Werner Lambersy, L’éternité est un battement de cils (anthologie personnelle)

Le temps et les poèmes

Gas­ton COMPÈRE, Lux mea. Antholo­gie poé­tique arbi­traire 1952–2004, Mael­ström, 2004

Wern­er LAMBERSY, L’é­ter­nité est un bat­te­ment de cils (antholo­gie per­son­nelle), Arles, Actes Sud, 2004.

51PNWVVFYYL._SX195_Deux de nos auteurs, et non par­mi les moins pro­duc­tifs, Gas­ton Com­père et Wern­er Lam­ber­sy, pub­lient qua­si simultané­ment des antholo­gies de leurs poèmes. L’an­tholo­gie, c’est selon, a un par­fum de con­sécra­tion ou un avant-goût de ci­metière, puisque la loi du genre sélec­tionne ses élus sur leur durée. C’est aus­si une manière de (re) décou­vrir une œuvre, de retrou­ver des bribes de lec­tures anci­ennes, de crois­er les grandes lignes d’une vie ou, puisque dans ces cas-ci la sélec­tion a été faite par les au­teurs, de juger ce qu’ils nous présen­tent comme le meilleur d’eux-mêmes. Quoi que j’aie pu écrire, il n’est pas ques­tion d’en­ter­re­ment ; voyons donc quelle vi­gueur pro­posent ces pages rafraîchies. Une note encore, néan­moins : ces an­thologies sont tirées de recueils généra­lement épuisés — dif­fi­ciles donc à (re)lire ; elles courent ain­si le risque de biais­er l’œu­vre ou de faire du lecteur l’o­tage d’une vis­ite guidée.

Vibrer

compere lux meaLux mea, de Gas­ton Com­père, sous-titrée Antholo­gie poé­tique et arbi­traire, s’é­tale sur cinquante années d’écri­t­ure, ce qui té­moigne d’une belle longévité, mais, sur­tout, laisse imag­in­er que, les épo­ques ayant changé, le ton de l’au­teur se modi­fie au fil du par­cours pour rester en réso­nance avec son époque. C’est effective­ment le cas mais il faut pré­cis­er que cette antholo­gie ne respecte pas un ordre chro­nologique, elle est artic­ulée sur des (extra­its de) recueils qui se font écho, prolon­gent ou réabor­dent un pro­pos. Et si, par exem­ple, Boue suit Lieux de l’ex­tase, ce n’est pas tout à fait inno­cem­ment…

Le titre le laisse devin­er, la pré­face le pré­cise : Com­père, au terme d’un com­bat sans hâte au sein d’un grand dé­sordre, avec les mots qui tan­tôt fuient, tan­tôt se met­tent à la file, voudrait que le poème pro­pose un « espace de lu­mière » dans lequel le lecteur se recon­naisse. Et, de fait, dès les pre­mières pages, les plus anci­ennes, La nuit pour­ra mon­ter de ma chair souter­raine sig­nale la part obscure du vivant qui, avec les té­nèbres envi­ron­nantes, forme l’ob­ses­sion pre­mière qui tra­verse toute une œuvre dans laque­lle la lumière est atten­due comme une rédemp­tion : Pas de conso­lation pour l’in­con­solé, / mais la lumière. Le pre­mier recueil est sou­vent rimé, un peu raide. On entend dans le fond se con­stituer une voix orig­i­nale, mais on dirait que la forme a été bridée, con­trainte pour entr­er dans le moule clas­sique de l’époque. Le plus éton­nant, c’est qu’à un autre moment, bien plus tard, Com­père va utilis­er une forme com­plète­ment éclatée qui n’ap­porte au­cune valeur ajoutée à son pro­pos mais cor­re­spond à la mode des années 80. En revanche, on trou­vera dans « Europe mon amour », une forme qui s’est per­due, celle par laque­lle le poète et le ci­toyen, l’his­to­rien et le vision­naire par­lent d’une seule voix, dans laque­lle le poème se super­pose au plaidoy­er et au man­i­feste pour que le con­ti­nent sorte des anci­ennes guer­res et devi­enne une com­mu­nauté. Même si la grandilo­quence appa­raît désuète, l’é­mo­tion est d’au­tant plus présente que nous vivons désor­mais dans un quo­ti­di­en issu de la force de ce genre d’ap­pel, du militan­tisme de cet espoir.

