La métaphore du papillon. Rencontre avec Laurent Demoulin

demoulin picLau­rent Demoulin a sor­ti, à l’automne, un roman auto­bi­ographique mar­quant, Robin­son, sur les rap­ports entre un père non-autiste et un fils, oui-autiste. Un roman tra­vail­lé par la poésie. Comme sont tra­vail­lés par la nar­ra­tion ses poèmes. Qu’importe la forme que pren­nent les textes de l’écrivain lié­geois, tous sont tra­ver­sés par un cer­tain ressasse­ment, l’obsession du lan­gage, ses man­ques, par le thème de la généra­tion et de la fil­i­a­tion. Tous sont aus­si portés par une pro­fonde bon­té, une absence de cynisme ; par l’admiration et la recon­nais­sance à ses pères/pairs lit­téraires.

demoulin filiationVotre pre­mier recueil s’appelle Fil­i­a­tion, un des thèmes con­sti­tu­tifs de votre œuvre. Aviez-vous pen­sé ce titre comme un geste défini­toire de vos textes à venir ?
La fil­i­a­tion n’est pas l’unique thème de mes livres. Mais, si je peux en être éton­né, je dois le con­stater, il occupe une place cen­trale. Quand j’ai choisi le titre de mon pre­mier recueil, j’ignorais ce que j’écrirais par la suite, je pen­sais qu’il serait un petit bout de quelque chose de très épars, dis­parate et dif­férent. Même un livre comme Ulysse Lumum­ba est lié à la fil­i­a­tion, j’y par­le de mes par­ents. Plus encore qu’on ne le pense. Ce que je ne dis pas dans le livre c’est qu’au début de leur ren­con­tre, mon père a emmené ma mère écouter une con­férence sur l’assassinat de Patrice Lumum­ba. Mon grand-père mater­nel en a été furieux. Comme il était spé­cial­iste d’Ulysse, par ce livre, je le réc­on­cilie avec mon père, dans le seul con­flit qu’ils ont vécu.

demoulin robinsonDans Robin­son, les par­ents du nar­ra­teur ont l’air d’être un ciment pour lui. Les per­son­nes de sa maison­née, étrange­ment, sont peu présentes…
Je voulais resser­rer le cadre sur le père et l’enfant, tout en élar­gis­sant un petit peu pour ne pas ren­dre le texte trop étouf­fant. Le thème sec­ondaire de la famille recom­posée devait être présent, mais je ne voulais pas débor­der du cadre fixé. La focale sur les deux per­son­nages donne une dimen­sion par­ti­c­ulière au livre ; il n’est pas seule­ment un livre sur l’autisme mais aus­si sur la pater­nité. Sur la nou­velle pater­nité dans son rap­port à la mater­nité : le père se demande s’il est un père ou une mère, ou une deux­ième mère. Alors évidem­ment, il pense à son père et il pense à sa mère. Le rap­port au fils appelle le rap­port aux par­ents.

Le motif de la fil­i­a­tion va se nich­er jusque dans la forme. Dans des recueils comme Même mort ou Palimpses­te insis­tant, un texte peut don­ner nais­sance à un autre.
On pour­rait peut-être dire que la généra­tion sub­sume la fil­i­a­tion. Les textes se génèrent les uns les autres. C’est présent, je suis d’accord avec vous, mais involon­taire­ment. L’idée des vari­a­tions dans Même mort a plusieurs orig­ines. J’ai été influ­encé par cer­tains poètes comme Fran­cis Ponge sur lequel j’ai fait ma thèse, ou Serge Delaive. J’ai été par­ti­c­ulière­ment mar­qué par son Livre canoë, poèmes et autres réc­its paru à La Dif­férence en 2001. Il y écrit deux fois l’histoire du sui­cide de son père. Une fois de manière prosaïque, une fois de manière poé­tique. Pour Même mort, je trou­vais que le thème de la mort – de l’agonie plus que la mort d’ailleurs, lié au ressasse­ment, appelait à redire les choses de dif­férentes façons. Pour moi, on est davan­tage dans le ressasse­ment que dans la généra­tion. Mais je suis d’accord avec votre inter­pré­ta­tion. Dans Palimpses­te insis­tant, recueil de pas­tich­es, mélanges, par­o­dies, réécri­t­ures à la gloire de la lit­téra­ture, je suis à chaque fois le fils des écrivains ou des écrivaines que je réécris. Il ne s’agit pas d’un bras de fer, je ne me mesure pas à un tel ou un tel, je rends hom­mage.

