Claire Lejeune, Le livre de la mère

L’éveil d’une femme bilan

Claire LEJEUNELe livre de la mère, Luce Wilquin, 1998

claire le jeune le livre de la mèreCela pour­rait être un roman, la rela­tion d’une vie qui a bifurqué à par­tir d’une banal­ité sans pen­sée, sans regard sur soi, à par­tir d’un enfer­me­ment provin­cial, famil­ial, mat­ri­mo­ni­al et sex­uel dont aucune issue n’é­tait con­cev­able, à par­tir de sit­u­a­tions écrites d’a­vance et dont il n’y aurait rien à dire hormis juste­ment, comme dans un vieux et dés­espérant réc­it réal­iste, que « la vie n’est jamais si bon(ne) ni si mauvais(e) qu’on croit ». Ce pour­rait être une auto­bi­ogra­phie tail­lée à coups de menus faits nom­breux et exem­plaires, quand un seul a pour­tant suf­fi : « Ce di­­manche-là, j’é­tais dis­traite­ment occupée à remuer le pot-au-feu lorsque brusque­ment je fus immo­bil­isée… D’un coup, je me trou­vai retournée, trans­portée au-dedans de moi… » Ce pour­rait être un sévère traité philosophique, mul­ti­pli­ant les références et les jus­ti­fi­ca­tions.

Ce pour­rait être quan­tités de choses, mais c’est Le livre de la mère de Claire Leje­une, soit le bilan pré­caire et pro­vi­soire d’une pen­sée en per­pétuelle gesta­tion, qui ne peut se penser sans pen­ser le monde, mais qui ne peut non plus avoir de portée poli­tique sans re­venir con­stam­ment sur ses fonde­ments poé­tiques et indi­vidu­els et sur les con­di­tions de son émer­gence. L’au­teure de L’ate­lier affirme d’emblée s’être lancée dans un « livre impos­sible », « sans mod­èle », à la struc­ture résol­u­ment éclatée.

Des frag­ments de l’œu­vre poé­tique et des pans entiers des essais antérieurs vien­nent effective­ment dia­loguer avec le texte en cours et se mêlent à des cita­tions de pen­seurs-clefs comme Rim­baud, René Char ou Pla­ton… Il n’est dès lors pas ques­tion de pro­duire une syn­thèse ni de met­tre un point final à plusieurs décen­nies d’aven­ture intel­lectuelle.

A con­trario, la somme au­jourd’hui pub­liée se révèle plutôt mar­quée par la thé­ma­tique du com­mence­ment. Au com­mence­ment n’é­tait pas le verbe mais le rejet de la parole poé­tique, analogique, mais l’évic­tion du poète de la Cité idéale, mais le con­fine­ment et l’al­ié­na­tion des femmes. C’est sur de telles exclu­sions que se sont ap­puyés les piliers de la civil­i­sa­tion occi­den­tale que con­stituent le Chris­tian­isme, le rationa­lisme et le pri­mat du Père et de la rai­son d’E­tat. Claire Leje­une aboutit auda­cieuse­ment à cer­tains ren­verse­ments de perspec­tive, puisque, par exem­ple, la « mort de Dieu » aurait com­mencé dès que Dieu vou­lut s’in­car­n­er, dès qu’il se fit chair à tra­vers le fils sac­ri­fié. La mort de Dieu est en germe au début de l’His­toire, au début de la morale, et ne mar­que donc pas, dans le vacarme et la fureur de ces derniers siè­cles, la fin de l’éthique, le « tout est per­mis » dont se garga­risa un Bernard-Hen­ri Levy dans Le Testa­ment de Dieu « Où se conçoit son human­ité, Dieu com­mence à mourir. Pour sauver la sur­nature divine, il fal­lait lui sac­ri­fi­er la vie de cet homme né d’une femme et qui dis­ait incar­n­er le verbe du Père (…) ». Le rôle de cha­cun, femme ou homme, est de renouer créa­tive-ment avec les paroles con­fisquées, celles d’Hér­a­clite, poète-philosophe d’a­vant la rai­son socra­tique, celles aus­si de Jésus, bâtard absolu et poète sans écrits, « ancêtre du poète que ne meut plus la mimé­sis ». C’est encore d’échap­per aux rap­ports de dom­i­na­tion et aux hiérar­chies, explicites ou non, de tutoy­er son exis­tence pour la vivre dans un cir­cuit de rela­tions avec soi et autrui, avec le refoulé du passé et l’ac­cep­ta­tion du « pas gag­né par la ci­vil­i­sa­tion ».

