Armel Job, La femme de Saint Pierre et autres récits

Mourir deux fois

Armel JOBLa femme de Saint Pierre et autres réc­its, Labor, 2004

job la femme de saint pierreAprès plusieurs romans situés à des épo­ques con­tem­po­raines et qui nous avaient lais­sé appréci­er ses tal­ents de con­teur, Armel Job pub­lie aujour­d’hui une suite de réc­its en bor­dure des Evangiles. Est-ce son passé de profes­seur qui reprend le dessus pour traiter un sujet qui relève plus de la matière d’un cours que de la fic­tion ou est-ce l’ensei­gnement dans lequel il exerce qui a fait pres­sion pour qu’il mette ses dons de plume au ser­vice d’une matière qu’il est par­fois utile d’ac­tu­alis­er au goût du jour ? Je l’ig­nore. Je con­state seule­ment qu’il abor­de le sujet avec une aisance qui témoigne d’une fréquen­ta­tion de longue date et que cette vieille habi­tude l’auto­rise à assou­plir quelques inter­pré­ta­tions.

Dis­ons quand même — mais sous ré­serve de mon apti­tude à en juger — que ce que Job écrit reste con­forme aux Evangiles et qu’il ne verse ni dans le dog­matisme ni dans le prosé­lytisme si ce n’est en rebat­tant une his­toire anci­enne. Toute­fois, l’in­térêt ici est de situer les réc­its en bor­dure des Evangiles. Car s’il est des his­toires que l’on se racon­te et se répète depuis deux mille ans, il faut bien que ces his­toires aient eu une source, un con­texte, quelques protago­nistes et un pub­lic qu’il est pos­si­ble d’imag­in­er et de met­tre en scène. Au pas­sage, il faut quand même con­stater l’é­ton­nant para­doxe qui con­siste à (re)séculariser ce qui s’é­tait don­né comme une révéla­tion et l’am­biguïté de la démarche : com­ment retrou­ver, en s’an­crant à hau­teur d’homme et dans le siè­cle, une dimen­sion spir­ituelle quand on se veut terre à terre et au ras du quo­tidien ? Mais, soit ! C’est peut-être sur ce point que quelque chose m’échappe et je ne veux pas faire de la théolo­gie. Revenons aux réc­its… Il y a un char­p­en­tier qui va boire dans les auberges à la recherche d’une cam­buse parce que sa femme est pressée de s’aliter (« Vite ! Vite ! ») mais il y a un monde fou à Beth­léem et il en a un peu marre de s’ap­pel­er Joseph. Il imag­in­era, plus tard, que son fils devien­dra maître char­p­en­tier et qu’ils iront à deux sur les chantiers avec la car­riole bâchée mais il sait que son rêve est tout faux. Il y a le Plongeur qui tra­vaille dans le Jour­dain et harangue la foule massée sur la rive. Il est impayable sur le chapitre de la fin des temps et fait recette jusqu’au jour où une danseuse demande sa tête sur un plat.

Il y a un homme qui tra­vaille dur dans les vignes et dans les blés et qui est saisi de haine et d’in­com­préhen­sion quand son père décide de tuer le veau gras pour célébr­er le retour de son minable de frère.

Dans un bled de demeurés il y a Lazare qui avait été ressus­cité, on ne sait pas pourquoi, per­son­ne n’avait rien demandé, qui est main­tenant mort pour de bon.

Il y a Judas, qu’on traite de voleur, à qui on jette la pierre. Mais quand même, il fal­lait bien quelqu’un pour tenir la caisse et assur­er l’in­ten­dance des douze par­a­sites…

J’en passe et ce n’est pas une ques­tion de reli­gion. Armel Job a dévoyé son ta­lent de con­teur et sa finesse d’e­sprit dans un style out­ran­cière­ment fam­i­li­er, facile et anachronique. Cela fait tache et ce n’est pas drôle.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)