La lecture de textes littéraires à voix haute : mouvements de plaisir et de résistance

Image par free­stocks-pho­tos de Pix­abay

Aus­si loin que nous remon­tions dans notre mémoire, les sou­venirs de notre mère, de notre père ou d’un adulte nous lisant des his­toires, cha­cun à sa manière, sont présents. Le rap­port à la lec­ture à haute voix est intime ; nous avions une his­toire préférée que nous ne nous las­sions pas d’écouter, au grand dam de celui qui nous la lisait. Par ces répéti­tions d’histoires con­tées, l’enfant que nous étions trou­vait son chemin vers ses mon­des imag­i­naires. Les êtres chers n’étaient pas for­cé­ment tous doués pour la lec­ture, mais cela n’avait finale­ment que peu d’importance. Ce qui impor­tait, c’était ce partage avec un proche, qui nous emme­nait dans un monde mag­ique, par le seul son de sa voix famil­ière.

Tant que la lec­ture est pour nous l’ini­ti­atrice dont les clefs mag­iques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’au­ri­ons pas su pénétr­er, son rôle dans notre vie est salu­taire 

Mar­cel Proust

Une longue histoire

Homère buste Musée du Louvre

Homère, IIe siè­cle apr. J.-C., Musée du Lou­vre, © RMN, Hervé Lewandows­ki

La lec­ture a longtemps été une affaire d’oralité. Homère, le poète itinérant, chan­tait ses poèmes de guerre, de dieux et d’amour. Dans l’Antiquité, même celui qui lisait pour lui seul mur­mu­rait : l’écriture con­tin­ue (scrip­tio con­tin­ua) impo­sait ce pas­sage par l’oralité. La lec­ture silen­cieuse exis­tait déjà, mais il s’agissait d’une pra­tique assez peu répan­due. Dans ses Con­fes­sions, Augustin d’Hippone note ain­si son éton­nement à la vue d’Ambroise, évêque de Milan, lisant silen­cieuse­ment. C’est à par­tir du ixe siè­cle que la lec­ture silen­cieuse se développe, notam­ment dans les monastères. Si elle devient pro­gres­sive­ment le mode de lec­ture dom­i­nant, la lec­ture à haute voix se per­pétue. Au sein de l’élite, les lec­tures de salon entre écrivains et intel­lectuels ou en petit comité famil­ial sont pra­tique courante. Hors des class­es priv­ilégiées, le taux d’alphabétisation reste longtemps très faible et l’accès au livre n’est pos­si­ble que par la médi­a­tion d’un lecteur à haute voix.

Dans ce cas, la lec­ture orale joue égale­ment un rôle poli­tique impor­tant. Dans Une his­toire de la lec­ture, Alber­to Manguel rap­porte l’exemple de Sat­urni­no Mar­tinez, cig­a­ri­er et poète, qui crée au XIXe siè­cle à Cuba un jour­nal pour les ouvri­ers, La Auro­ra. Ce jour­nal s’adresse à la classe sociale tra­vailleuse, où l’analphabétisme est encore très répan­du à cette époque. C’est pourquoi Mar­tinez décide d’engager un lecteur pub­lic. L’anecdote veut qu’un texte très pop­u­laire auprès des ouvri­ers cig­a­ri­ers est Le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas ; les ouvri­ers reçoivent l’autorisation de l’écrivain d’appeler un de leurs cig­a­res de son nom. Cette lec­ture à voix haute, celle qui est dite pour pro­mou­voir une pen­sée, une idée, rap­pelle les « Batailles du livres » du Par­ti Com­mu­niste au début des années 1950, menées, entre autres, par Elsa Tri­o­let. Dans L’écrivain et le livre ou la suite dans les idées, celle-ci développe sa con­cep­tion du rôle de l’écrivain vis-à-vis de son pub­lic. Elle le com­pare à « un poste de radio », dont le tal­ent dépend de la nature du mes­sage dif­fusé. Elle milite pour une lit­téra­ture engagée. De nos jours, cer­tains écrivains publics, comme le PAC à Liège, ont renoué avec cette pra­tique mil­i­tante pour aller à la ren­con­tre de la pop­u­la­tion en lisant des textes lit­téraires engagés.