À la ques­tion tant ser­inée « Pour­quoi des poètes en tant de détresse ? », Claire Leje­une pro­pose une réponse finale­ment assez sim­ple, mais éminem­ment poli­tique : la poésie a charge d’a­bat­tre les cloi­sons fic­tives dressées par les reli­gions, les morales, les sci­ences, les philoso­phies et par tous les dis­cours d’au­torité : « L’écri­t­ure poé­tique traduit la tex­ture métisse de l’âme, elle nous révèle que sa grande san­té, c’est l’in­tel­li­gence qu’elle est de sa sub­stantielle impu­reté… » En d’autres ter­mes, le citoyen-poète se doit fon­da­men­tale­ment de « désobéir » et de sur­gir dans la vie de la Citénon pour « dyna­miter le sys­tème mais le dynamiser, l’af­fecter au ser­vice de sa pro­pre sub­ver­sion ». Au terme de sa recherche, l’es­say­iste abor­de ce qui est beau­coup plus qu’une illus­tra­tion ou un cas con­cret : le dimanche 20 octo­bre 1996 eut lieu la Marche blanche, événe­ment qui trans­for­ma « l’é­conomie de (s)on écri­t­ure ». « Pour la pre­mière fois, écrit-elle, la foule et ma soli­tude faisant corps de silence se com­prirent et s’al­lièrent. » De fait, la Marche blanche, analysée en fin d’ou­vrage, per­mit au livre de dépass­er le stade des prémiss­es d’écri­t­ure et de naître vrai­ment. La struc­ture cir­cu­laire du texte épouse par­faite­ment la démarche de l’écrivaine, qui n’en­vis­age pas d’a­vancée dans la réflex­ion sans un re­tour néces­saire à ce qui en est la source. Pas­sant à l’es­sai en prose dans les années sep­tante, Claire Leje­une n’a rien assa­gi de sa manière d’écrire. Poète, elle forge les mots indis­pens­ables pour dire ce qui ne l’a pas encore été : l’orig­y­ne, le gyno­cide, la fratrie, la tran­shis­toire.

Que Le livre de la mère appa­raisse par­ti­c­ulière­ment dense et qu’une langue s’y invente au fil des pages ne doit cepen­dant pas faire oubli­er l’essen­tiel : c’est d’un brûlot qu’il est ques­tion non d’un pen­sum, et la plu­part des idées énon­cées mérit­eraient une dif­fu­sion et un débat élar­gis. Ain­si, je ne suis pas sûr malheureu­sement que, deux années après la Marche blanche, le boule­verse­ment, dans les menta­lités comme dans le fonc­tion­nement des insti­tu­tions, ait été con­sid­érable. Je suis moins ent­hou­si­aste sur le « rôle para­dox­al » qu’a eu et que pour­rait avoir la télévi­sion et je doute de sa capac­ité à « inoculer et culti­ver dans l’âme des téléspec­ta­teurs le virus de la résis­tance à la fatal­ité sac­ri­fi­cielle de l’His­toire ». N’im­porte : l’en­tre­prise radi­cale et obstinée de Claire Leje­une doit aider à retrou­ver une parole libre, dégagée du car­can de l’in­dif­férence et de la langue de bois.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 105 (1998)