Caroline LAMARCHE, La mémoire de l’air et Enfin mort

À chacun sa vérité

Caroline LAMARCHE, La mémoire de l’air, Gallimard, 2014 ; Enfin mort, Cormier, 2014

Tandis que Gallimard publie La mémoire de l’air – un texte qui avait tout d’abord fait l’objet d’une mise en voix par Dominique Blanc lors du festival d’Avignon en 2012 –, un autre ouvrage de Caroline Lamarche, Enfin mort, paraît chez Le Cormier. Dans ces deux brefs textes, l’auteure met en scène, sur des modes divers, l’écart, le jeu, entre le récit et les faits qu’il rapporte, entre l’événement et sa relation.

Dans La mémoire de l’air, une femme raconte sa liaison amoureuse passionnée, orageuse, physique, avec « l’homme d’avant », que « pour plus de facilité » elle n’appelle jamais autrement que Davant. Jusqu’à leur rupture. Davant l’accuse d’avoir mal « digéré » le viol qu’elle a subi plusieurs années plus tôt : cette inaptitude à la résilience, affirme l’homme, la conduirait à réagir inadéquatement dans leur vie de couple et serait la cause première de sa violence, à lui. Le viol hante La mémoire de l’air ; le rêve récurrent de la femme, qui ouvre le livre et scande la narration, n’est rien d’autre (on le comprend plus tard) qu’une reconfiguration de cette scène traumatique. Pourtant, le récit de l’événement proprement dit ne survient que plusieurs années après les faits, et seulement parce que Davant s’autorise à invoquer le viol pour justifier « un certain fait » : le coup qu’il porte à sa compagne et l’hématome qui s’ensuit. Il faut la confiscation de l’événement par le discours de l’homme, par les mots de celui qui n’était pas même présent sur les lieux, pour qu’enfin la femme raconte ce viol, pour qu’elle donne une existence verbale à des faits qui n’eurent aucun témoin et à propos desquels les policiers lui avaient conseillé de se taire, au motif qu’elle avait éprouvé du plaisir dans les bras de son agresseur.  Il faut cette intrusion de Davant dans son douloureux passé pour qu’elle livre sa version de l’histoire, en un monologue que nul – ni les policiers qui avaient recueilli sa déposition avec scepticisme, ni Davant – ne vient interrompre ou mettre en doute. Encore le récit de l’événement ne surgit-il qu’après un détour par l’histoire du couple formé par la narratrice et Davant. Comme si la femme voulait différer le temps d’un aveu difficile. Comme si, aussi, ce récit ne pouvait advenir que préalablement justifié (excusé, peut-être) par le contexte.

Avec Enfin mort, Lamarche interroge à nouveau le rapport entre la narration et la réalité des faits. Le récit prend cette fois la forme d’une succession de trois monologues (celui de la sœur, celui du frère, puis à nouveau celui de la sœur), eux-mêmes composés de courts textes en prose poétique. Les intervenants y expriment tour à tour leur regard sur ce curieux couple formé d’un frère et d’une sœur « pas […] de la prime jeunesse », qui ne se sont jamais quittés et se débattent dans cette relation fusionnelle, intime et pourtant toujours au bord de l’éclatement. L’explication fournie par la sœur, passionnée, inquiète, se trouve contestée par le discours du frère, plus rationnel, sans que jamais l’on sache qui des deux dit le vrai (à supposer que la vérité soit une). En narrant son histoire, le personnage féminin de La mémoire de l’air s’achemine vers l’assomption du viol qu’elle a subi et vers une compréhension des sentiments que cette agression suscite en sa victime. Enfin mort, par contre, n’emprunte nullement le chemin de l’élucidation, la coexistence des deux voix baignant le livre dans une atmosphère onirique.

Entre les deux derniers livres de Caroline Lamarche se noue un dense réseau d’échos. Les deux ouvrages déclinent d’ailleurs plusieurs motifs qui innervent l’ensemble de l’œuvre de l’auteure de La nuit l’après-midi. De l’un à l’autre, on retrouve ainsi des scènes où la lecture partagée est l’un des ciments du couple : à la « chambre aux livres et à l’amour » de La mémoire de l’air, Enfin mort répond par le livre que le frère « avait offert » et que la sœur « lui lisai[t] parfois à haute voix ». Dans l’un et l’autre, aussi, la mort, fantasmée, rêvée, souhaitée, rode et « fai[t] son chemin brillant et net ». 

Surtout, tant les deux amants de La mémoire de l’air que le couple adelphique d’Enfin mort illustrent une relation qui repose sur un rapport de soumission consentie à une domination qui va, dans le premier cas, jusqu’à la violence physique. Soumission du personnage féminin vis-à-vis de l’homme, toujours. Ainsi Davant attend-il de sa maîtresse qu’elle soit, telle « une morte souriante », une « chose muette posée sur le divan », tandis que la sœur se sent attachée à son frère « comme une chèvre à un pieu, un chien à sa niche, un faucon au poignet ganté de celui qui décide, selon son bon plaisir, de le lancer vers le ciel ou de l’aveugler d’un capuchon de cuir ». Dans un précédent numéro du Carnet, Francine Ghysen notait que le « consentement à l’emprise de l’autre, à sa domination, sa brutalité » est un thème récurrent de l’œuvre de Caroline Lamarche : les deux plus récents ouvrages de l’écrivaine ne démentiront pas ce constat. Si ce n’est, toutefois, que les deux femmes quittent (plus ou moins) volontairement leur alter ego masculin, en un acte de contestation de la domination qui s’exerce sur elles.

On ne saurait toutefois réduire La mémoire de l’air et Enfin mort à leurs traits communs sans nier la part certaine de singularité de chacun de ces livres.

Pour les éditions Gallimard, Caroline Lamarche propose une plongée pudique, dénuée de pathos, dans la psyché d’une femme amoureuse, par ailleurs mère de famille, entretenant des relations difficiles avec sa propre mère, violée par un inconnu puis brutalisée par son amant. Tant le bandeau (« Si tu cries, je te tue ») que la quatrième de couverture érigent le viol en thématique nodale de La mémoire de l’air. Si le livre met en effet en mots l’impression de la victime de se sentir soudain un « être sur lequel on a tout pouvoir », et les séquelles qui toujours subsistent, il dépasse néanmoins largement cette problématique pour toucher à des thèmes éternels tels que l’amour et le rapport de force qu’il induit.

Loin de cette analyse quasi-clinique des sentiments d’une femme, Enfin mort propose, en cohérence avec les orientations des éditions le Cormier, un récit poétique troué d’ellipses, de silences, où l’évocation l’emporte sur la précision du détail, où le couple formé par cette sœur et ce frère invite plus à la rêverie qu’à l’identification.

Avec ces deux livres, Caroline Lamarche prouve à nouveau que bien qu’elle soit surtout considérée comme une romancière, elle s’illustre en réalité dans des genres littéraires divers. Concise, précise, toujours juste, son écriture s’épanouit autant dans un projet poétique que dans un récit de forme plus traditionnelle. Ses lecteurs lui en savent doublement gré.

Nausicaa Dewez


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 181 (2014)