Engouement renouvelé

On assiste aujourd’hui à un renou­veau reten­tis­sant de la lec­ture à voix haute, avec le foi­son­nement de fes­ti­vals lit­téraires et une pro­fes­sion­nal­i­sa­tion gran­dis­sante du secteur. La presse en par­le avec entrain. D’aucuns con­sid­èrent cette pra­tique comme une solu­tion pour faire décou­vrir la lit­téra­ture, sou­vent con­sid­érée comme dif­fi­cile d’accès et mécon­nue du grand pub­lic. En Bel­gique fran­coph­o­ne, plusieurs évène­ments ont fleuri ces dernières années tels que le « Marathon des mots » à Brux­elles, qui a con­nu trois édi­tions à Pas­sa Por­ta. Inspiré du pre­mier « Marathon des mots » de Toulouse, celui-ci pro­po­sait d’écouter pen­dant trois jours des textes présen­tés de manière orig­i­nale et ludique, de ren­con­tr­er les auteurs mais aus­si et surtout, d’écouter des textes mis en voix par des acteurs et actri­ces très con­nus. Ces trois dernières années se dévelop­pent « Les Par­lantes » – Fes­ti­val inter­na­tion­al de lec­ture de Liège qui a lieu durant six jours au mois de mars. Des mis­es en voix et une mul­ti­tude d’activités lit­téraires y sont pro­posées dans une ving­taine de lieux. Le dernier en date, mais non des moin­dres, est « L’Intime fes­ti­val » de Namur, inspiré par l’acteur Benoit Poelvo­orde, qui en est déjà à sa deux­ième édi­tion. La propo­si­tion : par­tir de l’intime et partager des livres qui en vail­lent la peine, en com­pag­nie d’écrivains et d’acteurs médi­a­tiques.  

À côté de ces grandes pro­duc­tions, de nom­breuses asso­ci­a­tions promeu­vent l’oralité de la lit­téra­ture depuis un cer­tain nom­bre d’années sans être for­cé­ment sous les feux des pro­jecteurs. Par­mi elles, citons les Jeuness­es Poé­tiques et le Théâtre Poème fondé par Monique Dorsel dans les années ‘60. Pio­nnière en la matière, Monique Dorsel a ain­si créé des « spec­ta­cles-poèmes » ou des « lec­tures-spec­ta­cles », sorte de  nou­velles formes de réc­i­tal à des­ti­na­tion des jeunes et des moins jeunes. De nom­breuses asso­ci­a­tions, librairies, bib­lio­thèques, maisons de poésie, du livre et du con­te émail­lent leur pro­gram­ma­tion cul­turelle de ces moments de lec­tures à voix haute. Celles-ci com­men­cent dis­crète­ment chez nos voisins français à devenir un sujet d’étude dans le monde uni­ver­si­taire et de la recherche. Créé en 2009, le Cen­tre de la Voix est une éma­na­tion du ser­vice cul­turel de l’université Paris-Sor­bonne dont la mis­sion est de regrouper et dynamiser les activ­ités uni­ver­si­taires et asso­cia­tives investis­sant le champ dis­ci­plinaire de la voix. Un ate­lier, « Sor­bonne sonore », pre­mier ate­lier uni­ver­si­taire en France de lec­ture à voix haute, a vu le jour. Des­tiné tout d’abord à amélior­er la qual­ité des lec­tures pour aveu­gles, l’atelier a rapi­de­ment pris con­science que la lec­ture à voix haute pou­vait être appré­ciée par tous.

