­ment fonc­tion­nait ce Ser­vice de la Pro­mo­tion des Let­tres que vous décou­vriez alors ?
On peut dire que le tra­vail de mon prédécesseur était cen­tré, pour résumer, sur ce qu’on pour­rait appel­er le « pat­ri­moine lit­téraire » en dévelop­pant les Archives et Musée de la Lit­téra­ture et en créant la col­lec­tion Espace Nord pour ren­dre enfin acces­si­ble un pat­ri­moine con­sti­tué de livres qui pour beau­coup avaient dis­paru de la cir­cu­la­tion sans être réédités et n’étaient donc plus acces­si­bles pour le pub­lic. Il a lancé ce vaste chantier qui est tou­jours d’actualité aujourd’hui puisque, comme vous le savez, la Com­mu­nauté Wal­lonie-Brux­elles est désor­mais pro­prié­taire de cette col­lec­tion. Quant au Ser­vice des Let­tres de l’époque, c’était une petite équipe qui s’occupait prin­ci­pale­ment de la ges­tion admin­is­tra­tive. Par­al­lèle­ment, ce qu’on appelait la Pro­mo­tion des Let­tres était géré par une ASBL qui avait son siège au Palais des Beaux-Arts, subis­diée par les pou­voirs publics, et s’occupait de pro­mo­tion de la lit­téra­ture belge auprès des écoles, d’organiser des expo­si­tions, des ren­con­tres lit­téraires, etc. Quand je suis arrivé au Min­istère, le Min­istre de l’époque a con­sid­éré que cette ASBL jouait un rôle de ser­vice pub­lic et devait inté­gr­er l’administration de la Com­mu­nauté française. Mon pre­mier chantier a donc été d’intégrer le per­son­nel et les mis­sions de cette ASBL au sein du Ser­vice des Let­tres. On peut d’ailleurs dire qu’aujourd’hui encore, il reste des traces de cette anci­enne organ­i­sa­tion et une répar­ti­tion du tra­vail entre des tâch­es plus admin­is­tra­tives et d’autres davan­tage liées à la pro­mo­tion.

Et cette dou­ble nature du Ser­vice de la Pro­mo­tion des Let­tres a‑t-elle été un frein ou un moteur pour son développe­ment ?
D’après moi, ce fut plutôt une chance car l’appel d’air intro­duit par cette inté­gra­tion a per­mis de ne pas can­ton­ner notre tra­vail au seul volet admin­is­tratif mais de le dot­er aus­si d’un con­tenu qui lui donne du sens tout en mul­ti­pli­ant les ren­con­tres avec des gens pas­sion­nants : écrivains, édi­teurs, etc. Cette ouver­ture vers l’extérieur me sem­ble indis­pens­able pour éviter à l’administration de se refer­mer sur elle-même.

Et pour revenir un instant sur le tra­vail de Marc Quaghe­beur que vous évo­quiez et qui a per­mis, avec d’autres, de cir­con­scrire un véri­ta­ble champ de la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne, souscrivez-vous avec cette « iden­tité en creux » qui est dev­enue une sorte de lieu com­mun de nos let­tres ?
Ma posi­tion est sen­si­ble­ment dif­férente. J’estime que la lit­téra­ture com­mence par la langue, cette langue qui forge notre rap­port au monde. Ecrire, c’est donc met­tre un mot der­rière l’autre et au tra­vers de cette action se développe un sens. Pour cette rai­son, j’estime que la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne appar­tient au cor­pus de la lit­téra­ture française. Mon pre­mier roman a été pub­lié dans la col­lec­tion « Blanche » de Gal­li­mard et non dans celle « Du monde entier » qui regroupe les écrivains étrangers. La ques­tion de la tra­duc­tion et du car­ac­tère intraduis­i­ble de cer­tains mots ou de cer­taines expres­sions souligne cette pri­mauté de la langue. Cer­tains titres de mes pro­pres livres comme La place du mort ou Corps de méti­er sont sou­vent impos­si­bles à traduire dans d’autres langues. Ceci dit, il y a quand même l’histoire de la Bel­gique qui est sin­gulière. C’est un petit pays et je rap­pelle tou­jours, de mémoire, cette phrase de Milan Kun­dera à pro­pos de la Tché­coslo­vaquie : « Les petits pays sont ceux qui vont dis­paraître et qui le savent. » Il n’existe donc pas chez nous ce des­tin qui par­fois s’apparente à l’éternité et que con­nais­sent les grandes Nations comme la Russie, l’Angleterre, l’Allemagne ou la France. Cette sin­gu­lar­ité se retrou­ve dans notre lit­téra­ture mar­quée par la lib­erté et une forme de fragilité. Même notre langue est poreuse et tra­ver­sée d’influences ger­maniques. Le sym­bol­isme belge en est la par­faite illus­tra­tion. Mais cette spé­ci­ficité qu’on trou­ve chez Maeter­linck ou Ver­haeren a aujourd’hui à peu près dis­paru. La jeune généra­tion d’auteurs belges s’inscrit plutôt dans le courant d’une iden­tité européenne. Pour revenir sur ce que je dis­ais, un écrivain est avant tout, con­fron­té à un code, celui de la langue, il doit essay­er de faire sa pro­pre langue dans la langue. Il doit aller jusqu’au bout de la langue, jusqu’à la ren­dre irrégulière. C’est ce qui dis­tingue égale­ment l’écrivain du jour­nal­iste ou l’écrivain de l’écrivant pour repren­dre la dis­tinc­tion de Roland Barthes. On recon­nait donc un écrivain avant tout à sa langue.

