Ariane LE FORT, Comment font les autres ?

Ni plus ni moins

Ari­ane LE FORT, Com­ment font les autres ?, Seuil, 1994

Il est de ces lec­tures que l’on fait sans déplaisir aucun mais qui, une fois le livre refer­mé, ne sem­blent laiss­er d’autre sen­sa­tion que celle de se trou­ver face à un objet anodin, sans relief où accro­cher une émo­tion inédite, où engager une réflex­ion neuve. Cepen­dant l’im­pres­sion pre­mière mérite peut-être, para­doxale­ment, que l’on s’y arrête. En ce sens, le dernier (et deux­ième) roman d’Ar­i­ane Le Fort est un par­fait ter­rain d’ob­ser­va­tion. Com­ment font les autres ?accuse d’emblée, par son titre, un pro­pos apparem­ment naïf et dépourvu d’am­bi­tion. Le thème en est d’ailleurs banal — dans le sens neu­tre du terme — : quoi de plus com­mun que le désir d’aimer et de se faire aimer pas­sion­né­ment ? Lorsqu’ Estelle ren­con­tre Ruben — le croiriez-vous ? —, c’est aus­sitôt le coup de foudre, ou du moins cela y ressem­ble beau­coup. Le corps et l’e­sprit sont tout à coup plus légers, l’air plus flu­ide, le temps plus élas­tique. Et elle y croit. N’est-ce pas ain­si que les choses se passent quand on aime ? Et d’ou­bli­er que la pas­sion amoureuse, quand bien même elle ne serait illu­soire, n’est qu’un instant irré­médiablement éphémère dont l’avenir ne peut être que dans le sou­venir. La réal­ité, toute quo­ti­di­enne, reprend finale­ment ses droits et le roman s’achève sur ce con­stat, non pas dés­abusé, mais sim­ple­ment dégrisé. L’in­térêt qui s’en dégage néan­moins, c’est que, sans avoir l’air d’y touch­er, le pro­pos fait mouche sur deux tableaux à la fois : d’une part, on y trou­ve la cri­tique explicite de toute une tra­di­tion, en grande par­tie ro­manesque, qui exalte l’amour idéal, et d’autre part, la mise en cause beau­coup plus voilée d’une lit­téra­ture qui se com­plait à dé­crire les duperies de la pas­sion. En effet, à repren­dre ce thème éculé s’il en est, on at­tendrait d’un écrivain qu’il le renou­velle d’une manière ou d’une autre, qu’il nous étonne ici et là, nous emporte par la person­nalité qu’il y imprime, la qual­ité particu­lière d’un style. Curieuse­ment, Ari­ane Le fort sem­ble s’être attachée à gom­mer tout ce qui pour­rait sin­gu­laris­er son pro­pos, l’éloign­er de l’ex­péri­ence com­mune, ou tout au moins de la représen­ta­tion que l’on s’en fait générale­ment. Il y a là, en fait, une grande habileté qui con­siste à déjouer les pièges du lyrisme et, à l’op­posé, d’un réal­isme cru dans lesquels bon nom­bre de romanciers don­neraient allè­gre­ment, per­suadés d’ap­porter ain­si une vision puis­sante, et dès lors, for­cé­ment intéres­sante. Dans le roman d’Ar­i­ane Le Fort, il n’est jusqu’aux scènes éro­tiques qui, dans leur banal­ité, ne ren­voient à une sage médi­ocrité, décrite le plus sim­ple­ment du monde. Et si cette simpli­cité, loin d’être un aveu de carence imagina­tive, n’é­tait pas plutôt le signe d’une adé­quation réussie entre une matière romanesque, une idée et les mots qui l’ex­priment ? A l’en­con­tre de cette Estelle, pas­sionnément amoureuse, qui « par­lait, croy­ant touch­er sa cible, cer­taine que son his­toire était uni­verselle mais infin­i­ment pré­cieuse, le genre d’his­toire qui donne un sens au monde, mais oui, ni plus ni moins ». Peut-être Com­ment font les autres ? est-il un roman qui con­fine à cette justesse : ni plus, ni moins. Mais c’est déjà beau­coup.

Dominique CRAHAY

 

 

  Le Car­net et les Instants n° 83, 15 mai – 15 sep­tem­bre 1994