Armel Job, La reine des Spagnes

Quelque part en Wallonie, une reine

Armel JOBLa reine des Spagnes,  Mem­or, 2006

job la reine des spagnesVous ne trou­verez prob­a­ble­ment pas sur une carte, fût-elle d’é­tat-major, ce vil­lage wal­lon des Spagnes, et pour­tant, il se peut que vous le recon­naissiez. Parce qu’on vous a en a déjà par­lé, parce que votre grand-mère y a fini ses jours, parce que vous y avez passé une semaine autre­fois ou, tout sim­ple­ment, parce qu’il vous arrive d’en rêver. Si vous ne le par­lez pas, si vous ne le com­prenez plus, vous avez quelques notions de wal­lon, de «cette vieille langue si polie, où l’on se vou­voie entre intimes», comme le rap­pelle Armel Job dans La reine des Spagnes, court et déli­cieux réc­it, paru en 1995 chez L’Har­mat­tan, réédité aujour­d’hui en for­mat de poche. Cette langue qu’il définit très joli­ment, en français toute­fois et en gram­mairien, «avec ses sons coulés, ses éli­sions savantes, ses flex­ions com­plex­es qui en font voir de toutes les couleurs aux mots», cette langue enfin, dans laque­lle «La chèvre de Mon­sieur Seguin» serait bien plus savoureuse. Vous avez aus­si la nos­tal­gie des his­toires, pas tout à fait vraies, pas tout à fait fauss­es, de celles qui sont drôles tout en étant tristes, avec enfants de préférence, laitière et pot au lait, roulades dans le foin et riche déchue ou vieille macmiche pas méchante. Vous trou­verez tout cela dans le roman : une fan­taisie qui tient à s’en­racin­er dans le réel; un réc­it d’en­fance sans amer­tume et sans con­ces­sion. Des paysages très fam­i­liers à qui se promène dans son pays, des événe­ments mar­quants dans l’his­toire récente – guerre, cat­a­stro­phes, migra­tions, mort, pra­tiques vil­la­geois­es, super­sti­tions…
La dent dure con­tre cer­taines prérog­a­tives, con­tre les injus­tices sociales, con­tre le ridicule aus­si. Une mai­son de vil­lage, une ferme désaf­fec­tée ven­due pour quelque usage inutile à «un bour­geois de Liège, ou pire encore, de Brux­elles». Lequel ne fera prob­a­ble­ment «rien de ses dix doigts», tan­dis que le paysan pou­vait bien «voir les sept croix» pour nouer les deux bouts, sans autre solu­tion que de se «faire sign­er», car c’é­tait là la médecine du pau­vre. Nulle tragédie cepen­dant, dans ce tableau, on y sourit beau­coup, on va jusqu’à rire un peu gras, quand on châtre les petits ver­rats et que les enfants écrasent les tes­tic­ules qui jonchent la cour. Mais surtout on s’at­ten­drit grâce à cette légèreté dans le ton qui per­met de jouer même avec le mal­heur. Et de se réjouir avec cette «bonne élève, con­damnée aux études», dont le nar­ra­teur souligne avec fierté qu’elle devien­dra insti­tutrice.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°146 (2006)