Et le com­plexe de l’écrivain belge vis-à-vis de la France s’est-il lui aus­si atténué ?
Je crois qu’il ne faut pas se tromper : la France est une chance pour l’écrivain belge fran­coph­o­ne car nous évolu­ons, mal­gré tout, dans la même langue. En ce qui me con­cerne, comme auteur, je n’ai jamais caché mon iden­tité belge et j’ai tou­jours été bien accueil­li en France. La plu­part des édi­teurs parisiens ont égale­ment bien com­pris que ce qui peut les men­ac­er avant tout, c’est juste­ment le parisian­isme. C’est par la périphérie que la langue et la lit­téra­ture se régénèrent.

Votre dou­ble cas­quette d’écrivain et de directeur du Ser­vice de la Pro­mo­tion des Let­tres n’a‑t-elle jamais posé de prob­lème ?
Le risque, c’est bien enten­du le con­flit d’intérêt et j’y ai tou­jours été très atten­tif. Ce sont des choses très sim­ples comme ne pas met­tre mes pro­duc­tions au pro­gramme de man­i­fes­ta­tions que nous organ­i­sions. Nous n’aurions plus aucune crédi­bil­ité si ça se pro­dui­sait. Il se trou­ve que j’ai tou­jours été pub­lié en France, chez des édi­teurs indépen­dants. J’aurais été très mal à l’aise de pub­li­er un livre chez un édi­teur que nous sub­ven­tion­nons. C’est en même temps para­dox­al car on pour­rait estimer qu’en agis­sant de la sorte, je déval­orise nos édi­teurs alors que ce n’est pas le cas. Mais j’en reviens à mon expéri­ence d’écrivain qui face à cer­tains cas per­son­nels déli­cats me rend très sen­si­ble aux souf­frances inhérentes au méti­er de créa­teur. Je sais, pour l’avoir vécu, ce que peut représen­ter une let­tre de refus adressée par un édi­teur à un écrivain, par exem­ple.

Venons-en main­tenant aux chantiers que vous avez vous-même ini­tiés. Qu’en est-il des bours­es aux auteurs, par exem­ple ?
J’ai tou­jours été très sur­pris de la dif­férence qui existe entre le statut de l’écrivain et celui d’autres caté­gories d’artistes. On con­sid­ère nor­mal qu’un musi­cien soit payé pour un con­cert, qu’un comé­di­en le soit égale­ment pour ses presta­tions mais pour l’écrivain, hormis des droits d’auteurs faméliques qui sou­vent ne lui étaient même pas payés, il n’existait rien. Nous avons donc essayé d’instituer une réelle pro­fes­sion­nal­i­sa­tion du méti­er d’écrivain en met­tant en place une série de bours­es. Ces bours­es sont, à mes yeux, du même ordre que les aides octroyées par les pou­voirs publics à un théâtre, par exem­ple. Les deman­des sont exam­inées par la Com­mis­sion des let­tres qui est l’une des instances d’avis dont nous assurons le suivi.

Con­cer­nant main­tenant l’aide au monde de l’édition belge fran­coph­o­ne, com­ment s’est opérée l’évolution ?
Quand je suis arrivé, il y avait peu d’éditeurs stricte­ment lit­téraires et la plu­part fonc­tion­naient de manière tout à fait arti­sanale. Ces struc­tures, dans l’offre édi­to­ri­ale en Bel­gique fran­coph­o­ne dom­inée par la bande dess­inée et les sci­ences humaines, représen­taient un pour­cent­age extrême­ment faible. Elles avaient donc un mal fou à trou­ver des auteurs et à se dif­fuser, surtout en France. C’était un véri­ta­ble prob­lème. Les auteurs en souf­fraient eux aus­si car leurs droits n’étaient sou­vent pas payés par manque de sur­face finan­cière de ces édi­teurs. Nous avons donc mis en place des con­trats-pro­grammes avec ces derniers pour leur per­me­t­tre d’avoir une aide sub­stantielle dans le développe­ment de leur poli­tique édi­to­ri­ale. En échange, ils s’engagent à pub­li­er un cer­tain nom­bre de titres par an, à rétribuer les auteurs, à inve­stir dans la pro­mo­tion et à avoir une véri­ta­ble dis­tri­b­u­tion en Bel­gique et en France.

Et au-delà de nos fron­tières, quelle place occupe aujourd’hui la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne et quels sont les out­ils qui par­ticipent à son ray­on­nement ?
Les deux pre­mières choses essen­tielles, ce sont les envois d’ouvrages sélec­tion­nés par la Com­mis­sion des Let­tres à des­ti­na­tion des uni­ver­sités à l’étranger – env­i­ron 20 000 par an dans une quar­an­taine de pays — et les lecteurs présents dans cer­taines d’entre elles qui y enseignent notre lit­téra­ture. Ensuite, il y a le développe­ment de la tra­duc­tion pour lequel nous nous don­nons des aides qui con­nais­sent un suc­cès crois­sant, générant une ving­taine de tra­duc­tions par an. Enfin, il y a le Col­lège des tra­duc­teurs de Sen­effe créé en 1996 et qui accueille en été des tra­duc­teurs venus des qua­tre coins du monde pour traduire des écrivains belges fran­coph­o­nes. C’est un lieu très impor­tant qui joue un véri­ta­ble rôle de catal­y­seur. Mais le prob­lème du ray­on­nement de nos let­tres reste la France, surtout pour les auteurs pub­liés en Bel­gique. La fron­tière demeure. La créa­tion de la Librairie Wal­lonie-Brux­elles à Paris en 1994 était une ten­ta­tive pour ren­dre cette pro­duc­tion vis­i­ble en France, physique­ment présente. Albert Mock­el, dans les années 1930, avait déjà eu cette idée.