Au reste, Gas­ton Com­père espère beau­coup, il est un cœur tour­men­té qui tan­tôt tem­pête, tan­tôt gémit, tan­tôt invoque. Sa com­plainte croise régulière­ment les anges et la rose, le feu, les ma­rais et les astres. Il est d’essence roman­tique, s’échafaude de baroque, lourd d’un char­roi de références sous-enten­­dues, mais sait que le voy­age est immo­bile et cir­cu­laire. Il use de l’emphase, exaltée ou exta­tique, avec du souf­fle, du cof­fre, de la pro­fondeur, mais il ne veut rien tant que dormir. Il sem­ble désœu­vré avec juste Au cœur de la parole per­due, la foi et voudrait sim­ple­ment con­templer, mais Dieu épilep­tique dans les signes le pousse : l’écri­t­ure repart, cher­che encore mais repasse imperturbable­ment dans ses pro­pres traces. En musi­cien, Com­père cherche à faire vibr­er son chant intérieur dans le silence du poème, mais au risque d’as­sour­dir le lecteur. Il joue de sa facil­ité et d’un culte de la fécon­dité (qu’il dit d’ailleurs aus­si bien dans la chair des femmes que dans le vert des pold­ers), mais s’a­muse seul de ses jeux de mots ou allitéra­tions cacoph­o­niques.

J’aime qu’on soit au point de dés­espoir / où l’essence et le sang sont d’un noir d’en­cre ne peut être qu’une pose, pas un souhait sincère. L’an­tholo­gie a ceci de cru­el qu’en con­den­sant l’œu­vre, elle en fait éclater les cou­tures. Il faut lire Gas­ton Com­père, mais à petites dos­es, c’est une grande voix qui n’a pas tou­jours trou­vé sa forme exacte. On regret­tera que, dans ce livre, les re­cueils com­men­cent en page de gauche, au dos du titre, ce qui donne l’impres­sion d’avoir voulu bour­rer le vol­ume, et qu’il n’y ait ni table des matières ni — c’eût pour­tant été une bonne occa­sion — bib­li­ogra­phie com­plète de l’au­teur. Toute­fois, le livre est accom­pa­g­né d’un CD reprenant quelques-unes des œu­vres musi­cales de Com­père, manière de décou­vrir le créa­teur par une autre fa­cette ; ce n’est pas le lieu d’en faire la cri­tique ici mais j’ai eu du plaisir à l’é­couter et à sat­is­faire ma curiosité en décou­vrant enfin des pièces dont je n’ig­no­rais pas l’ex­is­tence sans les avoir jamais enten­dues — un vrai bonus.

Danser

Autant l’un est pro­lixe, autant l’autre est pro­fus. De Wern­er Lam­ber­sy, il est en effet dif­fi­cile d’énumér­er les recueils (et d’en compter les réédi­tions) sans avoir le tour­nis. Dans une telle masse de références, cette antholo­gie per­son­nelle fait fig­ure de Lam­ber­sy, ver­sion légère, ce qui n’a rien de péjo­ratif, au con­traire, puisqu’au lieu de le tra­quer chez de mul­ti­ples édi­teurs, on retrou­ve l’au­teur tout entier dans un for­mat mani­able. Très intel­ligem­ment, Wern­er Lam­ber­sy ne s’est pas con­tenté d’align­er ses textes anciens en ordre chronologique ; il a choisi de com­pos­er un recueil en gla­nant les textes dans son œuvre passée. Ain­si L’é­ter­nité est un bat­te­ment de cils appa­raît-il comme un livre neuf — un tra­vail de poète, de créa­teur — plutôt que comme un regard rétro­spec­tif ou un classe­ment don­né pour mémoire. La dif­férence est de taille et tout autre la con­sid­éra­tion accordée au sen­ti­ment du lecteur…

