En direct de l’Autistan

Un coup de coeur du Carnet

Lau­rent DEMOULIN, Robin­son, Gal­li­mard, 2016, 230 p., 19.50 €/ePub : 13.99 €   ISBN : 9782070179985

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Lui-même père d’un enfant autiste, Lau­rent Demoulin s’est assigné le défi de con­sign­er les épisodes de la vie d’un homme avec son fils atteint de ce trou­ble, Robin­son, et il nous livre un texte éton­nant, ni roman, ni réc­it, ni témoignage, mais d’une force lit­téraire indé­ni­able qui, trans­gres­sant les gen­res, nous offre une lec­ture inso­lite et intense.

Si l’autisme est aujourd’hui mieux con­nu, il reste pour l’immense majorité de nos con­tem­po­rains un mys­tère d’autant que ses formes et man­i­fes­ta­tions vari­ent d’une per­son­ne à l’autre, aux fron­tières de la mal­adie et du hand­i­cap, ren­dant ceux qu’il affecte totale­ment insai­siss­ables à l’observateur novice. Pour son père, le nar­ra­teur, lin­guiste spé­cial­iste de Barthes, Robin­son est cepen­dant avant tout un enfant sans mots et sans per­spec­tive d’apprentissage de la parole, de la lec­ture et de l’écriture. Restent les sons qui jail­lis­sent, mais surtout les gestes, sou­vent vifs, les moments de prox­im­ité fugace, les rares con­nivences du regard. Pareille com­pag­nie impose une atten­tion et une disponi­bil­ité sans faille, faute de quoi toutes les cat­a­stro­phes sont pos­si­bles. Car comme le souligne l’auteur, Robin­son est un adepte de Paul Valéry lorsque ce dernier déclare « Le monde est men­acé par des choses : l’ordre et le désor­dre » et sa façon de réa­gir oscille au gré des man­i­fes­ta­tions de ces deux extrêmes. Aus­si la vie quo­ti­di­enne avec Robin­son est-elle à ryth­mer d’activités con­nues et agréables dans lesquelles l’enfant intro­duit des vari­antes impromptues et brèves dont il a le secret.

Dans ces cir­con­stances, con­tin­uer à men­er une vie sociale con­stitue un défi majeur. D’abord en ce que cela sup­pose d’affronter suc­ces­sive­ment la curiosité, la stu­peur, la pitié et la com­pas­sion d’autrui, à la mesure des réac­tions de l’enfant. Ensuite parce que Robin­son n’a cure des con­ven­tions et qu’il aime saisir les objets, les écarter vive­ment, les pré­cip­iter dans les airs. Au père qui l’accompagne, ne reste que la pos­si­bil­ité de s’écarter, de lui saisir les mains, de le pren­dre dans ses bras. C’est dire si un tel voisi­nage con­duit à révis­er la vision du monde que l’on a acquise. En com­pag­nie de Robin­son, les habi­tudes et la bien­séance sont passées à la moulinette sans pour autant que le rejet soit guidé par la révolte ou la mal­ice. À telle enseigne qu’il est impos­si­ble de ne pas pren­dre avec lui des leçons de rel­a­tiv­ité, de démon­tage et remon­tage des codes. Seuls comptent le présent, l’accord aux choses, le sur­gisse­ment des envies, même si des con­stantes néga­tives s’imposent telles que le refus de la promis­cuité, des files d’attente, l’attirance pour les mou­ve­ments, la marche, l’eau et les lumières. Avec lui, il faut renon­cer aux espoirs de pro­grès et d’autonomie, remiser les ambi­tions loin­taines et saisir les instants d’accord, de ten­dresse qui ne sont pos­si­bles que si l’on est tout entier là. Et puis vivre aux côtés de Robin­son con­duit à revis­iter sans cesse des inter­dits. Ain­si en va-t-il de la manip­u­la­tion de ses excré­ments dans laque­lle il excelle, s’y adon­nant avec délec­ta­tion dès que l’envie imprévis­i­ble lui en prend. Les rus­es mécaniques déployées pour con­tenir cette habi­tude rebu­tante ne marchent qu’à moitié et plon­gent à chaque fois les proches dans une forme de chaos prim­i­tif. Et l’auteur de soulign­er que Robin­son brise en cela un des tabous les plus forts et sin­gulière­ment nég­ligé par la lit­téra­ture. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : Robin­son trans­gresse et il ques­tionne imman­quable­ment les normes sociales, à com­mencer par celles qui reposent sur la médi­a­tion du lan­gage. Sin­gulière­ment, même s’il leur est tout à fait impos­si­ble d’en par­ler ensem­ble, il rejoint en cela la démarche de son père qui inter­roge sans répit le lan­gage et démonte à la manière du grand Roland les mythes de nos sociétés mod­ernes. Sans oubli­er que la pra­tique du détourne­ment, chère aux sur­réal­istes, est une des spé­cial­ités de l’homme de let­tres et qu’il con­vie le spec­ta­teur dans les retranche­ments de l’humour décalé d’ailleurs large­ment présent et qui sem­ble faire office de sauve­g­arde ultime.

Enfin, on ne pour­ra man­quer de soulign­er que l’écriture de ce texte s’accommode sans peine du sujet traité. Out­re son approche enjouée qui fait de toute chose un objet de curiosité et de jeu, Lau­rent Demoulin pra­tique les inven­taires cocass­es, les asso­ci­a­tions inat­ten­dues, les détours philosophiques et les retours sur soi. Rien d’étonnant de la part d’un auteur qui s’est avant tout affir­mé jusqu’ici comme poète. Le réc­it du tra­vail du nar­ra­teur pré­parant une inter­ven­tion sur Roland Barthes en pleine crise de son fils mérit­erait de fig­ur­er dans une antholo­gie tant la con­fronta­tion des deux univers donne lieu à un véri­ta­ble morceau de bravoure tout à la fois dra­ma­tique et drôle. Au point que l’on doit con­venir qu’à l’image des chroniques, qui au départ d’un fait quo­ti­di­en ral­lient l’universel, ce texte inclass­able sans nul doute fondé sur une réal­ité éprou­vante et intime, con­vie bien des dimen­sions autres et laisse une empreinte d’une pro­fonde et ten­dre human­ité, affir­mant en tout cela sa pleine den­sité lit­téraire.

Thier­ry Deti­enne

♦ Lire un extrait de Robin­son

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