Un des grands chantiers à venir dans le monde édi­to­r­i­al, c’est l’arrivée du numérique. Quel est votre sen­ti­ment par rap­port à cette révo­lu­tion annon­cée ?
Mon pre­mier sen­ti­ment, c’est que le livre papi­er a encore de beaux jours devant lui. Aux États-Unis, par exem­ple, la part du livre numérique dans les ventes se situe à 6 ou 7%. Chez nous, on en est à moins d’1%. Cette part va croître, bien enten­du, mais dans un partage entre le papi­er et le numérique. Pour en revenir aux édi­teurs belges, cette révo­lu­tion numérique peut être une chance car elle fait dis­paraître les obsta­cles matériels à la dif­fu­sion des œuvres. Cer­tains d’entre eux l’ont déjà bien com­pris en se rassem­blant pour créer une plate-forme com­mune de dis­tri­b­u­tion avec le sou­tien du Cen­tre Nation­al du Livre. Cette mutu­al­i­sa­tion est très impor­tante car en restant seul, per­son­ne ne pour­ra faire face. L’association des Impres­sions Nou­velles et de CAIRN pour la ges­tion du cat­a­logue d’Espace Nord en est un très bon exem­ple. Les pou­voirs publics doivent, je crois, soutenir ce mou­ve­ment sans se sub­stituer aux opéra­teurs.

Un secteur qui est par con­tre inqui­et de cette évo­lu­tion, c’est celui des librairies. Quel est leur place ?
Le libraire est à mes yeux un acteur essen­tiel et je par­le aus­si en tant qu’écrivain. C’est quand un écrivain décou­vre son livre chez un libraire qu’il prend con­science qu’il existe. En ce qui me con­cerne, je ne sais pas si j’écrirais encore des livres dans un monde sans librairie où ne resterait qu’un espace pure­ment virtuel dans lequel mon tra­vail se retrou­verait per­du. De manière plus générale, la part du con­seil dans le méti­er de libraire va sans doute s’accroître encore à l’avenir pour aider le lecteur à s’y retrou­ver dans la masse de ce qui s’écrit. Nous sommes donc bien à un croise­ment et les librairies doivent égale­ment entr­er de plein pied dans cette évo­lu­tion vers le numérique en appor­tant leur savoir et leurs com­pé­tences. Mais encore une fois, je crois que cette évo­lu­tion passera par des out­ils partagés, par une mutu­al­i­sa­tion.

Un autre instru­ment de vis­i­bil­ité impor­tant pour notre lit­téra­ture, c’est le Car­net et les Instants qui au départ n’était qu’un agen­da des let­tres belges.
C’est en 1992 que le Car­net et les Instants a pris la forme d’une revue dont le rédac­teur en chef était Carme­lo Virone. On peut dire que c’est l’outil le plus com­plet sur la lit­téra­ture belge et son actu­al­ité. Le tirage est aujourd’hui d’environ 6000 exem­plaires. La par­tie réservée à la cri­tique, au regard de la place de plus en plus restreinte accordée à la lit­téra­ture dans la presse générale, est très impor­tante car elle rend compte de livres dont on ne par­lerait par­fois nulle part ailleurs. C’est égale­ment un bon baromètre de la vie de nos let­tres. On con­state par exem­ple depuis quelques années une diminu­tion sen­si­ble du nom­bre de pub­li­ca­tions.

Pour con­clure, j’aimerais qu’on évoque égale­ment d’éventuels regrets ou des chantiers que vous n’avez pas pu voir aboutir à l’heure où vous quit­tez votre poste.
Je dirais sim­ple­ment que cer­taines choses ont par­fois pris beau­coup de temps pour se met­tre en place. Il y a égale­ment la ques­tion du ren­dez-vous avec le pub­lic pour des choses que nous avons organ­isées ou soutenues et pour lesquelles nous auri­ons espéré davan­tage d’audience même si l’arrivée d’un évène­ment comme le Marathon des Mots est à ce titre plutôt réjouis­sant car il assure la présence d’un évène­ment de dimen­sion inter­na­tionale dans notre paysage cul­turel. Cette ques­tion du pub­lic pose égale­ment celle d’un recul de la place de la lit­téra­ture dans la vie des gens et pas seule­ment chez nous. Face à la mul­ti­pli­ca­tion des médias et des loisirs, cette place est de plus en plus dif­fi­cile à défendre. Com­ment pas­sion­nez les jeunes pour la lec­ture aujourd’hui, c’est un grand défi. Le plus grand peut-être.

Lau­rent Moosen

 

Pour saluer le romancier

Depuis bien des années, Jean-Luc Out­ers est pour moi un ami proche. Écrivant les quelques pages qui suiv­ent, j’essayerai cepen­dant de ne penser qu’au romanci­er. Pas si sim­ple pour­tant de ne pas les con­fon­dre et de ne pas abuser de ma posi­tion priv­ilégiée : j’ai sou­vent enten­du Jean-Luc par­ler de ses orig­ines, de son par­cours, de sa famille, et je sais com­bi­en il a puisé dans son fond biographique pour écrire ses romans. Mais de cela tout lecteur peut facile­ment s’aviser : l’œuvre invite sans trêve à recon­naître dans la fic­tion traces et signes des expéri­ences de vie.

