Caroline Lamarche, Karl et Lola

La couleur ne manque pas à Jonagold et Gala

Car­o­line LAMARCHEKarl et Lola, Gal­li­mard, 2007

lamarche karl et lola«Un fleuve, une fab­rique, la canicule, deux pommes pour­ries, deux miroirs…» Une manière de déf­i­ni­tion qu’on peut lire sur la qua­trième de cou­ver­ture du dernier roman de Car­o­line LamarcheKarl et Lola. Cette énuméra­tion pour­rait résumer ou pro­jeter en abyme la total­ité du texte qui se présente comme une suite de chapitres numérotés et titrés, rédigés au présent, dont la jux­ta­po­si­tion donne une impres­sion d’im­mé­di­ateté. Pas d’en­chaîne­ment causal appar­ent entre ces chapitres et, à peine sug­gérée, une suc­ces­sion d’épisodes aux­quels le lecteur va adhér­er pro­gres­sive­ment comme s’il assis­tait en per­son­ne à la rédac­tion de ce qui se révélera une his­toire.

«C’est l’his­toire d’un frère et d’une sœur…», dit encore la qua­trième. En réal­ité cette his­toire n’at­teint son unité qu’avec la dernière page ou avec le pre­mier pas hors du présent. Sim­ple­ment nom­més, Karl et Lola for­ment dès le titre un cou­ple, chaste en principe et dans les mots. Quant au reste, il appar­tient au non-dit, au secret, ou à l’imag­i­na­tion du lecteur. Vague­ment pourvus d’une orig­ine, dotés d’une famille, envi­ron­nés de quelques fig­ures loin­taines, ces per­son­nages ne comptent guère que pour eux-mêmes, en train de chem­iner dans un présent qu’ils vivent en totale inter­dépen­dance, avec «l’in­stinct d’être ce qu’ils sont, c’est-à-dire rien… rien que ce rien…». On con­naît le mot de Flaubert et sa for­tune : com­bi­en d’his­toires «de rien» ou sur rien, pour­tant immortelles, sans épi­loguer en out­re sur le rôle du nou­veau roman. Qu’on ne s’y trompe pas, il y a rien et rien. Ici, ce sera rien et beau­coup, comme cette coquet­terie des pommes sur la table de chevet, des miroirs en regard, qui serait pur diver­tisse­ment s’il ne s’agis­sait que de déco­ra­tion. Or le rien, chez Car­o­line Lamarche, c’est pré­cisé­ment tout : dans la vie de ces ado­les­cents, énon­cée sans émo­tion appar­ente et sous ce ton égal, on devine une den­sité sourde. Les signes les plus ténus met­tent le monde en ques­tion, comme les pommes trop belles désig­nent la pro­duc­tion inten­sive, les manip­u­la­tions géné­tiques, le règne du prof­it, le cap­i­tal­isme tri­om­phant, qui sait encore?

Mais le devant de la scène est mas­sive­ment occupé par Karl et Lola, noms qui pour­raient s’écrire en un seul mot comme ils se dis­ent en un seul souf­fle. Out­re les jeux et le monde secret de l’en­fance, ils sym­bol­isent l’at­tache­ment le plus fort, le lien iné­gal­able, con­stituent l’u­nité que d’autres peu­vent con­tourn­er en vain, ce sera sans dom­mage. La fratrie serait-elle le cou­ple idéal, la pos­si­ble con­fu­sion orig­inelle des indi­vid­u­al­ités, des sex­es, des habi­tus? Cette plongée dans le monde intérieur d’une telle rela­tion n’est pas sans rap­pel­er le rap­port fusion­nel de la soumise et du maître que nous a don­né à lire le précé­dent roman de Lamarche : les gifles, les fes­sées et plus encore la demande, le plaisir de la « soumise» fustigée l’évo­quent un peu, alors que l’in­tim­ité du «maître» reste mys­térieuse. Mais Lola est d’abord «ce que le monde en fait», nous dit l’au­teure. Le monde, et non plus seule­ment la famille. Le monde en effet con­stitue l’ar­rière-fable du roman, qu’évoque soit le corps som­bre d’une poésie de ruines, de délabre­ment, délabre­ment, soit l’in­ven­taire com­pas­sion­nel des mal­heurs et des mis­ères, d’où sur­git une esthé­tique noire ou bruis­sante selon le paysage. On est finale­ment loin du «rien» annon­cé. Le tout se réin­tro­duit de biais mais en force. Ce monde qui fait mourir « trente fois par jour », dont seuls l’a­gres­siv­ité et l’hu­mour défend­ent, quand les artistes ou les poli­tiques ne sont pas plus effi­caces que d’in­no­cents gnous ou man­drills, est encore vivant. À côté de dénon­ci­a­tions sérieuses ou réal­istes et au tra­vers de scènes de vio­lence, clivées ou clichées, perce un sec­ond degré qui est une inno­va­tion de ce dernier livre. Le lecteur peut décider et opter pour le rire, par­fois dans des cir­con­stances amères. Le chapitre 22, «Chez Ikéa», est un véri­ta­ble morceau de choix, hila­rant, plein de jeux sur les antiphrases, l’hu­mour d’ entre-deux, d’ironie et de provo­ca­tion. Il en est de même du dernier épisode, joyeux dans un autre genre. Avec ce thème inédit, et dans cet énon­cé plus dis­tant que dans les textes antérieurs, Lamarche dévoile para­doxale­ment un peu plus de cet univers étrange qu’elle habite et qui tranche avec le monde clair et ras­sur­ant des autres.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°147 (2007)