Justine Lalot, Pas grand-chose

Blanche au Congo

Jus­tine LALOTPas grand-chose, Luce Wilquin, 2010

lalot pas grand choseTout com­mence par une scène de stress à l’occidentale, sur une bretelle d’autoroute, alors qu’une jeune femme au retour de son tra­vail se fait dou­bler par un véhicule lancé à vive allure. Et puis les pistes se brouil­lent. Ce qui est sûr, c’est que Blanche Grelot, infir­mière urgen­tiste de son état, se sent coupable d’avoir mau­dit le chauf­fard et qu’elle ne se remet pas de l’accident. Bref, elle est dans l’état où elle reçoit d’ordinaire les acci­den­tés et leurs proches. À telle enseigne qu’un de ses col­lègues lui con­seille de larguer les amar­res et, pourquoi pas, de par­tir en mis­sion au Con­go, là où une équipe de soins cherche du ren­fort. Blanche n’a rien d’une aven­turière.

Elle a des manières de vieille fille, l’inconnu l’effraie d’ordinaire, mais la propo­si­tion la séduit car elle arrive au bon moment, celui où elle ne sait plus quoi penser. Elle débar­que à Kin­shasa et ne résiste pas longtemps au tour­bil­lon chaud de l’Afrique : elle est ravie par la vital­ité de ceux qui n’ont presque plus rien à per­dre, au milieu des enfants sol­dats que l’équipe accueille. Elle fond au con­tact des petites mains, des enfants qui l’attendent chaque jour. Elle décou­vre la force des fables incroy­ables qui extir­pent les maux du sou­venir con­tre lesquels les médica­ments ne peu­vent rien. Du même coup, elle revis­ite ses pro­pres fan­tômes, son enfance étriquée, son dégoût de tou­jours face au men­songe. Et elle se laisse gag­n­er par le sens de la fête jusqu’à en oubli­er ses vieilles pru­dences, portée par la générosité de ses hôtes. Elle en viendrait même à met­tre de côté sa peur inco­ercible des petites bêtes qui man­gent les grandes.

Au bout d’un périple en brousse, lors d’une virée fes­tive dans un vil­lage, le réc­it bas­cule à nou­veau, comme sous l’effet d’un bal­anci­er. La piste nar­ra­tive est brouil­lée, imposant un autre scé­nario alors que nous berçait la mélopée tumultueuse… Jus­tine Lalot nous a bien eus et si une ver­sion exclut l’autre, force est de recon­naître que la jeune auteure mène l’intrigue avec art. Se fon­dant sur une bonne con­nais­sance du Con­go, où elle a vécu et exer­cé comme enseignante, elle livre un pre­mier roman séduisant et enlevé, déploy­ant un univers dont il n’est guère aisé de demeur­er dis­tant. Ici, est pris qui croy­ait pren­dre dans une inver­sion qui ques­tionne la rela­tion de soin, les chocs des cul­tures font des étin­celles, célébrant à leur façon le demi-siè­cle d’indépendance et ce long déchire­ment qui n’en finit pas.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°164 (2010)