Je rap­pellerai cepen­dant en quelques mots com­ment nous nous sommes liés. Les choses ne man­quent pas de piquant. En 1978, nous sommes entrés ensem­ble à la Com­mis­sion de sélec­tion de films de la Com­mu­nauté française sans nous con­naître du tout — Jean-Luc en vice-prési­dent, moi en prési­dent. Pour ma part, je savais tout juste que cette com­mis­sion exis­tait. Mais il ne m‘a pas échap­pé que, si je me voy­ais désigné, c’est que le « pacte cul­turel » prévoy­ait d’attribuer la fonc­tion à un Wal­lon d’opinion social­iste (moi) ; pour l’autre poste, un Brux­el­lois plus ou moins cat­a­logué « défense des fran­coph­o­nes » ferait l’affaire (Jean-Luc). La presse se fit l’écho de ce nou­v­el atte­lage et prédit des ziza­nies. Or, entre nous, ça a tout de suite marché. Le secret de cette entente ? Sans doute et para­doxale­ment, les réserves que nous avions tous deux sur ce que l’on peut appel­er la « cul­ture admin­istrée ». Fonc­tion­naire, Out­ers por­tait sur celle-ci un regard aus­si scep­tique que caus­tique. C’est ce qu’il allait man­i­fester avec une drô­lerie déca­pante dans L’Ordre du jour, son pre­mier roman. De mon côté, je venais de défendre une théorie cri­tique des insti­tu­tions de la cul­ture, qui impli­quait toute une défi­ance envers ces dernières. Sans que nous l’exprimions, ce dou­ble « défaut de croy­ance » nous a  d’emblée ligués mais il a voulu égale­ment que nous fas­sions les choses avec une con­vic­tion par­ti­c­ulière. C’est ain­si que de con­cert avec nos col­lègues de la Com­mis­sion nous avons don­né l’absolue pri­or­ité aux cinéastes et à leurs pro­jets, ten­ant à bonne dis­tance les con­traintes poli­tiques et les lour­deurs admin­is­tra­tives. L’amitié a suivi. J’ai retrou­vé ensuite Jean-Luc à la Com­mis­sion des let­tres.  Cette fois, il était là en par­fait pro­fes­sion­nel du domaine et j’étais en sit­u­a­tion de le voir agir. J’aime à soulign­er ici que, sans rien céder de l’ironie légère qu’il met à faire toute chose, il a accom­pli à la « Pro­mo­tion » un tra­vail exem­plaire, faisant que les auteurs se trou­vent chez eux au sein du « champ lit­téraire belge et fran­coph­o­ne » et ne perçoivent pas celui-ci en lieu d’académisme, de con­ven­tions et de petits arrange­ments internes.

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Com­ment et pourquoi devient-on écrivain quand on est Jean-Luc Out­ers ? Notre ami est en droit d’invoquer la pas­sion d’écrire, qui chez lui est forte. Mais, en son cas comme en d’autres, des expli­ca­tions plus con­tin­gentes valent égale­ment. Deux raisons extérieures me parais­sent avoir jeté Jean-Luc Out­ers dans l’aventure des let­tres. On peut les retrou­ver dans les romans mêmes. Ain­si Jean-Luc racon­te volon­tiers que son père, alors que lui-même et ses frères et sœurs étaient enfants, aimait à lire au repas et à haute voix des pages des meilleurs auteurs français, des plus grands manieurs de langue. C’était Chateaubriand ou Bossuet ou Retz. Lucien Out­ers voulait ain­si trans­met­tre à sa progéni­ture ce qui fai­sait l’honneur de cette langue française qu’il révérait. Et les enfants de rire sous cape. Mais on peut se deman­der si, chez Jean-Luc, le mes­sage n’est pas passé et n’a pas été retenu en rai­son d’une vénéra­tion fil­iale, dou­blée d’un esprit de défi : eh bien, moi aus­si, j’écrirai et ten­terai de rivalis­er avec les meilleurs. S’ajoute à cela une expli­ca­tion plus pra­tique. L’attaché lit­téraire qu’il est devenu au Min­istère de la cul­ture n’a pas voulu ressem­bler à ce maître-nageur qui, dans l’un de ses romans, ne sait pas nag­er. Voulant con­naître le méti­er des let­tres depuis le plus intime, notre homme s’est donc mis à écrire. Dès 1987, il pub­li­ait donc L’Ordre du jour, qui le mon­trait dro­la­tique­ment en spé­cial­iste des piscines au sein d’un organ­isme cul­turel. Du coup, il se retrou­vait équipé pour traiter en con­nais­sance de cause avec ceux qui deve­naient ain­si ses pairs.

Si Jean-Luc Out­ers est ain­si entré en lit­téra­ture par une sorte de dou­ble mimétisme (être homme de langue comme le père, être auteur comme ceux aux­quels il a à faire), il n’en a pas moins endossé le rôle d’écrivain avec con­vic­tion jusqu’à par­ler de l’écriture comme d’un besoin. C’est ain­si qu’il nous a don­né six romans en vingt ans[1] et qu’un sep­tième est annon­cé. C’est ain­si encore qu’il a pleine­ment par­ticipé à la vie lit­téraire, en Bel­gique, en France ou ailleurs, don­nant des textes à des jour­naux et mag­a­zines, prenant part à des débats. Entre autres, Jean-Luc a beau­coup fait pour rap­procher notre lit­téra­ture des let­tres fla­man­des. Traces écrites de cette action : l’échange de let­tres avec  Kristien Emmerechts, pub­lié en vol­ume à la Dif­férence, ou encore le bel hom­mage à Hugo Klaus, pub­lié à la Pierre d’alun.