Diversité des pratiques

La lec­ture à voix haute regroupe des pra­tiques hétérogènes. Rap­pelons que Daniel Pennac en fait le neu­vième « droit impre­scriptible du lecteur » dans son livre Comme un roman. Un droit inaltérable et essen­tiel, remis au cen­tre de toutes les atten­tions. Lire à voix haute peut se faire de mul­ti­ples façons : lire pour soi-même, lire pour quelqu’un d’autre, lire en pub­lic, l’auteur lisant directe­ment son texte ou un lecteur lisant le texte en pub­lic. Lire à voix haute laisse la porte ouverte à l’interprétation, à l’appropriation d’un texte qui n’est pas tou­jours sien. Alber­to Manguel racon­te le moment où il est devenu lecteur pour Borges, l’écrivain argentin devenu aveu­gle. Il décou­vre qu’au-delà d’un grand écrivain, Borges était surtout un grand lecteur. Pen­dant presque deux ans, il est allé lire chez lui régulière­ment. La lec­ture suiv­ait les indi­ca­tions de Borges, qui savait très pré­cisé­ment com­ment il voulait qu’on la lui fasse. Manguel dit y avoir appris à lire avec un ton de voix neu­tre, qua­si sans plaisir per­son­nel pour sat­is­faire celui de l’auditeur. Cer­tains spé­cial­istes de la lec­ture ne sont pas du tout d’accord avec cette pos­ture de neu­tral­ité. Ils con­sid­èrent qu’une lec­ture doit être inter­prétée et assu­ment la grande part de sub­jec­tiv­ité. Ils sont pris par le texte et le met­tent en avant. Le tra­vail du lecteur est d’apprivoiser les livres et de faire en sorte que, sans cos­tume ni décor, les audi­teurs voient des images au fil de la lec­ture. Le tra­vail long et pré­cis de cette lec­ture est directe­ment lié à la dic­tion, au ton, au rythme, à la res­pi­ra­tion. Ecouter lire pour le plaisir, pour s’instruire, pour laiss­er la musique de la langue primer sur le sens des mots est une source de richess­es. Néan­moins, laiss­er quelqu’un lire à notre place, cela peut sig­ni­fi­er être dans une posi­tion plus pas­sive, plus paresseuse, moins per­son­nelle. Nos oreilles sont sous l’emprise de la voix de quelqu’un d’autre. Nous sommes, en quelque sorte, privés de la lib­erté de nous arrêter sur un pas­sage, un mot, un détail en fonc­tion de notre pro­pre rythme. L’expérience peut être alors vécue comme un appau­vrisse­ment et une con­trainte. 

Auteur et lecteur à la fois

Quand les auteurs lisent leurs pro­pres textes, la réac­tion de l’auditeur peut être dou­ble suiv­ant ses goûts et ses attentes per­son­nels. Soit on aime ressen­tir le texte à tra­vers la sen­si­bil­ité de l’auteur, qui nous ouvre une porte vers sa vérité. Soit on n’apprécie que moyen­nement l’éloignement à notre pro­pre inter­pré­ta­tion, cette impos­si­bil­ité de con­stru­ire le texte pour nous-mêmes. La lec­ture de son œuvre par un auteur a une longue tra­di­tion. En Grèce antique, Hérodote lisait ses œuvres devant un pub­lic nom­breux. A l’époque romaine, les lec­tures publiques étaient faites par les écrivains. Pline le Jeune racon­te dans ses écrits com­ment la lec­ture d’auteurs était dev­enue un céré­mo­ni­al à la mode. À la dif­férence peut-être d’aujourd’hui, on attendait une réac­tion cri­tique des audi­teurs sur la lec­ture. Cet exer­ci­ce per­me­t­tait de faire con­naître l’œuvre et de gag­n­er un pub­lic. Au VIe siè­cle, les lec­tures publiques par les auteurs ont dis­paru, car il sem­blait ne plus y avoir de pub­lic suff­isam­ment cul­tivé. Cepen­dant, les auteurs ont tou­jours recher­ché la stim­u­la­tion du pub­lic. Au XIXe siè­cle, on par­le d’âge d’or pour les lec­tures d’auteurs. En Angleterre, Charles Dick­ens était une vedette qui don­nait des lec­tures à ses amis proches, pour le cri­ti­quer et valid­er ses écrits, ain­si que des lec­tures publiques.

