Werner Lambersy, Carnets respiratoires

Métamorphoses du souffle

Wern­er LAMBERSY, Car­nets res­pi­ra­toires, Cadex Édi­tions, 2004.

31CJ4M951CLPar ses Car­nets res­pi­ra­toires parus aux Edi­tions Cadex, Wern­er Lam­ber­sy nous trans­porte à l’O­rig­inel. Les « bielles brûlantes du verbe » de ses poèmes, par un rythme archaïque et noble, nous ramè­nent à la source, celle de notre human­ité avec ses contradic­tions con­sti­tu­tives que le chant du poète res­saisit en leur point d’émer­gence. Ce qui sourd là, c’est le chant du monde que Lam­ber­sy fait réson­ner dans son ampleur. Le souf­fle pri­mor­dial, sa réso­nance cos­mique, touchent au plus pro­fond de nous l’om­bil­ic de notre être-là.

Grâce au poème, notre nativ­ité retrou­ve son lieu car le « pre­mier-né » que chante le poète demeure en cha­cun : Ce pre­mier-né / l’aîné / qui déchi­ra le voile // Est le cri // Et nous serons / dans son sil­lage hors / d’haleine / comme un sexe / à la pour­suite de sa perte (…). Par bon­heur, la poésie lyrique, pro­fonde et authen­tique, assume la négati­vité, les brisures, les trous du corps et de la présence. L’ange qui donne le poème, « psaume enroué», « hymne brisée », don et aban­don, ne vient au poète que dans les failles du poé­tique : de quel néant es-tu fait / ange // (…) car voici que j’a­vance / dans le désas­tre pau­vre d’un / poème // (…) ah ! je n’ai d’e­spérance / que dans l’im­men­sité (…). Et puis voici Ecce homo, le poème dressé con­tre la destruc­tion, la puis­sance ul­time du mutique : Nous mar­chons / Con­tre l’im­mense mort / Con­tre l’énorme vent puant /  De sa res­pi­ra­tion (…). Toute grande poésie se fait con­tre, en­vers et mal­gré tout, con­tre les forces qui nous tirent vers le bas, cette mort qui nous tra­vaille.

Le poète agit comme un chaman, un guéris­seur qui, à tra­vers une danse, une transe cathar­tique, ex­pulse et régur­gite le mal, la mal­adie humaine. Par le chant du poète, le négatif se voit retourné con­tre lui-même. Or, tout en marchant « con­tre », l’homme avance aus­si « dans » : Nous allons / Dans l’antre lip­pu / De la mas­ti­ca­tion des morts / Dans son coma croupi / De rumi­nant (…). Telle est la posi­tion inten­able de l’homme écartelé entre le « con­tre » et le « dans ». C’est là qu’il se trou­ve, dans la déchirure. Le corps se fait la lyre de ce séjour qui nous atteint jusque dans la moelle et les entrailles. Mais par l’en­tre­bâille­ment de ses métaphores, le poème laisse entrevoir la nudité de son désas­tre. Et tout le chant, orgues de l’or­ganique, s’élève « pour abru­tir notre douleur », « pour engour­dir les plaies / Des coups de griffes du temps ». Le livre de la lumière et des ombres, dans l’ac­com­plisse­ment de 1′ « amor fati », prononce le grand Oui. Hom­mage et louange à toute la créa­tion dans sa con­ju­gai­son de l’év­i­dence et du voile­ment : Là où / se cachent les ques­tions / du som­meil et de la mort. Hom­mage im­possible : Car il paraît bien dif­fi­cile / de trou­ver le mot / qui dit / louange, louange pour per­son­ne (…). N’empêche : hymne à la total­ité de l’être, le poème égrène ses mul­ti­ples salu­ta­tions : Salut car nous vivons / sous un même toit d’in­dif­férence / dans la beauté qui nous ignore (…).

La clair­voy­ance du regard poé­tique s’af­firme plus avant dans le très beau poème “Con­naisse­ment du regard”. Proso­die éton­nante, ciselée au silex, qui re­nouvelle rad­i­cale­ment le phrasé et le rythme. Le poème décrit avec une pré­cision clin­ique un état des lieux, le na­vire de l’ex­is­tence et sa car­gai­son, et rend sen­si­ble, par sa vision calme et tra­gique, le cours de notre vie abîmée : Les pièces de rechange se sont révélées en fait être des / armes. Elles n’ar­riveront pas à des­ti­na­tion mais servi­ront des caus­es per­dues.

Chaque homme est « un naufragé » de sa pro­pre exis­tence qui «vit désor­mais dans le gail­lard d’a­vant et chante au cou­cher du soleil». Demeure le mys­tère : « Les écoutilles sont scel­lées : les sceaux, in­déchiffrables (…) ». Le poème s’inter­rompt sur une ouver­ture en point de fuite, une affir­ma­tion à portée ontolo­gique : Ici finit le con­naisse­ment du re­gard ; car ce qui n’est pas / dit doit aus­si pou­voir con­tin­uer le voy­age. Enfin, ces Car­nets res­pi­ra­toires trou­vent leur achève­ment dans le dernier poème, le Semainier d’amour. Le ton rap­pelle Le can­tique des can­tiques mais avec des métaphores plus abruptes et sauvages. L’on y voit con­den­sé l’in­for­mu­la­ble de l’amour, lui dont le souf­fle ani­me toute la poésie de Wern­er Lam­ber­sy. 

Echang­erais nuits blanch­es con­tre soleil même timide nous con­duit vers d’autres paysages de l’âme. Bel ouvrage qu’ont réal­isé les édi­tions de L’Amouri­er : un livre très pic­tur­al qui respire en une suite de tableaux où, à chaque page, une pen­sée (en haut à gauche) — feuille ou cerf-volant — flotte dans les airs tan­dis que la sec­onde (en bas à droite) est comme posée au sol. Diag­o­nales d’une médi­ta­tion qui suit sa mesure et ses paus­es. L’e­space du livre est celui de la lib­erté, d’un délasse­ment savoureux plein de gai­eté, d’hu­mour et de grav­ité. Quand le poète a ses humeurs, il s’a­muse et joue (mais on le sait : le jeu, c’est très sérieux !), tan­tôt bad­i­nant (Bat­tre un blanc d’œuf / en neige /  rend la vie plus légère), tan­tôt acerbe (La bourse / est la pornogra­phie légale / de l’ar­gent), tan­tôt grave (Pas de plaisir sans / l’ar­rière-goût douloureux / de la mort). Traits d’e­sprit, pen­sées, pointes aiguës, c’est vif et revig­o­rant, de l’éter­nelle jeu­nesse du poète. Cer­taines pen­sées parse­mées de-ci de-là lais­sent entrevoir un « ars poet­i­ca » (N’écrivez rien / dont vous ne soyez pas sûrs / de n’être pas l’au­teur). Avec ses apho­rismes où brille la pen­sée poé­tique, Lam­ber­sy pra­tique l’hu­mil­ité, la sagesse, la capac­ité de sourire tant de soi-même que de la grav­ité des choses (Main­tenant / tu es trop vieux pour mou­rir / lui dit son fils).

Philippe Lekeuche

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)