Mais il n’a réus­si ce qu’il a fait qu’en évi­tant de don­ner dans un culte pom­peux de la lit­téra­ture. Out­ers est pleine­ment écrivain mais, aimerais-je dire, en toute sim­plic­ité et comme en s’excusant de l’être. C’est ce dont témoigne l’humour dont tous ses romans sont mar­qués au coin, un humour sin­guli­er qu’il com­mence par s’appliquer à lui-même. Ain­si, s’il bro­carde les fonc­tion­naires à tra­vers cer­tains de ses per­son­nages, c’est en prenant soin de rap­pel­er, à même les fic­tions, qu’il fait par­tie de la cor­po­ra­tion. Mais cet humour est loin de n’être que satirique. Dans des romans tous situés en cette Bel­gique à laque­lle le sur­réal­isme doit beau­coup, il prof­ite de ce ter­rain com­bi­en  favor­able pour s’étonner de ce que les choses de la vie — et notam­ment de la vie « admin­istrée », pour dire comme Adorno — sont ce qu’elles sont et pour se deman­der pour quelle rai­son elles sont ain­si. Pourquoi des réu­nions ? des horaires ? des hiérar­chies ? Et, de proche en proche, pourquoi la nais­sance, le lan­gage, la mort ? Ain­si l’humour out­er­sien, qui a le don d’effleurer les mots et les choses, relève d’un enchante­ment nar­quois devant l’étrangeté du monde et devant la manière dont les humains se com­por­tent. Ce qui donne tan­tôt des épisodes désopi­lants et tan­tôt des pro­pos plus graves mais tou­jours en prise sur l’incongru du quo­ti­di­en.

En fait, il y va d’une forme d’écriture insé­para­ble d’une manière d’être au monde. De ce point de vue, la prose de Jean-Luc Out­ers développe un style au plein sens du terme et tel qu’il gagne le lecteur par con­ta­gion. Dans un récent essai,  Marielle Macé nous explique que, lisant, nous sommes entraînés par cer­taines œuvres dans un mou­ve­ment de l’être qu’épousent si étroite­ment nos con­duites qu’il en esthé­tise la forme[2]. C’est bien ce qui se pro­duit avec les romans d’Outers. Porté par l‘impulsion de ce qu’il lit, leur lecteur adopte peu à peu un regard, une atti­tude qui lui vien­nent de l’écrivain. Dans le cas présent et par exem­ple, il apprend à s’étonner et à relever le bis­cor­nu de toute sit­u­a­tion. C’est le moment où, à la suite de l’auteur, il relève la tête, prend en regard les alen­tours et cherche à débus­quer l’anomalie à même la banal­ité du réel.

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Tel qu’il trans­met ou se trans­fère, le style de notre romanci­er est trib­u­taire d’un univers doté d’une forte cohérence. S’il fal­lait élire un motif qui, dans ses six romans, sub­sume tous les autres, ce serait sans doute celui du temps. De quelle sub­stance est-il fait ? Qu’est-ce qui échappe à son emprise ? Com­ment le ryth­mons-nous et le découpons-nous ? Qu’est-ce qui con­duit de la nais­sance à la mort et con­stitue le grand principe de repro­duc­tion ? Je me sou­viens à cet endroit d’une for­mule mag­nifique et som­bre du grand Beck­ett, résumant de cette for­mule toute l’existence humaine  : « Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, et c’est la nuit à nou­veau ». Certes, Out­ers ne dit pas cela mais, en philosophe inqui­et qu’il sait être, il n’en fait pas moins appa­raître que la vie des hommes se boucle suiv­ant un rac­cour­ci sai­sis­sant qui mène de la nais­sance au décès. Ain­si vieil­lir, pour lui, est revenir de quelque manière au temps où l’enfant à naître baig­nait dans le liq­uide utérin, ce stade pré-lan­gagi­er.

Deux titres méri­tent à ce pro­pos d’être mis en exer­gue, soit deux romans à fort sub­strat mémoriel et donc auto­bi­ographique. Il s’agit de deux romans du voy­age, le pre­mier nar­rant un vieil­lisse­ment fatal, le sec­ond une prime enfance. La Place du mort con­te le « dernier voy­age » que fait en com­pag­nie de son fils un père devenu hémi­plégique et aphasique. Sans voix, ce père fixe l’itinéraire du périple avec la volon­té obstinée de remon­ter le cours de son exis­tence. De son côté, Le Voy­age de Luca rap­porte l’expédition améri­caine de deux jeunes par­ents bourlingueurs avec leur bébé. Là encore, le romanci­er y met beau­coup de lui-même et de ses sou­venirs. Mais il le fait en décalant les choses et en don­nant aux aven­tures rap­portées une petite allure robin­sonne. Une mort pro­gram­mée d’un côté, une nais­sance récente de l’autre, nous par­courons ain­si la boucle tem­porelle selon laque­lle se noue la vie de cha­cun.