Vous sem­blez utilis­er la lit­téra­ture comme une boîte à out­ils. Vous y glanez ce dont vous avez besoin pour écrire… Dans Robin­son, vous puisez à la poésie avec les mots valis­es, les allitéra­tions…
Je ne sais pas si vous avez remar­qué que dans Robin­son il y a des alexan­drins cachés… Plus que d’être une boîte à out­ils, m’intéresse dans la lit­téra­ture son immense var­iété. Je n’ai pas envie de choisir entre les baro­ques et les clas­siques, j’adore les uns et les autres. Quand je lis des auteurs roman­tiques, je suis avec eux ; j’adore Vic­tor Hugo, même Mus­set je l’aime beau­coup. Et pour­tant j’adore Rim­baud aus­si. Ce n’est pas exclusif. Le rêve un peu fou serait d’être tout cela à la fois : Mus­set et Rim­baud et Céline et Proust et et et. J’aime toutes les ten­dances, tous les par­tis pris, tous les mou­ve­ments lit­téraires, mais pas tous les auteurs de tous les mou­ve­ments. J’ai envie de les épouser tous en tour­nant autour. La lit­téra­ture est tou­jours telle­ment dif­férente. Chaque fois que je lis, je suis touché d’une autre façon. Je n’ai pas besoin d’attaquer le Nou­veau Roman parce qu’il était pra­tiqué par nos grands aînés. Ce n’est pas pour autant que j’écris la même chose. Pourquoi refaire ce qu’ils ont telle­ment bien fait ? Par con­tre, on peut appren­dre beau­coup à leur lec­ture. Comme à la lec­ture de l’œuvre de Zola, que Robbe-Gril­let mépri­sait. À tort, si je puis me per­me­t­tre. Je me demande aus­si ce qui a pris à Claude Simon de dédaign­er autant Stend­hal. La lit­téra­ture est bien sûr une boîte à out­ils, mais on pour­rait aus­si dévelop­per la métaphore du papil­lon qui, émer­veil­lé par toutes les fleurs, va toutes les butin­er pour fab­ri­quer sa pro­pre fleur, son bou­quet avec toutes ces fleurs-là.

Est-ce une façon d’aborder la lit­téra­ture que l’on pour­rait qual­i­fi­er de post­mod­erne ?
Je me sens post­mod­erne dans le sens éty­mologique : après les mod­ernes. Les mod­ernes étaient, en général,  dans un rap­port par­ti­san à l’art, à la lit­téra­ture en par­ti­c­uli­er. Les écrivains de la généra­tion juste avant la mienne, celle d’Hervé Guib­ert, de Jean Echenoz ou Jean-Philippe Tou­s­saint, sur lequel j’ai beau­coup tra­vail­lé, est déjà sor­tie de cela. Tou­s­saint a lu Beck­ett mais n’essaie pas de faire plus fort que lui ; et moi je n’essaie pas de faire plus fort que Tou­s­saint, ni de m’opposer à lui parce qu’il est mon glo­rieux aîné. Je l’ai lu, il m’a nour­ri, et cela con­tin­ue. Il n’y a aucune rai­son d’y retourn­er.

