Le Pierrot et l’Arlequin : la correspondance d’Albert Giraud

Pour Sask­ia Bursens, Cécile Haekens,
Flo­rence Lar­balestri­er et Mélanie Michelet,
déchiffreuses de cor­re­spon­dance en temps con­finés

Hormis l’avenue schaer­beekoise qui porte son nom et croise les grands noms de Zola et de Ver­haeren qui l’éclipsent, Albert Giraud est large­ment oublié aujourd’hui. Au mieux est-il asso­cié à une cer­taine nos­tal­gie mièvre ou à des motifs lyriques qui ne font plus recette.

Les lamen­ta­tions du poète, qui se don­nait pour con­va­in­cu de l’injustice pro­fonde qui frappe les exis­tences humaines (la céc­ité qui le gagne dès la Pre­mière Guerre mon­di­ale jusqu’à son décès en 1929 a con­sid­érable­ment ren­for­cé cette con­vic­tion), expri­ment sou­vent le regret d’un monde dis­paru et enjoignent au repli dans les con­so­la­tions de l’art.

Puisque je n’ai pu vivre en ces siè­cles mag­iques,
Puisque mes chers soleils pour d’autres yeux ont lui,
Je m’exile à jamais dans ces vers nos­tal­giques
Et mon cœur n’attend rien des hommes d’aujourd’hui.[1]

Le fard blanc du Pier­rot lunaire, déli­cieuse­ment suran­né à notre époque, aura sans doute enseveli la fig­ure d’un fin let­tré, d’un jour­nal­iste incisif, d’un poète vir­tu­ose. Le sym­bol­iste belge, fier ten­ant de la doc­trine de l’art pour l’art, s’est sans doute enfer­ré dans l’incarnation du per­son­nage qui lui a pour­tant apporté la célébrité. Le poète avait quelque chose à défendre, qui débor­dait de loin les seules ambi­tions esthé­tiques. « Si Albert Giraud demeure l’intransigeant puriste que l’on sait, il doit aus­si à son orig­ine plus mod­este une posi­tion insta­ble, voire men­acée, pro­tégée par des con­di­tions qui ne peu­vent vari­er », analyse Paul Aron[2]. Dans le champ lit­téraire belge de la fin du 19e siè­cle, comme du début du 20e, les options artis­tiques se con­fondent avec des choix poli­tiques, qu’ils soient assumés con­sciem­ment ou non.

Toute­fois, c’est davan­tage sur le plan de l’imaginaire que je souhait­erais pos­er la réflex­ion. Plus qu’une posi­tion dans le champ lit­téraire (poten­tielle­ment partagée par d’autres et qui se donne à voir dans l’espace pub­lic avant tout), il y a lieu là d’observer une « pos­ture », au sens où Jérôme Meizoz entend ce terme : « une image de soi qui dépasse les coor­don­nées d’identité du citoyen », autrement dit une « iden­tité énon­cia­tive »[3], qui se déploie tant dans la sphère publique que dans la sphère privée.

En effet, Albert Giraud enfile sci­em­ment le cos­tume de Pier­rot en toutes cir­con­stances, y com­pris dans sa cor­re­spon­dance privée : « Pier­rot, vois-tu, c’est un être imag­i­naire, et si réel, un com­posé de tous ceux que j’aime, et c’est tou­jours avec lui que je suis quand je suis seul. Il est si indul­gent, Pier­rot, et il com­prend tant de choses », écrit-il à Louis Delat­tre (let­tre du 9 mars 1890, ARLL 4/13/8). Pier­rot devient un dou­ble auquel il famil­iarise ses amis, non sans y assumer la part d’enfance qui est en lui : « Dis-moi si tu fais quelque chose, quelle est la couleur du temps à Fontaine, tous les enfan­til­lages que tu voudras. Tu sais que Pier­rot, en raf­finé, aime beau­coup ça, et même sans raf­fine­ment du tout. » (let­tre à Delat­tre du 4 avril 1890, ML 2301/9).

Si la tru­cu­lence des let­tres de Giraud varie selon les cor­re­spon­dants, les con­fi­dences aux amis proches (en par­ti­c­uli­er Delat­tre, Destrée et Gilkin) mon­trent une facette mécon­nue du poète de la Jeune Bel­gique : un esprit de déri­sion féroce qui sem­ble con­traster avec le ton de ses vers. Con­tant ain­si à Jules Destrée un rêve « drôle » qu’il a fait, il ajoute – traquant le mot d’esprit freu­di­en avant la let­tre – une touche d’autodérision envers son humour potache, apparem­ment devenu prover­bial aux yeux de ses amis : « C’était un immense potager, prière de ne pas lire “potach­er”, con­sacré à la cul­ture de bizarres asperges » (let­tre non datée, ARLL, 4/12/1).