 À côté de ces deux romans, qua­tre autres ont beau­coup à voir avec la vie admin­is­tra­tive et sont en con­séquence plus sta­tiques.  Par­mi eux, me tien­nent à cœur La Com­pag­nie des eaux (2001) et Le Bureau de l’heure (2004), qui évo­quent des pro­fes­sions bien réelles mais pour le moins sin­gulières. Dans le pre­mier, deux frères : Maxime est du petit nom­bre des fonc­tion­naires qui gèrent à tout moment la dette colos­sale de l’État belge ; Valère, qui a la pas­sion des œufs (de rep­tiles par exem­ple), tra­vaille, lui, au musée des Sci­ences naturelles et n’aime rien tant par ailleurs que de se trou­ver dans l’immense salle où sont con­servés à Bernissart d’énormes iguan­odons. On a com­pris que les deux frères œuvrent sur le temps : temps très immé­di­at et tout poli­tique avec lequel est en lutte per­ma­nente un État dans le pre­mier cas ; temps comme éter­nel de la repro­duc­tion des ani­maux dans le sec­ond. Soit les deux tem­po­ral­ités les plus opposées qui soient, encore qu’elles se rejoignent quelque part. Quant au Bureau de l’heure, il a pour fig­ure cen­trale un Célestin qui, deux fois par jour, va voir si les hor­loges à quartz chargées de don­ner le temps offi­ciel fonc­tion­nent et don­nent au pays l’heure exacte. Cet expert de la durée et des horaires tient en somme des deux rôles précé­dents : il accom­plit une tâche insti­tu­tion­nelle en se mou­vant dans l’éternité des astres.

Les trois per­son­nages appa­rais­sent tout ensem­ble en philosophes, qui agi­tent en tout sens les grands principes de l’existence com­mune, et en funam­bules poé­tiques, que leurs fonc­tions enga­gent dans des logiques décon­cer­tantes. Ain­si par excel­lence du très savant Valère, qui a pour étrange ten­dance de ne tomber amoureux d’une femme que si elle est enceinte. Autant dire que, étant céli­bataire, il ne s’éprend jamais que de la femme d’un autre. Comme sa belle-sœur Éva a pré­cisé­ment le ven­tre rond, il va l’aimer sans retard et durant quelques mois. Pour sceller sym­bol­ique­ment leur alliance, la jeune femme l’entraînera à faire don de son sperme dans une banque ad hoc. Les scènes où le cou­ple va s’ébattre dans une piscine sont d’une grande beauté et d’une grande pureté. S’y sub­lime l’élément liq­uide et ce que le romanci­er nomme, se plaçant au point de vue du bébé, « la nage au car­ré ».

Le Célestin du Bureau de l’heure est frère en esprit de Valère. Lui aus­si est attiré par les femmes enceintes. Mais surtout ce spé­cial­iste du temps quan­tifié est homme de la mémoire. Il ne peut se défaire du sou­venir d’une Marine qu’il a aimée dans sa prime ado­les­cence et à laque­lle il n’osa se déclar­er. Il va donc pass­er sa vie à la rechercher pour s’apercevoir mais trop tard que pen­dant toute une époque Marine a don­né sa voix à ce qui est sa chère hor­loge par­lante ! Croy­ant se rap­procher de sa bien-aimée, Célestin acquiert la mai­son de feu son col­lègue Stae­lens. Mais voilà que Lydia Stae­lens (la veuve !) revient au logis avec ven­tre rond et fil­lette aphasique. Alors qu’il vient de per­dre sa place au Bureau de l’heure, Célestin n’en rejoint pas moins le sep­tième ciel : il trou­ve une femme sage­ment éten­due sur son lit, cette femme est enceinte, la fil­lette qui l’accompagne retrou­ve l’usage de la parole en con­tem­plant les astres. Quand les coïn­ci­dences para­doxales se font con­te de fées…

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Jean-Luc Out­ers, on le voit, n’aime rien tant que pren­dre à con­tre­pied les logiques com­munes ou encore ce que l’on appelle la doxa. À cet égard, ses per­son­nages majeurs sont ses com­plices et une part de lui-même. Tous ont une con­science forte du temps comme il va et s’emploient à con­trari­er son écoule­ment ordi­naire.  C’est tan­tôt que leur vie s’y prête (elle est « à con­tretemps ») et tan­tôt qu’elle leur per­met des téle­sco­pages tem­porels. Ain­si de tous ces cas où la logique d’une durée par trop linéaire est per­tur­bée et pro­duit par inver­sion des cir­cuits en boucle. Dans La Place du mort, le nar­ra­teur s’amuse et s’émeut de promen­er sur la digue d’Ostende son père infirme dans un véhicule qui lui rap­pelle les « pous­settes » de l’enfance. Et de not­er qu’il rend ain­si un ser­vice à son géni­teur que celui-ci assura jadis au bébé qu’il était.

Il y va de ce que l’on appelle l’ironie du sort et dont nous ne relevons pas à l’ordinaire les man­i­fes­ta­tions. Or, le réc­it out­er­sien aime à pren­dre en charge cette ironie sin­gulière qui tient tou­jours plus ou moins du para­doxe. Il s’y libère du poids des déter­mi­na­tions ordi­naires, celles du pre­mier degré. Et règne dès ce moment la sou­veraine coïn­ci­dence. Pour que, dans Le Bureau de l’heure, Célestin se trou­ve une famille et accède au bon­heur, il a fal­lu un enchaîne­ment de hasards heureux : que son col­lègue soit voisin de la fille de Marine tant recher­chée, qu’il meure, que Célestin acquière la mai­son, que Lydia et sa fille dev­enue muette revi­en­nent habiter dans leur logis, etc. Le héros cher­chait Marine, il a trou­vé Lydia. C’est gen­ti­ment absurde mais tout est pour le mieux dans le meilleur des mon­des.