Est-ce que le jeu de mas­sacre de la moder­nité a posé des inter­dits, des défis à votre écri­t­ure ?
Je ne sais pas. En tous les cas, j’aime bien écrire en vers réguliers, en alexan­drins. Mais je ne peux pas revendi­quer d’écrire en alexan­drins, William Cliff l’a déjà fait, bien que d’une manière dif­férente. Nous qui avons cinquante ans aujourd’hui avons enten­du les inter­dits de la moder­nité, mais, comme je viens de le dire, nous avons des aînés qui avaient déjà com­mencé à s’en défaire. Nous prof­i­tons de cette sorte de libéra­tion que nous ont offerte nos grands frères. Para­doxale­ment, il y a des petits frères qui sont tou­jours dans l’interdit d’écrire en vers, etc. Que des jeunes gens de vingt ans con­tin­u­ent à se revendi­quer mod­ernes m’étonne une peu. La sor­tie du mod­erne, de la ter­reur du mod­erne offre des pistes intéres­santes. Mais l’interdit n’a pas dis­paru totale­ment. Il flotte tou­jours un peu dans l’air. Finale­ment, si William Cliff a déjà écrit en alexan­drins, en écrire aujourd’hui con­tin­ue d’être un geste intéres­sant.

Le sens ne reste-t-il pas un des tabous majeurs de la poésie ?
En France, la poésie n’est pas assez post­mod­erne. Le sens reste l’interdit. Un bon poème serait un poème où l’on ne com­prend rien. J’ai besoin que le sens de mes poèmes soit clair. Si j’ai envie d’écrire, c’est parce que j’ai l’impression d’avoir trou­vé un « motif », c’est-à-dire à la fois une forme et un sens, une chose à dire qui me sem­ble appel­er une forme intéres­sante. Donc le sens est là d’emblée, dès le désir ini­tial, dès la pre­mière intu­ition. Je pour­rais l’évacuer en cours de route… Mais je n’y tiens pas : un jour, une per­son­ne qui avait eu la gen­til­lesse d’acheter mon recueil Trop tard m’a dit qu’elle n’avait rien com­pris à mes poèmes et je me suis sen­ti très mal, comme si j’avais men­ti à cette per­son­ne… Dans le champ de la poésie, en France plus qu’en Bel­gique, on con­sid­ère trop vite qu’un poème clair est prosaïque. Je ne suis pas pour autant mil­i­tant de la clarté : je lis moi-même des recueils entiers sans savoir vrai­ment de quoi ils par­lent car ils sont sou­vent très inven­tifs formelle­ment, comme si l’absence de sens libérait la forme. Mais j’ai plus de plaisir à lire les poètes ambi­gus, para­dox­aux, qui con­stru­isent un sens pre­mier intel­li­gi­ble (la déno­ta­tion), puis le nuan­cent par des sens sec­onds (des con­no­ta­tions), que ceux qui détru­isent pure­ment et sim­ple­ment le sens pre­mier. J’aime Rim­baud et Mal­lar­mé, mais je leur préfère cent fois Baude­laire. Bien plus : si les deux pre­miers sont plus rad­i­caux que le troisième, je ne les trou­ve pas pour autant plus mod­ernes que lui : le face-à-face entre les vers réguliers des Fleurs du mal et les poèmes en prose du Spleen de Paris me sem­ble plus pro­fondé­ment mod­erne que la sauvagerie immé­di­ate des Illu­mi­na­tions. De même, je préfère la fausse sim­plic­ité du Par­ti pris des choses de Ponge aux envolées com­plex­es des Champs mag­né­tiques de Soupault et Bre­ton. Cette prob­lé­ma­tique rejoint la ques­tion de la poly­sémie. D’un cer­tain point de vue, on pour­rait con­sid­ér­er que l’hermétisme est le comble de la poly­sémie, donc de la lit­téra­ture : chaque lecteur met­tant dans le poème le sens qu’il y voit, la sig­ni­fi­ca­tion générale est mul­ti­pliée par le nom­bre de lecteurs. Mais je crains que l’analyse inverse soit plus juste : à l’ouverture de la sig­ni­fi­ca­tion mul­ti­ple, l’hermétisme sub­stitue un sens unique et fer­mé, celui du non-sens, qui sub­sume les micro-sig­ni­fi­ca­tions recueil­lies (ou créées) çà et là par le lecteur. Le non-sens donne un sens unique et répéti­tif à l’absence de sens, comme le fait d’apparaître dans un rêve donne, à des événe­ments qui seraient absur­des dans le monde réel, une sig­ni­fi­ca­tion sim­ple et défini­tive : « J’ai rêvé ! ».