Antoine Boute

Une lec­ture d’An­toine Boute © John Sell­ekaers

Bon nom­bre d’écrivains actuels, surtout des poètes, écrivent avec la voix. Lau­rence Vielle, comé­di­enne et auteure, aime récolter les paroles des autres, les retran­scrire, les écrire, et les dire lors de ses spec­ta­cles. Antoine Boute n’envisage pas l’écriture sans la lec­ture per­for­ma­tive de ses textes, à l’instar d’un Vin­cent Tholomé ou d’un Sébas­t­ian Dice­naire. Cer­tains le font en mêlant leur voix à celles des autres. Dans son dernier livre Resplendir, Maxime Coton invite à par­ticiper à une lec­ture plurielle des extraits lus par des lecteurs dif­férents que l’on peut ensuite écouter et regarder sur inter­net. Antoine Wauters col­la­bore régulière­ment avec la comé­di­enne Isabelle Nan­ty pour la lec­ture à deux voix de ses romans Césarine de nuit ou bien Nos mères. Les exem­ples sont nom­breux, comme le mon­tre l’excellent arti­cle de Vin­cent Tholomé sur la lec­ture-per­for­mance (Le Car­net et les Instants n° 174). Dans tous les cas, il est cer­tain qu’à l’heure actuelle, tout auteur pub­liant un texte se doit de penser à sa lec­ture ou à sa mise en forme. L’auteur est de plus en plus amené à ren­con­tr­er son pub­lic et ses lecteurs en librairies ou bib­lio­thèques afin de pro­mou­voir ses livres. Comme grande man­i­fes­ta­tion inter­na­tionale où les auteurs sont mis en avant à Brux­elles, citons le « Fies­ti­val » de Mael­ström qui se déroule au mois de mai dans le pié­ton­nier de la chaussée de Wavre, et où la poésie, la danse, la musique, le ciné­ma et les per­for­mances sont sous les pro­jecteurs dans le but de décloi­son­ner les gen­res et de faire se ren­con­tr­er le pub­lic. Men­su­elle­ment, sont aus­si organ­isés au Cer­cle des voyageurs des « Spo­ken Works Addicts » menés par Olivi­er Van­der­aa, réu­nions con­sacrées à la poésie de per­for­mance, au slam, aux con­tes avec un fil thé­ma­tique pour sus­citer l’inspiration. À Mons, cap­i­tale européenne de la cul­ture 2015, est pro­posé, dis­crète­ment, dans dif­férents lieux sin­guliers le pro­jet  « Noir un quart d’heure » avec une comé­di­enne lisant dans un super­marché, un bistrot, une salle d’entrainement de bas­ket… Dans ce laps de temps très court, l’écoutent celles et ceux qui le veu­lent bien. Les textes sont tout sim­ple­ment offerts. Une façon d’amener la lit­téra­ture là où elle ne se trou­ve pas, de provo­quer une ren­con­tre et d’inviter au voy­age.

De la lec­ture enreg­istrée à la créa­tion sonore

À côté de la lec­ture à voix haute, il y a la lec­ture enreg­istrée. On par­le ici des livres audio. En France, mais aus­si en Bel­gique, ces livres sont sou­vent perçus comme des alter­na­tives des­tinées aux per­son­nes aveu­gles et aux enfants. Le pub­lic cible est pour­tant beau­coup plus vaste, comme le mon­tre l’essor phénomé­nal de ce mode de lec­ture dans le monde anglo-sax­on. En Alle­magne, se vendent aujourd’hui plus de livres audio que de livres numériques. La con­som­ma­tion dématéri­al­isée ne cesse de croître avec l’adoption des ter­minaux numériques mobiles. Tout util­isa­teur de smart­phone dis­pose d’un lecteur de livre audio en poche. La dimen­sion sonore a égale­ment l’avantage de per­me­t­tre le « mul­ti-tâche », c’est-à-dire la pra­tique de plusieurs activ­ités en même temps, con­traire­ment à la lec­ture visuelle clas­sique. L’art de faire quelque chose tout en écoutant un livre : on « audio-lit » en roulant en voiture, en marchant, en faisant des activ­ités ménagères, dans une salle de sport. L’écoute atten­tive, exclu­sive est aus­si pra­tiquée, mais elle est beau­coup plus rare. Ces nou­velles pra­tiques soulèvent des ques­tions telles que : Écouter un livre, est-ce réelle­ment de la lec­ture ? Est-ce aus­si béné­fique pour soi ?. Pour cer­tains, ce type de lec­ture appau­vrit la mémori­sa­tion car le corps n’est plus unique­ment con­cen­tré sur la lec­ture. D’autres répon­dent que si la tâche effec­tuée en par­al­lèle est très répéti­tive, et qu’elle demande peu d’attention, elle n’empiètera pas sur la com­préhen­sion du livre. De sur­croit, pour les lecteurs aguer­ris, l’écoute d’un livre ne serait en rien préju­di­cia­ble. D’autres études sug­gèrent pour­tant que la mémori­sa­tion est moin­dre, mais elle stim­ule le développe­ment de l’intelligence émo­tion­nelle. Le débat est lancé et est loin d’être clos.