Il est un autre usage du temps dans les mêmes romans, et pro­pre­ment styl­is­tique. L’écrivain ne se lasse pas de met­tre en rap­port une réal­ité interne au réc­it avec une autre emprun­tée à une sphère cul­turelle éloignée. Soit deux « temps » mis en par­al­lèle et bien sou­vent sur le mode ironique. Mar­cel Proust n’agissait pas autrement lorsqu’il lar­dait sa Recherche d’analogies plus ou moins décalées. Au vol, quelques exem­ples emprun­tés à La Com­pag­nie des eaux. Sur le directeur Van der Elst (comme le foot­balleur !) en plein désar­roi : « Il cher­cha en vain chez Valère quelque signe de récon­fort qui eût mis du baume sur l’état d’abandon où il se trou­vait comme ces monar­ques ren­ver­sés qui, lâchés de toutes parts, n’ont plus que leur cuisinier ou leur chauf­feur pour épanch­er leur soli­tude. » (p. 124) À pro­pos de l’enfant siégeant à l’arrière d’une voiture : « Et Valère, pour véhiculer son filleul, n’avait pu échap­per à l’installation, sur le siège arrière de sa voiture, de pareil dis­posi­tif, sur lequel trô­nait Eustache comme un cheva­lier du Moyen Âge avant un quel­conque duel, ce qui lui per­me­t­tait du haut de son mirador, de voir venir les embardées, ton­neaux et autres tête-à-queue » (p. 202). À pro­pos de l’offre de la banque de sperme sur Inter­net : « Cette insémi­na­tion façon “Trois Suiss­es” venait de provo­quer un véri­ta­ble boum de la demande. » (p. 231). Autant de lignes de fuite du réc­it vers ce qui le pense et le dépasse. Et c’est bien à ce moment que le lecteur relève la tête et regarde autour de lui.

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Pour toile de fond, plusieurs des romans ont le monde de l’administration. Vie des bureaux, réu­nions, col­lo­ques, direc­tives écrites. Des fonc­tion­naires, Out­ers dit volon­tiers qu’ils résu­ment tout l’homme con­tem­po­rain, avec pau­vres types et héros, déprimés et ent­hou­si­astes. Certes, les employés mis en scène sont plus évolués que ceux de Courte­line ou de Kaf­ka. Mais sub­siste tout de même une absur­dité de la vie bureau­cra­tique, dont les vic­times sont facile­ment les bour­reaux d’eux-mêmes.

Certes, les fonc­tion­naires d’Outers ne fab­riquent plus d’oiseuses cocottes pen­dant leur temps de tra­vail ; ils seraient plutôt harcelés par les tâch­es et en proie à une surac­tiv­ité vaine. Parce qu’ils endossent des rôles peu glo­rieux, il leur donne des noms de besti­oles et plus sou­vent des patronymes de foot­balleurs naguère illus­tres (Preud­homme, Stae­lens, Wilmots, sans par­ler de Kluiv­ert ou de Van Bas­ten… : de quoi faire une équipe com­plète). Façon de nous dire à quel point ces employés sont des nôtres, nous appar­ti­en­nent par ce qui fait leur banal­ité même. Pen­dant ce temps, rêveuse­ment, Madame Café passe d’un bureau à l’autre, appor­tant la bois­son du récon­fort dans de pau­vres gob­elets. Quelques-uns ont bien besoin de ce remon­tant, qui pren­nent leur tra­vail si à cœur qu’ils lui sac­ri­fient leur tran­quil­lité. L’administration de la cul­ture est sin­gulière­ment visée, et l’on voit pourquoi.

Le monde admin­istré se fait bureau­cratie au moment où la machine tourne à vide, ne sait plus quel but elle pour­suit et aliène ses meilleurs servi­teurs. Ceux-ci cir­cu­lent dès lors dans le labyrinthe des bureaux, où cha­cun tente de préserv­er sa por­tion de ter­ri­toire. Le romanci­er esquisse ici sur le mode fic­tion­nel une soci­olo­gie des organ­i­sa­tions qui eût intéressé Crozi­er ou Bour­dieu. Mais, pous­sant la vie des fonc­tion­naires à une sorte de comble, il charge quelques-uns de ses héros de lui ren­dre une manière de grandeur ou de beauté. C’est qu’il dote ceux-là de fonc­tions pous­sant jusqu’à une pureté absurde un style de vie col­lec­tif. Et donc ce sera veiller à ce que l’heure exacte soit tou­jours assurée, combler le gouf­fre des finances d’État, faire que la mémoire de l’évolution du monde soit pieuse­ment con­servée. Ce faisant, Maxime, Valère, Célestin, employés fan­tasques, touchent alors au sub­lime. C’est aus­si le point lim­ite où le plus cul­turel rejoint le plus naturel et où veiller à l’heure exacte et au bien-être d’une femme enceinte, comme fait Valère, c’est tout un. 