À l’origine de Robin­son, il y a une let­tre com­posée de poèmes, pub­liée dans la revue La bafouille incon­ti­nente. Com­ment êtes-vous passé d’un texte poé­tique à la nar­ra­tion ?
Mon écri­t­ure pre­mière est nar­ra­tive. J’ai d’abord écrit des nou­velles et des romans. Out­re mon goût pour la forme, je suis arrivé à la poésie par les aléas de ma vie édi­to­ri­ale. Le fait de vivre à Liège où exis­tent des struc­tures dédiées à la poésie m’a encour­agé à en écrire, à côté des romans. Jacques Izoard a été quelqu’un de très impor­tant. Per­son­nelle­ment, je dois davan­tage à Karel Logist et Serge Delaive, qui m’ont soutenu. Mais sans Jacques Izoard, il n’y aurait peut-être pas eu Karel Logist et Serge Delaive. Pour Izoard, ce que je fai­sais était trop prosaïque. Pour moi, le roman a quelque chose à voir avec l’enfance. Il est régres­sif, dans le bon sens du terme. On y retrou­ve le plaisir de l’imaginaire. Quand j’écris un roman, je peux m’y pro­téger. Quand je m’ennuie, je pense à mon roman. À la caisse du super­marché, je pense à mon roman. Je suis comme enrobé dans quelque chose, comme lorsque petit garçon je jouais avec des Play­mo­bil. À part Robin­son, tous mes autres romans (non pub­liés) sont de véri­ta­bles fic­tions. La poésie est venue plus tard, elle est un plaisir plus adulte. Du jeu avec les mots, un jeu plus réflexif, plus sérieux. J’adore ces deux plaisirs. L’écriture a pour moi quelque chose d’apaisant, de ras­sur­ant.


À lirenotre recen­sion de Robin­son 


Qu’est-ce qui fait qu’à un moment vous choi­sis­sez d’écrire un poème ou un roman ?
C’est assez mys­térieux. Comme vous l’avez remar­qué, sur Robin­son, j’ai com­mencé par écrire des poèmes. Mais ils n’épuisaient pas ce que j’avais à dire. Dans l’écriture, je cherche tou­jours à épuis­er. Sans doute à cause des dif­fi­cultés que j’ai con­nues à pub­li­er pen­dant des années, je n’ai jamais aucune cer­ti­tude sur la qual­ité de ce que je fais. Je ne suis pas un écrivain sûr de lui. Par con­tre, je peux dire : là, je suis épuisé. J’ai épuisé ce que je pou­vais faire avec cela. Par­fois, la poésie suf­fit. Par exem­ple, ce que j’ai écrit dans Même mort, sur la mort de mes par­ents, je l’ai épuisé par les jeux de vari­a­tions formelles. Con­traire­ment à cet exem­ple, je peux dire que bien que j’aie écrit des vari­a­tions sur Robin­son au cab­i­net, je sen­tais qu’il fal­lait en pass­er par le réc­it, épuis­er ce que j’avais cap­té dans le poème. Assez spon­tané­ment, j’écris de la poésie, mais main­tenant, après la pub­li­ca­tion de Robin­son, je crois que cela va chang­er. La poésie néces­site moins de temps pour obtenir un résul­tat achevé. Je n’ai guère de temps, mon tra­vail m’occupe beau­coup. Un poème, je peux le faire en un mois, même en dix jours, un roman il faut trois ans. Ce qui me plaît, c’est de mélanger un peu des deux, met­tre de la nar­ra­tion dans la poésie, de la poésie dans la nar­ra­tion. Comme Robin­son n’était pas entière­ment de la fic­tion, il fal­lait que j’y mette davan­tage de poésie que dans mes romans.

