Caroline Lamarche, La Barbière

Un conte rouge et noir

Car­o­line LAMARCHELa Bar­bi­ère, Impres­sions nou­velles, 2007

lamarche la barbiereLa Bar­bi­ère : un livre joli­ment édité, qui se regarde autant qu’il se lit. Un con­te éro­tique et cru­el, où se mêlent étroite­ment, sous la plume de Car­o­line Lamarche, l’imag­i­na­tion débridée et la sobre pré­ci­sion du trait, le feu et la glace, la volup­té et la douleur. Mis en images avec une poésie onirique, des har­monies de couleurs orig­i­nales et sûres, par Char­lotte Mol­let, illus­tra­trice jusqu’i­ci de livres pour la jeunesse.

Dans une ville épargnée au sein d’un pays en guerre, la Bar­bi­ère, dans son salon au grand fau­teuil incliné, manie avec une habileté suprême rasoirs, ciseaux, couteaux. Son art cul­mine dans un rit­uel implaca­ble : «Elle passe, comme une caresse, la lame près de l’œil. L’homme clôt les paupières, il s’a­ban­donne. Le couteau peut alors faire son ouvrage. L’œil roule. Il émerge de sa cav­ité sous la pres­sion du couteau, pres­sion douce, cir­cu­laire, qui détache soigneuse­ment la moin­dre adhérence. L’œil s’é­jecte et rebon­dit sur le sol. Des hommes sont ain­si énu­cléés tous les jours.» C’est le prix à pay­er pour que le Grand Ob, ama­teur d’yeux frais, pro­tège la cité. Cette scène, raf­finée dans sa bar­barie, Car­o­line Lamarche l’a-t-elle vue en rêve, elle qui con­fi­ait, lors de la paru­tion de Let­tres du pays froid : «Tra­vailler au départ des rêves, même s’ils véhicu­lent des con­tenus vio­lents, a quelque chose de libéra­teur»?

L’his­toire sin­gulière de la Bar­bi­ère est racon­tée par sa jeune assis­tante, la dis­crète et vig­i­lante Mira, fascinée par le sac­ri­fice qui se déroule sans un cri, jour après jour.

Tout bas­cule quand appa­raît dans le salon le cap­i­taine Drag­on, qui en devient le maître. Soumet­tant la Bar­bi­ère à ses désirs, ses caprices, ses sévices. Elle vit désor­mais dans la fièvre. Éper­due, trem­blante, chavirée, elle «marche à sa perte avec une fer­veur qui n’a rien de mièvre. Elle sait que sa place est là : dans l’oblig­a­tion qui lui est faite, pour une rai­son obscure, d’obéir à Drag­on». La soumis­sion, poussée jusqu’au ver­tige, à la folie. Le con­sen­te­ment à l’emprise de l’autre, à sa dom­i­na­tion, à sa bru­tal­ité. Un thème qui hante les livres de Car­o­line Lamarche, depuis son pre­mier roman, non pas Le jour du chien, comme on le dit d’or­di­naire, mais La nuit l’après-midi, ini­tiale­ment sor­ti chez Spen­gler, avant de reparaître aux édi­tions de Minu­it. Qu’elle explore, creuse sans fin, douloureuse­ment, obstiné­ment.

C’est Mira, la mod­este, la docile, qui bris­era l’en­grenage, imposera sa jus­tice sauvage, sauvera la paix.

On retrou­ve dans ce con­te rouge et noir la maîtrise de Car­o­line Lamarche, son audace, son ironie. Et cet-te pas­sion entê­tante des états extrêmes, des âmes brûlées, des dérives volon­taires, des tra­ver­sées sans retour…

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2008)