L’enfariné raf­finé cache en effet sous sa mise une repar­tie tan­tôt empreinte d’ironie, tan­tôt totale­ment rus­tre. Sem­blant tomber le masque dans le privé, Giraud ne fait que lui don­ner une autre vêture. S’assimilant au Pier­rot dans les let­tres qu’il écrit à ses amis les plus proches, c’est pour­tant du cos­tume d’Arlequin qu’il s’affuble. L’on sait que dans la com­me­dia dell’arte, Pier­rot est l’un des seuls per­son­nages à ne pas porter de masque, con­traire­ment à Arle­quin qui arbore un faciès noir : le noir vs le blanc, les couleurs vs l’absence de couleur. La can­deur de Pier­rot, qui n’est pas pour autant igno­rance ou naïveté, s’oppose égale­ment à la mal­ice de son rival qui, lui, cul­tive les vices comme autant de ver­tus.

Giraud ressasse cette oppo­si­tion dans son œuvre mais non dans les mis­sives qu’il envoie à ses amis. Les deux per­son­nages de la com­me­dia dell’arte se toi­saient en effet sans se crois­er au fil des douzains que pro­po­sait déjà le recueil du Pier­rot lunaire : le poème « Arle­quinade » faisant face au « Pier­rot polaire » ; « À Colom­bine », à « Arle­quin »). Dans la même per­spec­tive, il y aurait lieu, à la lumière de la cor­re­spon­dance, de relire Pier­rot Nar­cisse, que Giraud pub­lie dès 1887, à peine trois ans après le Pier­rot lunaire, et qu’il dédie à Iwan Gilkin en des ter­mes explicites, en évo­quant son per­son­nage telle « une ombre » qui ne le lâchera jamais : « un Pier­rot vêtu de blanc / Qui me ressem­ble comme un frère »[4].

Dans cette pièce de théâtre, Arle­quin et Pier­rot se déchirent autour d’un per­son­nage féminin nom­mé Éliane, que Giraud n’emprunte pas vrai­ment à la com­me­dia dell’arte, même s’il l’apparente à Cas­san­dre et à Arle­quin. L’une des tirades de Pier­rot, dont le com­porte­ment com­mence à inquiéter Éliane, divise le monde en deux « races » :

L’une éprise de force et de réal­ité,
Belle, lux­u­ri­ante, héroïque, ravie
Par la banal­ité splen­dide de la vie.
Et cette race-là est celle des heureux !
L’autre est la race des rêveurs, des songe-creux,
Et de ceux qui, nés sous le signe de Sat­urne,
Ont un lever d’étoiles en leur cœur tac­i­turne !
[…]
C’est la race de ceux dont les rêves blasés
Se meurent du regret d’être réal­isés ![5]

Si les deux caté­gories sont rabattues sur l’opposition entre la « joie » d’Arlequin et la « ran­cune » de Pier­rot, l’on perçoit néan­moins que les deux zan­ni de la com­me­dia dell’arte con­stituent en réal­ité les deux faces de la pos­ture que Giraud se forge. Con­fron­té à ses con­tra­dic­tions, Pier­rot, dans la dernière scène, embrasse d’ailleurs son pro­pre reflet dans le miroir en procla­mant : « Oui, je me suis tué : mais comme je vais vivre ! » Accepter sa pro­pre duplic­ité relance ain­si l’appétit de vivre…

L’on oublie sou­vent que l’ambition que le poète pour­suiv­ait en adhérant à la théorie de l’art pour l’art était de par­venir, par la sin­gu­lar­ité de sa pro­pre sen­si­bil­ité, à l’universel, à l’instar des écrivains qu’il jugeait les plus impor­tants au sein de l’histoire lit­téraire. Edmond Picard, dont il fut le rival jusqu’à leur fameux duel (1885), n’a eu de cesse de le provo­quer sur ce point au fil des arti­cles au vit­ri­ol que les deux ani­ma­teurs de revue s’adressaient, qui dans La Jeune Bel­gique, qui dans L’Art mod­erne. Giraud réprou­vait ain­si l’idéologie nation­al­iste de Picard appliquée aux arts et n’a de cesse de railler ce dernier, comme bon nom­bre de ses con­tem­po­rains, à tra­vers les let­tres qu’il adresse à ses amis : « on a soumis la grande hor­reur [un numéro de La Jeune Bel­gique] à Picard ! L’Amiral, paraît-il, s’est tor­du ! […] Les anabap­tistes sont telle­ment à l’envers qu’ils croient voir dans l’article de tête une attaque con­tre les con­férences de la sec­tion d’Art à la Mai­son du Peu­ple ! » (let­tre à Iwan Gilkin non datée, ML 2589/58).