Quel est le statut de Robin­son ?
Je dirais que c’est un roman auto­bi­ographique. Je souhaitais sur la cou­ver­ture : « roman », Gal­li­mard préférait « réc­it », le com­pro­mis a été de ne rien met­tre. « Réc­it » dis­ait lour­de­ment la part auto­bi­ographique du livre. Je ne peux pas nier qu’elle existe, mais autant il me plait de par­ler de ce livre en librairie ou ailleurs, autant je ne veux pas par­ler de la réal­ité qui est der­rière, de l’enfant véri­ta­ble der­rière Robin­son. Je n’ai pas le droit. On a le droit de par­ler de ses par­ents. Mes par­ents, d’Hervé Guib­ert est un livre hor­ri­ble pour ses par­ents, mais ils n’avaient pas besoin de faire Hervé Guib­ert. L’interdit est bien plus fort pour écrire sur ses enfants. Chris­tine Angot l’a fait, avec Léonore, tou­jours. Mais quand elle en par­le, elle dit que c’est le tabou total, qu’elle a tout sac­ri­fié à la lit­téra­ture. Je ne m’autoriserais pas cela. Robin­son est pos­si­ble parce qu’il ne sera jamais lu par le vrai enfant qui est der­rière, et parce qu’il a été trans­for­mé par la lit­téra­ture, ce qui n’est déjà pas facile. Dire que Robin­son est un roman n’est pas juste une péti­tion de principe, et cela, pour plusieurs raisons. Je m’étais don­né la con­signe de ne jamais coller au réel ain­si qu’on le fait dans une auto­bi­ogra­phie. Si le texte me demandait un écart par rap­port au réel, j’y allais. Par exem­ple, la prom­e­nade en ville avec l’enfant n’a jamais existé, elle con­dense plusieurs années de prom­e­nade. Je ne me suis pas inter­dit de gliss­er de la fic­tion là où il le fal­lait. De plus, j’avais une atten­tion per­ma­nente au lan­gage, une atten­tion qui entre par­fois en con­flit avec celle au réel. La vraie réponse à la ques­tion sur le statut du livre est à don­ner par le lecteur. Pour être vrai­ment hon­nête, je dois dire : J’espère que c’est un roman.

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Lau­rent Demoulin (debout à gauche) avec les autres lau­réats des Prix de l’A­cadémie royale 2017

Votre avez vécu et vivez dans un univers où le lan­gage est par­ti­c­ulière­ment impor­tant, votre père était psy­ch­an­a­lyste, vous écrivez, enseignez la lit­téra­ture, or Robin­son est sans lan­gage. Votre livre est-il né pour le faire tout de même exis­ter par le lan­gage ?
On dirait que la lit­téra­ture telle que je la fais sert à com­penser les absences, les trous du lan­gage. Je fais par­tie de ces gens qui souf­frent de ce que le lan­gage ne cor­re­sponde pas au réel. D’où mon intérêt pour Fran­cis Ponge, ou des auteurs qui, comme lui, essaient de le faire coller au réel. Je me sou­viens, c’était pen­dant les vacances, je devais avoir six ans, je dis­ais : la porte pour­rait s’appeler autrement, elle s’en fout qu’on l’appelle la porte, il n’y a pas rai­son qu’elle s’appelle la porte et cela m’a don­né un fort sen­ti­ment d’angoisse. Pourquoi ? Je ne sais pas. La lit­téra­ture serait le moyen de rat­trap­er le lan­gage, là où il fait défaut. Nicole Mal­in­coni est aus­si dans cette prob­lé­ma­tique. Elle donne la parole là où il n’y en a pas, à ceux qui ne l’ont pas, pour qui elle boite, comme dans Hôpi­tal silence, notam­ment. Moi, je donne la parole à des morts, à un enfant qui ne par­le pas ; je ne peux pas nier que je vais au trou du lan­gage. Avec une sorte de grand trou­ble puisque Roland Barthes, Jacques Lacan, mes références intel­lectuelles, définis­sent l’être humain par le lan­gage… il n’y a pas de doute que Robin­son est un être humain, il n’est pas un ani­mal, il vit par­mi les humains et pour­tant il est qua­si­ment hors du lan­gage, il n’est qu’un tout petit peu dedans, si peu. J’aime les sit­u­a­tions qui remet­tent en cause un préjugé idiot, mais j’aime plus encore une sit­u­a­tion qui remet en cause un préjugé intel­li­gent. Je suis évidem­ment tou­jours d’accord avec l’idée que le lan­gage définit l’être humain et pour­tant Robin­son, qui ne par­le pas, est un être humain. Alors je ne com­prends pas. Alors je n’ai plus qu’à racon­ter. Écrire.

