Armel Job, Les mystères de Sainte Freya

“Un être humain parmi les autres” 

Armel JOBLes mys­tères de sainte Freya, Robert Laf­font, 2007

job les mysteres de sainte freyaSainte Freya, morte en 1975, n’est canon­isée que depuis quelques mois lorsque l’évêque Van Camp reçoit un pre­mier cour­riel qui la dénonce comme tout sauf sainte; une «salope», met en majus­cules le cor­beau (corax en latin), faute de pou­voir le crier.

C’est un vrai diver­tisse­ment que nous offre Armel Job avec ce nou­veau livre plein de rebondisse­ments et de sus­pens. Il parvient d’ailleurs à laiss­er une place de choix à la dis­tance cri­tique et l’ironie qui don­nent à son humour une saveur par­ti­c­ulière­ment déca­pante. L’on retrou­ve donc dans ce nou­veau roman cette alliance d’une intrigue corsée, d’un humour cor­rosif et d’une descrip­tion fine et atten­tive des tra­vers humains, qui était égale­ment présente et tout aus­si aboutie dans Baigneuse nue sur un rocher (2001) et Les fauss­es inno­cences (2005). Pour Les mys­tères de sainte Freya, on sent avec acuité la jubi­la­tion éprou­vée par l’au­teur à l’écrire.
Ce roman con­siste en un réc­it trép­i­dant des mésaven­tures qui mèneront à dévoil­er l’i­den­tité du corax et, «idéale­ment», le met­tre hors d’é­tat de nuire. L’évêque Van Camp, com­plète­ment dépassé, fait appel à l’ab­bé Turquin, un mem­bre émi­nent de l’O­pus Dei. Mal­gré la dis­tance idéologique qui les sépare — l’ab­bé Turquin n’a guère appré­cié de con­tem­pler, dans une émis­sion télévi­suelle, l’abon­dante pilosité rousse du prélat en mail­lot de corps filmé en train de pein­er sur son vélo d’ap­parte­ment —, l’ab­bé accepte d’ap­porter son aide et fait lui-même appel à un sur­numéraire («laïc mar­ié au ser­vice de l’O­pus»), Mar­tin

Rabe, le père d’une petite fille atteinte du can­cer, prêt à tout pour ren­tr­er dans les bonnes grâces de la sainte, prêt à espér­er un mir­a­cle… Infor­mati­cien, il trou­ve la trace du corax mal­gré la cam­pagne de séduc­tion que la belle Marie- Jeanne aux jambes inter­minables, la secré­taire de l’évêque, inflige à ce catholique con­va­in­cu.

L’af­faire se corse quand il s’avère que le corax ne cherche pas l’ar­gent mais adresse une demande qui fait tomber les deux ecclési­as­tiques de leurs nues : il exige que l’Église renonce à la doc­trine de la vir­ginité de la mère du Christ, faute de quoi «la vie tumultueuse de sainte Freya (fera) la une des jour­naux».

Dans ce roman, on retrou­ve la caus­tic­ité d’Armel Job pour dépein­dre l’Église d’au­jour­d’hui et les hommes qui la com­posent, bien loin des idéaux de pureté et de chasteté qu’ils affichent vis-à-vis de leurs ouailles, bien loin d’être insen­si­bles aux ten­ta­tions de la chair… Ain­si, la pre­mière phrase du roman ne manque pas de l’ironie «canaille» qu’on con­naît à l’au­teur : «Ah mon Dieu! Quelle jouis­sance d’être évêque!»

Autre clin d’œil? Lorsque l’évêque se rend à Rome et voit le Pape, celui-ci lui mur­mure qu’il a beau­coup appré­cié son arti­cle sur l’im­mac­ulée con­cep­tion. Éton­né, l’évêque ne parvient qu’à se sou­venir d’un obscur arti­cle où il avait traité le sujet de façon assez latérale il y a de ça des années. Les lecteurs atten­tifs pour­raient con­clure que le Pape con­fond peut-être Van Camp avec l’ab­bé Duchevet, un des pro­tag­o­nistes de Baigneuse nue sur un rocher (2001), fer­vent défenseur de la représen­ta­tion de la femme dans toute sa naturelle et voluptueuse beauté.

L’in­trigue garde un rythme pal­pi­tant grâce à l’en­tremêle­ment des chapitres pro­pres à l’en­quête et d’autres, véri­ta­bles retours dans le passé, révéla­teurs de la vie de sainte Freya. Les pas­sages d’une époque à l’autre fonc­tion­nent de manière par­ti­c­ulière­ment flu­ide car ils sont com­plé­men­taires en ter­mes d’é­clair­cisse­ments et pour­suiv­ent le chemin naturel des pen­sées et des ques­tions du lecteur. Ces aperçus de la vie de la sainte, qui se révèle peu à peu pleine­ment femme et d’une bon­té bien plus riche que celles des icônes, con­trastent par ailleurs avec la rigid­ité des com­porte­ments des deux ecclési­as­tiques. Ter­mi­nons sur cet extrait où Armel Job déploie son tal­ent dans un style délié, clas­sique au sens le plus agréable du terme : «Je voudrais que tu sach­es que je ne renie en rien ce que nous avons vécu. Je n’ai pas de honte. Je n’ai pas de remords. Sans toi, ma vie n’au­rait été que la froide exé­cu­tion du plan que j’avais conçu dans ma jeunesse d’ac­com­plir une vie par­faite, sans faille, sans com­pro­mis­sion, pure comme un dia­mant. […] J’ai été une femme, un être humain par­mi les autres, moi qui voulais être au-dessus des autres.»

Amélie Schmitz


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)