Philippe Lekeuche, Une vie mélangée

Philippe Lekeuche : de la poésie comme exercice spirituel

Philippe LEKEUCHE, Une vie mélangée, L’herbe qui tremble, 2014

lekeuche une vie melangeeLe préambule de cette nouvelle œuvre d’un poète, dont on connaît la valeur, depuis la parution en 1988 de son deuxième livre, Si je vis (Prix Polak de l’Académie), indique que la question qu’il s’est posée à un moment de son parcours : « Qu’est-ce qu’un poème ? » l’a amené au constat que poésie et vie sont étroitement intriquées. La vie doit entrer dans le poème pour l’animer, lui donner souffle. La question initiale « Qu’est-ce qu’un poème ? » devient donc « Comment vivre ? », « le concept de poème n’étant », dit-il, « ni une idée, encore moins un idéal, plutôt une sorte de couteau ». Belle et juste formulation.

Les 57 poèmes de l’ensemble  portent des titres indiquant un thème particulier de pensée, son contexte, son espace ou son temps, cette pensée surgissant de la rencontre précisément entre ce qui constitue la vie de l’homme (des lieux, des circonstances, des émotions, des moments) et celle, parce qu’il est homme, de sa conscience, à travers le langage qui s’élabore au croisement de ces deux réalités :

Notre langage a pour endroit l’envers
Jamais le mot jamais ne dit « jamais »
Mais dit toujours le toujours du jamais
Le mot rien, lui, dit le tout de ce rien (…)

Sur le plan formel, Lekeuche demeure rigoureux dans la forme et l’architecture de chaque pièce, sans pourtant enfermer le texte dans un corset trop rigide, qui dénaturerait, par des règles formelles artificielles, la sinuosité de la pensée et du ressenti. Quelquefois valérien dans des vers dont la fluidité musicale, les allitérations ou la souplesse de rythme font songer au poète du « Cimetière marin », quand ce n’est pas par l’abandon de la rime qu’il sait pratiquer par ailleurs avec la compétence qu’il faut pour n’en point faire, comme le dénonçait Eluard, un « concert pour oreilles d’ânes », il ne néglige jamais, comme ses maîtres, Jean Tordeur ou Liliane Wouters, de laisser le poème, de façon sensible, et à la fois classique mais moderne aussi, s’ouvrir sur la réflexion profonde et les miroirs de faille de l’être. Cette écriture, qui assume un questionnement, et qui témoigne, peut-être et surtout à travers l’expérience du doute et du malheur, sinon de l’agonie, questions christiques s’il en est, interroge notre identité et la question du sens de la vie humaine, comme, entre autres, dans Quatre figures du rien :

Mais les terreurs infantes venaient
Douces, agneaux doux, agneaux de lait
Aux dents féroces

Le trou est dans la mère, c’est ta mère
Le vide était dans le désir et dans le sexe
Le manque était ce don de ton père
Et le néant, c’est toi

Le livre atteint l’abîme des hauteurs
Le Je y luit, soleil de personne
Élevé à la folie 

Face au constat d’un manque perpétuel et de la damnation de l’homme ici-bas, la structuration du temps est, peut-être, dans cette illumination spirituelle apportée par la poésie, notre chance de résurrection  — avec sa liturgie (symbolique, cosmique, saisonnière et naturelle), du « perpétuel retour » —  car cette structuration autorise, à l’instar de l’éternel retour du poème au sein du langage qui ne permet jamais de dire jamais, et qui toujours, au fond, manque sa cible, notre salvation :

(…) Peut-être est-ce le poème perpétuel
Qui fait par la répétition la vie nouvelle
Toujours plus neuf luit notre renouveau
Dont l’amour est la clé 

Mais, comme dans la Paulina 1880 de Jouve, il ne peut y avoir de salvation sans résoudre une double équation, comme semble l’indiquer la conclusion du poète, qui butte sur cette question essentielle sans doute à l’exercice de tout amour, à l’essence de toute spiritualité et à  la possibilité d’une rédemption : celle de la lâcheté et de l’orgueil, qui sont, peut-être, deux ressorts d’un même blocage. Creusant sans complaisance l’humain, Lekeuche nous invite cependant toujours à la lucidité et au courage.

Éric Brogniet


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°183 (2014)