Philippe Lekeuche, L’homme traversé

À la gloire de la poésie

Philippe LEKEUCHEL’homme tra­ver­sé. Son­nets de la pas­sion, Cadex, 2003

Lekeuche L'homme traverséNé à Tour­nai en 1954, Philippe Lekeuche est l’au­teur d’une œuvre poé­tique ambitieuse et var­iée. L’homme tra­ver­séparu cette année chez Cadex Édi­tions, est son neu­vième recueil, les précé­dents ayant été pub­liés dans la même mai­son d’édi­tion française ou à Brux­elles aux Éper­on­niers.

S’il fal­lait définir d’un trait l’ensem­ble de cette pro­duc­tion, je dirais que son principe con­siste à jouer d’une part avec les lim­ites de la poésie et, d’autre part, avec les lim­ites de la moder­nité.

Lim­ites de la poésie : cer­tains textes, par exem­ple, dans L’É­tat rebelle (Les Éper­on­niers, 1998), ressem­blent à de la prose et n’ont pas peur d’ébauch­er un réc­it. Lim­ites de la moder­nité : lorsqu’il abor­de des thé­ma­tiques telles que l’amour, la mort, la souf­france, Lekeuche retrou­ve par­fois des accents roman­tiques, surtout dans ses pre­miers textes (ain­si, en 1988, Si je vis conte­nait des vers comme : « mais le mal­heur / plus beau que jamais nous était fidèle / ne nous trahis­sait plus »). Cette trans­gres­sion en direc­tion du passé est par­fois thé­ma­tisée par le poème. Dans L’ex­is­tence poé­tique (1995), Lekeuche s’écrie : « je sus­pecte les chants qui trop s’en­v­o­lent », ce qui ne l’em­pêche pas de s’en­v­ol­er aus­sitôt en décla­rant : « J’ai avec moi mon abîme, / Lui me sou­tient, / II est ma pro­fondeur. / II recèle de moi celui que je refuse. / Sur­mon­ter l’être-seul : voilà sa parole »… comme si le poète nous préve­nait par antiphrase de l’en­volée lyrique qui suit.

Peut-être pour­rait-on émet­tre l’hy­pothèse suiv­ante : Philippe Lekeuche ne joue jamais avec les deux lim­ites en même temps. Ses textes les plus prosaïques quant à leur forme seraient indé­ni­able­ment mod­ernes dans leur pro­pos, tan­dis que les poèmes iden­ti­fi­ables comme tels (ils obéis­sent en général à ce que Jacques Roubaud appelle le « vers libre stan­dard ») parais­sent sou­vent moins « mod­erne­ment cor­rects » dans leur thé­ma­tique. Cette hypothèse demande une véri­fi­ca­tion atten­tive, qui excède bien enten­du le cadre de ce compte ren­du.

Tou­jours est-il que L’homme tra­ver­sé s’in­sère par­faite­ment dans la per­spec­tive décrite ici. Cette fois, il n’est plus ques­tion de vers libres stan­dards : Lekeuche « trahit » la mo­dernité de manière formelle en se pli­ant, avec une jubi­la­tion évi­dente et avec brio, aux règles strictes du son­net et, fait aggra­vant, à celles de l’alexan­drin le plus pur. Et pour­tant, le retour à la tra­di­tion ne l’em­pêche pas de rester mod­erne à plus d’un égard, ne fût-ce que parce que le sens ne s’y donne pas tou­jours d’emblée. Bien enten­du, Lekeuche n’est pas le pre­mier à pra­ti­quer ain­si la régu­lar­ité de façon nou­velle, sans céder pour autant à une pul­sion réac­tion­naire : Robert Desnos, Jacques Réda, William Cliff et quelques autres le précè­dent dans cette voie. Mais Philippe Lekeuche pra­tique ici le son­net de manière très person­nelle. Et, une nou­velle fois, il com­mente sa démarche, notam­ment au moyen de réfé­rences trans­par­entes (« Ecoute-moi, dou­leur ») à l’un des maîtres français du son­net (auquel un poème est d’ailleurs dédié) ou en util­isant une vieille gra­phie (« poèsie », « poëme »).

Le com­men­taire du texte par le texte ne se lim­ite pas à des clins d’yeux inter­textuels, car la poésie con­stitue l’un des thèmes prin­cipaux du recueil. En effet, s’il est ques­tion ici de pas­sion et si ces son­nets sont d’abord des poèmes amoureux, l’amour se présente sous une forme telle­ment spir­ituelle que, par le biais d’une cor­re­spon­dance, le poète ne s’adresse bien­tôt plus à une per­son­ne mais à la poésie elle-même : « Eclairé par la grâce irra­di­ant de tes vers » ; « Viens, poëme, ô luis, soleil de l’o­rig­ine ! » Dans la foulée d’une sec­onde correspon­dance, avec le sacré celle-là, la poésie acquiert une portée mys­tique. Elle est non seule­ment ce qui sauve mais ce qui définit l’être : « S’il n’y a pas la Poésie, il n’y a rien, / Nous vi­vrions comme les humains sur les caveaux, / Mangeant nos morts, jetant les nou­veau-nés aux chiens !» ; « je nais du poëme » ; « Ta poésie a sauvé Dieu, l’Amour unique. » Para­doxale­ment, dans ce con­texte, le son­net ne représente nulle­ment le passé : « Qu’à l’avenir vienne un son­net par son action / Tranch­er dans la noc­turne épais­seur de ma fuite ». Et cet avenir du son­net ressem­ble à une promesse d’a­paise­ment : « Obscuré­ment par­fois je sens que le son­net / — Par delà ma mon­tagne assise sur les affres / Au ciel où les démons jouis­seurs me bala­frent — / S’élève avec sa force et sa séré­nité. »

Le recueil par­le donc de poésie, mais aus­si de lui-même, en définis­sant l’ef­fet provo­qué par l’écri­t­ure. Et c’est grâce à sa spécu­lante (ce regard porté sur son pro­pre fonctionne­ment) que L’Homme tra­ver­sé est un livre tout à fait mod­erne.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)