Dès la pre­mière ligne, Lam­ber­sy avoue laiss­er faire le poème puis écrire ce qui s’en approche le plus. Tout ici tient dans la capac­ité à saisir ce qui passe et à lui don­ner forme, un atti­tude qui con­siste, non pas à être le jou­et des élé­ments comme on pour­rait le croire de prime abord, mais à s’en faire un acteur dont l’art tient pré­cisé­ment à l’im­pres­sion qu’il laisse de n’avoir touché à rien, de s’être glis­sé dans un flux sans avoir provoqué d’inu­tiles remous. De fait, on ne peut pour­tant pas avoir écrit pen­dant près de quar­ante ans sans avoir tra­ver­sé et vécu des épreuves — ne serait-ce que vieil­lir… Aus­si voit-on Lam­ber­sy tan­tôt con­cis, tan­tôt délié, extraver­ti célébrant ce qui l’en­toure ou replié sur une médi­ta­tion, mais la forme de ses poèmes, parce qu’elle a été tra­vail­lée pour être sim­ple et effi­cace, reste aus­si pré­cise dans les for­mules lap­idaires que dans les amples prosodies ; seul le résul­tat com­pte, la manière d’y par­venir ne doit pas préoc­cu­per le lecteur. Lam­ber­sy a par ailleurs pris le par­ti d’un ton affir­matif — non par dogme mais parce que cette manière est por­teuse, féconde — et si le fond reste générale­ment grave, il invite prompte­ment à se réjouir, s’émer­veiller en sorte de ne pas s’il­lu­sion­ner sur le statut de vivant mais de célébr­er le plai­sir pen­dant qu’il est temps. Il n’y a qu’une nuit. Elle dure depuis tou­jours ou la mort est tout au début / le poème aus­si, mais De la pous­sière / je ne con­nais que les danseurs ou L’amour a la tète sur les épaules de l’autre.

Lam­ber­sy ne sonde pas ses états d’âme, il pense à par­tir du cos­mos : c’est une grande manœu­vre qu’on ne fait pas dans un coin puisqu’il s’ag­it de ne traiter la chair et la matière, le temps ou l’amour, la peine et l’ex­tase que dans ce qu’ils ont d’u­ni­versel. Ain­si le poète, prenant à bras-le-corps ce qu’il vit ou subit, rejoint le philosophe et illus­tre autant qu’il porte une déon­tolo­gie de l’ex­is­tence : L’art règle sa vision sur des pro­fondeurs et des inten­sités de ténèbres ou le poème met le monde / au monde. Au pas­sage, il faut sig­naler que, dans sa pré­face, Lam­ber­sy répond claire­ment à ceux qui pensent que le poème n’au­rait plus de légitim­ité après (ou pen­dant) les bar­baries. Tout / serait-il donc / danser ? Non pas, mais danser est pos­si­ble, pos­er la ques­tion aus­si. La con­di­tion humaine laisse le choix ouvert et la respon­s­abil­ité de forg­er des répons­es inachev­ables. Jamais on n’a con­duit / le poème ni la vie // où ils ne voulaient / pas //sans qu’ils cessent / aus­sitôt d’être.

D’une antholo­gie à l’autre, deux mon­des, deux manières de dire, deux plon­gées en pro­fondeur qui son­dent nos eaux trou­bles et une fragilité essen­tielleCar quelque chose au fond / de moi / la soli­tude / ou quelque chose comme ça / miaulait pour qu’on l’adopte (Lam­ber­sy).

Jack Keguenne

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°137 (2005)