En France, par­mi les dif­fuseurs de livres audio, citons Book d’oreille qui promeut et dif­fuse les livres audio unique­ment en langue française. His­torique­ment, les pre­miers enreg­istrements d’auteurs tels qu’Apollinaire, Élu­ard, Aragon ou Ver­haeren ont été édités par Radio France dans Voix de Poètes. Ce sont certes des archives intéres­santes, car elles offrent des témoignages uniques de voix lit­téraires majeures tout en  favorisant une redé­cou­verte d’un pat­ri­moine lit­téraire. Cepen­dant, elles n’apportent pas de réelle plus-val­ue en terme de qual­ité. Les enreg­istrements ont sou­vent mal vieil­li, et la prosodie employée ne sert pas les auteurs ni leurs textes. On peut citer égale­ment Écoutez Lire de Gal­li­mard ou encore les édi­tions Des femmes, pio­nnières du livre audio en France. Lorsque Antoinette Fouque a créé cette « Bib­lio­thèque des voix », c’était pour don­ner accès au livre à des femmes anal­phabètes ou trop pris­es par les charges domes­tiques pour avoir le temps d’ouvrir un livre. Réalis­er des livres audio prend sa source dans l’envie de réc­on­cili­er l’écrit et l’oral. Il y a une volon­té de désacralis­er l’écrit, de le ren­dre plus acces­si­ble via le médi­um de l’oralité. L’écoute per­met une redé­cou­verte du texte. Elle sus­cite curiosité et exci­ta­tion. À ce moment, il peut se pro­duire un enchante­ment. Allons jusqu’à imag­in­er que cela puisse don­ner l’envie de pour­suiv­re cette écoute chez soi, par l’oreille ou sous la forme de la lec­ture silen­cieuse.

 