L’auteur de Hors du siè­cle sait qu’un grand auteur s’appuie résol­u­ment sur son expéri­ence sub­jec­tive pour bâtir son œuvre : « L’âme humaine est uni­verselle. Les vastes mou­ve­ments d’idées, de sen­ti­ments et de sen­sa­tions qui à cer­taines péri­odes se lèvent sur le monde, sont des marées si larges qu’elles sub­mer­gent et ren­versent tout ». Et d’ajouter, usant de l’exemple français : « Hugo, Lamar­tine et Baude­laire, ont-ils été des écrivains de ter­roir ? Sont-ils des Gaulois ? Sont-ils même des Français ? Et n’en ont-ils pas moins exprimé dans leurs vers un état par­ti­c­uli­er de l’âme con­tem­po­raine ? »[6]

Comme son Pier­rot, Giraud n’aura eu de cesse de s’observer scrupuleuse­ment pour s’offrir la des­tinée de poète qui fut la sienne : accepter de mourir à soi-même en se con­frontant à son pro­pre reflet – tou­jours trompeur –, afin de créer ce qui puisse par­ler à cha­cun. Précé­dant Aragon de quelques décen­nies, Giraud insiste sur la dimen­sion néces­saire­ment men­songère de la lit­téra­ture : « L’art est le plus saint et le plus splen­dide des men­songes »[7]. En ce sens, le choix du pseu­do­nyme, qui oppose le « garde-civique récal­ci­trant (Albert Kayen­bergh) […] au poète lyrique (Albert Giraud) » (let­tre à Delat­tre du 17 juin 1889, ARLL 4/13/4), pro­jette l’ombre du men­songe sur la vie même et mon­tre que le « Clair de lune » de Ver­laine péchait d’être encore trop uni­voque dans sa vision de l’âme humaine :

Votre âme est un paysage choisi
Que vont char­mant masques et berga­masques
Jouant du luth et dansant et qua­si
Tristes sous leurs déguise­ments fan­tasques.[8]

Giraud n’est pas dupe de sa pro­pre mélan­col­ie. Si dans ses œuvres lit­téraires, il police con­scien­cieuse­ment le masque du per­son­nage sans masque, sa cor­re­spon­dance offre un tout autre por­trait de l’écrivain, com­plé­men­taire et essen­tiel pour com­pren­dre la façon dont il con­stru­i­sait et jouait de la pos­ture du Pier­rot en la con­tre­bal­ançant, de manière implicite, par la fig­ure d’Arlequin. Pier­rot phénix à tra­vers la con­fronta­tion avec son noir antag­o­niste, voilà le pro­gramme que se fixe Giraud dans une let­tre à Destrée dès 1885 : « Quant à Pier­rot, il est mort, et pour le ressus­citer en moi de temps en temps, je suis for­cé d’avoir recours à un spiritisme chimérique. Je l’ai lais­sé, le pau­vre Dieu blanc, tomber dans mon encrier, et le voilà noir, por­tant son pro­pre deuil, pour l’éternité » (let­tre du 7 mai 1885, ARLL 4/12/3).

Christophe Meurée


[1] Le poème « Hors du siè­cle », qui sera bien­tôt repris en ouver­ture du recueil du même titre, a d’abord paru dans Le Par­nasse de la Jeune Bel­gique (Paris, Léon Vanier, 1887, pp. 111–114).
[2] Paul ARON, Les écrivains belges et le social­isme (1880–1913), Brux­elles, Labor, coll. « Archives du futur », 1985, p. 157.
[3] Jérôme MEIZOZ, Pos­tures lit­téraires. Mis­es en scène mod­ernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007, p. 18.
[4] Albert GIRAUD, Pier­rot Nar­cisse, dans Héros et Pier­rots, Brux­elles, Édi­tions de la Vie intel­lectuelle, 1928, p. 107.
[5] Ibid., p. 143.
[6] Albert GIRAUD, « À L’Art mod­erne », dans La Jeune Bel­gique, t. IV, n°1, 1er jan­vi­er 1885, p. 140.
[7] Albert GIRAUD, « Les hérésies artis­tiques », dans La Jeune Bel­gique, t. IV, n°4, 5 avril 1885, p. 252.
[8] Paul VERLAINE, « Clair de lune » (Fêtes galantes), dans Œuvres poé­tiques com­plètes, Paris, Gal­li­mard, « Pléi­ade », 1962, p. 107.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°209 (2021) — série “Les Instan­ta­nés des AML”

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