Est-ce que vous écrivez pour dire l’absence, la mort ou pour main­tenir vivant le sou­venir, pour vous sou­venir ?
Les deux. J’écris pour me sou­venir, pour essay­er d’arrêter la fuite du temps. Je suis con­tent d’avoir une trace de ce Robin­son à cet âge, puisque le temps a passé depuis. Je le suis aus­si d’avoir gardé la trace de la mort de mes par­ents. Mais cela ne jus­ti­fie qu’une part de ce que j’ai écrit, alors que la ques­tion fon­da­men­tale du manque, du défaut du lan­gage, jus­ti­fie tout ce que j’ai écrit. Écrire pour com­penser le trou du lan­gage, bizarrement c’est com­penser le mal par le mal. Le défaut du lan­gage ne peut être com­pen­sé que par du lan­gage…

Vous êtes plusieurs auteurs lié­geois, Rossano Rosi, Serge Delaive, … et vous-même à écrire à la fois de la poésie et du roman. D’autres belges fran­coph­o­nes comme William Cliff et Guy Gof­fette le font aus­si. Il me sem­ble que c’est moins fréquent en France…
Si cela paraît bien une car­ac­téris­tique de cer­tains écrivains belges, je crois que c’est avant tout lié à des effets de struc­tures édi­to­ri­ales ou de dif­fu­sion de la poésie comme je l’esquissais un peu plus tôt, mais cela n’est pas dû à une quel­conque âme belge. Je dirais deux choses. Tout d’abord, ce fameux inter­dit mod­erne du sens est moins fort en Bel­gique qu’en France. Ensuite, les petites struc­tures édi­to­ri­ales mag­nifiques en Bel­gique, comme Tétras Lyre, qui se dévouent à pub­li­er de beaux livres, don­nent envie d’écrire de la poésie. Les revues aus­si comme La bafouille incon­ti­nente ou Bous­tro. Des lieux se sont faits ou se font le relais de ce tra­vail. Je pense à l’exemple fameux du Cirque Divers. Les soirées de poésie d’abord organ­isées par Jacques Izoard, puis pen­dant très longtemps par Carme­lo Virone ont aidé à ce que la poésie se développe. Il y a eu Le Fram, les Par­lantes aus­si… Il y a les librairies Pax et Livre aux tré­sors. Quand on est poète ou jeune poète à Liège, on n’est pas tout seul, on n’écrit pas dans le désert. Tout est très vivant, foi­son­nant, divers, désor­don­né et frag­ile. Est-ce qu’il existe quelque chose de sem­blable en France ? je ne sais pas… Cela ne suf­fit pour­tant pas. Sinon, on n’écrirait que de la poésie. Le milieu de la poésie reste mal­gré tout un micro milieu. On écrit aus­si des romans pour sor­tir du petit monde de la poésie. Quand j’ai écrit Même mort, le livre auquel je tiens le plus avec Robin­son, j’ai l’impression d’avoir fait ce que je voulais faire, cela fai­sait quinze ans que j’avais l’idée des vari­a­tions, je n’y arrivais pas, je n’avais pas le matériel, le savoir-faire tech­nique, le sujet qui le per­me­t­tait. Ce livre, même s’il est basé sur une tragédie – la mort de mes deux par­ents en trois mois – est une sorte de mir­a­cle. Mais Le Fram a cessé d’exister après sa paru­tion. Alors j’ai pen­sé, il faut que j’écrive des romans pour que ma poésie existe. Ce n’est pas cela qui s’est passé réelle­ment, je n’ai pas écrit Robin­son pour ça, mais je sais que je l’ai pen­sé…

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 194 (2017)