En Bel­gique, des ini­tia­tives de la même veine ont égale­ment vu le jour, comme les édi­tions Autrement dit ou encore la bib­lio­thèque de la ligue braille qui pro­pose plus de 21000 livres à écouter. Lors de la Foire du Livre de Brux­elles, des cab­ines d’enregistrement ont été instal­lées pour sen­si­bilis­er aux lec­tures de livre. Sur le web, on pense à Espace-livres qui offre un pan­el con­sid­érable d’enregistrements de ren­con­tres sous forme d’interviews d’écrivains, de philosophe, d’auteurs, etc. Son­aLit­té, égale­ment, met en ligne de façon heb­do­madaire des pastilles sonores de lec­tures de textes essen­tielle­ment d’auteurs et d’illustrateurs belges. Elles sont cour­tes et peu­vent être téléchargées sous for­mat mp3, ou disponibles sur une appli­ca­tion mobile pour accom­pa­g­n­er les lecteurs audio où qu’ils soient. L’opération Thalie Envolée de la com­pag­nie Arta­ban pro­duit des ver­sions audio de grands textes poé­tiques ain­si que des enreg­istrements vidéo de pièces de théâtre disponibles dans le domaine pub­lic. Les auteurs et les édi­teurs s’y met­tent aus­si. Le nou­veau livre de Biefnot-Dan­nemark, La route des coqueli­cots, offre en bonus des extraits sonores de l’ouvrage disponibles sur le site inter­net des auteurs. Les édi­tions Tra­verse de Daniel Simon ou l’Arbre à Paroles sont égale­ment actives dans ce domaine, avec dif­férents pro­jets tels que Zone slam, antholo­gie de textes de slam rassem­blés par Dominique Mas­saut. Évo­quons aus­si les émis­sions, les créa­tions et les doc­u­men­taires radio­phoniques réal­isés par des auteurs belges en lien avec la lit­téra­ture : l’émission de Pas­cale Tison Par ouï-dire sur la Pre­mière dif­fuse de nom­breuses pièces radio­phoniques où la lit­téra­ture et les auteurs occu­pent fréquem­ment une place de choix. Par­mi les créa­teurs : Sophie Buyse, Chris­tine Van Ack­er, Car­o­line Lamarche, Maxime Coton, Anne Pen­ders, Marie-Clotilde Roose, etc. Récem­ment, Gul­liv­er, pro­gramme inter­na­tion­al d’aide à la créa­tion radio­phonique, a lancé un appel à can­di­da­tures priv­ilé­giant explicite­ment, pour la Bel­gique, les pro­jets qui met­tent en valeur les auteurs belges et la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale « Espace Nord ».  

Les publics

Du moins ai-je par­fois rêvé que, à l’aube du Juge­ment Dernier, quand les grands con­quérants, les lég­is­la­teurs et les hommes d’E­tat vien­dront recevoir leur récom­pense, leurs couronnes, leurs lau­ri­ers, leurs noms gravés dans un mar­bre impériss­able, le Tout-Puis­sant se tourn­era vers Pierre et dira, non sans une cer­taine envie, lorsqu’il nous ver­ra arriv­er nos livres sous les bras : “Regarde, ceux-là n’ont pas besoin de récom­pense. Nous n’avons rien à leur offrir. Ils ont aimé la lec­ture

Vir­ginia Woolf

Quels sont les publics des lec­tures à voix haute ? Dif­fi­cile de répon­dre à cette ques­tion car il n’existe pas encore d’étude belge con­crète effec­tuée sur le sujet. De toute évi­dence, le pub­lic est réguli­er et aver­ti. Diver­si­fié aus­si, mais tou­jours lié à un espace cul­turel, une bib­lio­thèque, un théâtre, une librairie. Ce pub­lic est en recherche d’événements ou de man­i­fes­ta­tions qui offrent spé­ci­fique­ment ce mode de trans­mis­sion des œuvres lit­téraires. Les par­tic­i­pants parta­gent une écoute atten­tive. En par­al­lèle, cer­tains lecteurs se dépla­cent et vont à la ren­con­tre de publics spé­ci­fiques. À Namur, l’opération « Lire en rue » a été lancée en pro­posant une cen­taine de mini-lec­tures gra­tu­ites par des lecteurs non pro­fes­sion­nels pour rap­pel­er que la lec­ture est surtout un plaisir. Côté san­té, cer­taines asso­ci­a­tions, comme le Plaisir du Texte, se ren­dent régulière­ment dans des maisons de retraite pour lire des textes à voix haute, des poèmes et des chan­sons per­me­t­tant de faire appel à la mémoire, et d’activer la parole et les sou­venirs. Il s’agit d’un procédé par­ti­c­ulière­ment promet­teur dans le cadre de la mal­adie d’Alzheimer et déjà large­ment pra­tiqué Out­re-Manche par l’association Kiss­ing it bet­ter. Bien sûr, la lec­ture à voix haute ne guérit pas, mais elle per­met de redonner con­fi­ance aux patients qui se sou­vi­en­nent de mots ou de paroles oubliées alors qu’ils ont beau­coup de mal à se sou­venir des noms de leurs proches. Dans l’enseignement, l’exercice de la dic­tée est un cas clas­sique – bien que peu attrayant – de lec­ture à voix haute, tout comme la réc­i­ta­tion de poèmes devant la classe, même si cette activ­ité tend à tomber en désué­tude. Cepen­dant, de plus en plus de pro­fesseurs de français tra­vail­lent l’oralité en classe tout sim­ple­ment en partageant une lec­ture orale et col­lec­tive d’un roman ou d’un texte plus court. D’autres vont plus loin, en créant au sein de leur étab­lisse­ment des groupes de lec­ture récur­rents. De manière générale, il est recon­nu qu’une bonne maitrise de l’art de s’exprimer a un effet béné­fique pour l’étudiant à tra­vers toutes ses matières. 