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En con­tre­point de ces pré­posés à la fonc­tion publique, peu­plent les mêmes romans des femmes qui sont femmes avant tout, et en par­ti­c­uli­er des femmes gra­vides. Aimer une femme enceinte, caress­er son ven­tre sphérique, y dépos­er des bais­ers, cela hante plus d’un héros. Et c’est, au plus cen­tral de l’œuvre, un beau thème qui va de pair avec une rêver­ie sur l’eau du bain utérin dans lequel l’embryon se prélasse. De pair aus­si avec une réflex­ion sur le lan­gage d’avant le lan­gage. Bref, bien des choses vien­nent refluer vers ce motif qui s’accorde à celui du temps. Certes, toutes les femmes ren­con­trées par les héros ne sont pas enceintes mais il est tout de même une chaîne des futures par­turi­entes, qui polarise en elle une féminité fasci­nante. Ces femmes ne sont-elles pas toutes déten­tri­ces du « priv­ilège exor­bi­tant d’accoucher » et, à ce titre, ne ren­voient-elles pas l’homme à une posi­tion de mod­estie ? 

Faisons le tour de la féminité selon Jean-Luc. De L’Ordre du jour, voici l’énigmatique Nadine Boulanger, qui est, à même l’administration, la maîtresse de l’affreux Gos­selin. Le nar­ra­teur s’étonne : « Ce maquil­lage, Gos­selin, la peur de la mort, tout ça mêlé chez cette même femme. » (p. 130). Il n’empêche qu’avec Nadine il loue une cham­bre d’hôtel, où tous deux vont pass­er un moment, sim­ple­ment endormis côte à côte. De Corps de méti­er, on retien­dra l’inénarrable Mme Cri­quet, employée de haut rang et déesse du temps à rat­trap­er, qui s’épuise dans l’organisation de col­lo­ques inter­na­tionaux prob­lé­ma­tiques.

Mais voici mieux. Dans La Place du mort, le nar­ra­teur, tout à son voy­age anx­ieux, n’en a pas moins à faire à trois femmes : son amie Odile à laque­lle il télé­phone, une femme médecin qu’il dégage de sa voiture acci­den­tée, Françoise qui le sec­ourt lors d’une panne en mon­tagne. Fil con­duc­teur de cette belle tri­ade : la voix absente, l’amour par absten­tion, l’enfant venu ou à venir, le tout emmêlé. Odile fait du dou­blage de films et craint de ne plus retrou­ver « sa » voix. Trau­ma­tisée, la femme de l’accident retrou­ve la parole mais, ten­ant à voir dormir le père aphasique dans sa cham­bre, elle va for­mer avec le nar­ra­teur « un cou­ple qui, avant de se couch­er, vient jeter un regard sat­is­fait sur sa progéni­ture » (p. 102). Avec Françoise enfin, qui a un fils muet et est enceinte, le nar­ra­teur recon­duit la scène du som­meil sage que l’on fait côte à côte (motif récur­rent s’il en est). Monde d’avant au long de la série : d’avant la parole, d’avant la nais­sance, d’avant l’amour. 

Voici à présent les femmes de La Com­pag­nie des eaux. Toutes enceintes et aimées de Valère en des lieux chargés de sens : pour Anto­nine, la « cham­bre de Roy Chap­man » au musée des Sci­ences ; pour Hélé­na, le bord de l’océan dans une Chevro­let ; pour Éva, une cham­bre qui pro­longe les ébats de la piscine. Cop­u­la­tions tou­jours menées avec une déli­catesse extrême. C’est qu’elles se font à trois, bébé inclus : « Leur trio était l’opposé du tri­an­gle. S’il fal­lait s’en tenir à la géométrie, c’est le cer­cle qui exprimerait leur rap­port. » (p. 216)

Une tri­ade plus dense encore avec Le Bureau de l’heure. Spé­cial­iste du temps, Célestin ne peut aimer que dans la longue durée. Il recherche donc sans faib­lir son amour d’enfance, aidé par Gil­da, qui reste pour le lecteur un mys­tère jusqu’au bout. Comme liguées par-dessus temps et espace, Marine et Gil­da vont con­duire le rêveur Célestin à Lydia Stae­lens, qui cumule en elle tout ce qui con­fig­ure le des­tin du héros : elle est enceinte de son défunt mari ; elle a une fille qui perd et retrou­ve l’usage de la parole ; elle s’occupe des vieux dans une rési­dence ; elle se retrou­ve à dormir dans le même lit que Célestin. Tout y est et c’est presque trop beau.

Comme tout romanesque inspiré, celui de Jean-Luc Out­ers passe par l’amour et par les femmes. Ain­si de bien des épisodes mais ain­si mieux encore de la manière dont les thé­ma­tiques de base s’entrelacent et fonc­tion­nent. C’est que, médi­atri­ces et poé­tiques, sources de créa­tion, ces femmes se passent le relais et réus­sis­sent à alléger le monde de sa pesan­teur bureau­cra­tique. Toutes sem­blent ain­si nous con­duire à Julie, seul per­son­nage féminin du Voy­age de Luca. Elle est celle dont le nar­ra­teur dit joli­ment : « Julie n’a pas son pareil pour trou­ver la parade aux con­trar­iétés ou aux con­tretemps, alors que moi, elle le sait, j’ai plutôt ten­dance à me laiss­er abat­tre. » (p. 67) Mais non, Jean-Luc, tu résistes très bien, écri­t­ure et sens de l’humour aidant.

Jacques Dubois


[1] Rap­pelons-en les titres : L’Ordre du jour (Gal­li­mard, 1987), Corps de méti­er (La Dif­férence, 1992), La Place du mort (La Dif­férence, 1995), La Com­pag­nie des eaux (Actes Sud, 2001), Le Bureau de l’heure (Actes Sud, 2004), Le Voy­age de Luca (Actes Sud, 2008).
[2] Voir Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être. Paris, Gal­li­mard, « nrf essais », 2011.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°168 (2011)