Réponse à un besoin

Vincent Tholomé

Vin­cent Tholomé

La lec­ture à voix haute induit un silence d’écoute. Lors d’une lec­ture publique à voix haute, en général, le pub­lic se tait. Il est prêt à recevoir ce qui va être dit. Ce silence arti­fi­ciel favorise, para­doxale­ment, les retrou­vailles avec soi-même, ce qui est de plus en plus rare dans notre société faite de bruits et de dis­trac­tions. Par l’intermédiaire de la voix d’un autre, on peut ain­si retrou­ver un moment d’intimité, mais aus­si des sen­sa­tions liées à son pro­pre imag­i­naire en apnée. L’écoute col­lec­tive per­met de retrou­ver une con­nex­ion avec les autres, une socia­bil­ité liée au monde de la lit­téra­ture. Elle met l’accent sur l’importance de l’échange et de la décou­verte. Les gens aiment se retrou­ver ensem­ble et partager leurs expéri­ences de lec­ture. À ce sujet, les clubs de lec­ture retrou­vent une nou­velle jeunesse, comme par exem­ple celui du Goethe Insti­tut, le Bozar Book club ou le Je dis livre ! de la bib­lio­thèque de Saint-Gilles. Les clubs de lec­tures à voix haute se dévelop­pent égale­ment. Ils sont perçus comme un moyen de démoc­ra­tis­er la pra­tique de la lec­ture et de ramen­er les jeunes à la lec­ture. Pour cer­tains jeunes, la lec­ture silen­cieuse d’un livre est une activ­ité trop pas­sive, dont ils ont per­du l’habitude et ils ont besoin d’une parole plus directe. Dire des textes à voix haute con­tribue égale­ment au tra­vail de mémoire. Dans ces lec­tures publiques sont dits des textes d’auteurs passés, voire oubliés, remis au goût du jour par le biais de l’oralité. De manière plus générale, la mise en voix de textes lit­téraires joue le rôle de « passeur de lit­téra­ture », en l’ouvrant vers un pub­lic qui ne l’aurait peut-être pas con­nue. Cepen­dant, la décou­verte d’un texte ne saurait se lim­iter à cette seule approche sonore. Il est néces­saire d’avoir une diver­sité des moyens d’accroches et plusieurs canaux de dif­fu­sion. Il faut se deman­der si le fait d’assister à ce genre de man­i­fes­ta­tion donne l’envie réelle de pour­suiv­re l’œuvre chez soi et pour soi, ou s’il s’agit unique­ment d’un plaisir immé­di­at. Dans tous les cas, cette lec­ture per­met d’apprécier en toute sim­plic­ité la re-con­nex­ion avec la part d’imaginaire qui som­meil­lait en nous, de retrou­ver, peut-être, l’enfant que nous étions et qui était habitué à ce com­porte­ment très loin­tain.

Le faible nom­bre d’études sur l’intérêt de cette pra­tique sera prob­a­ble­ment comblé en par­tie dans les mois à venir. En effet, la Min­istre de l’Éducation, de la Cul­ture et de l’Enfance a récem­ment annon­cé le lance­ment d’un « plan lec­ture » en Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles. Ce plan pré­conise notam­ment l’organisation plus sys­té­ma­tique de ren­con­tres publiques dédiées à la lec­ture à voix haute, mais aus­si le développe­ment d’études et de recherch­es sur cette pra­tique, un domaine qui a encore, assuré­ment et allè­gre­ment, de beaux jours devant lui.

Mélanie Godin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 186 (2015)