Les canonnades de La bataille littéraire

Pho­to AML

Le dépouille­ment d’un fonds d’archives réserve sou­vent de belles sur­pris­es. Celui qui vient de se con­clure aux AML et qui con­cerne Désiré-Joseph D’Orbaix (1889–1943) per­met d’enrichir et de com­pléter l’histoire lit­téraire belge de l’entre-deux-guerres. Man­u­scrits, cor­re­spon­dance, coupures de presse, doc­u­ments per­son­nels et pho­togra­phies, ain­si que de nom­breux imprimés, con­stituent cet ensem­ble de 7 mètres linéaires, qui met à jour la tra­jec­toire sou­vent mécon­nue de celui qui, né Debouck, choisira le pseu­do­nyme D’Orbaix en hom­mage au vil­lage natal de sa mère.

Au sein des archives, quelques dossiers con­cer­nent l’une des aven­tures intel­lectuelles à laque­lle le nom de l’écrivain orig­i­naire de Thorem­bais-les-Béguines restera asso­cié, celle de La bataille lit­téraire. Le 23 jan­vi­er 1919, soit moins de deux mois et demi après la sig­na­ture de l’Armistice, c’est en effet une nou­velle revue qui voit le jour dans le paysage cul­turel belge, sous l’impulsion d’Alix Pasquier (prénom­mé plus tard Alex) et de Désiré-Joseph Debouck. Tout sem­ble pour­tant les sépar­er. Le pre­mier, anti­cléri­cal issu de l’Université de Brux­elles, est attaché au bar­reau de la cap­i­tale ; le sec­ond, fer­vent catholique, exerce comme insti­tu­teur à Saint-Gilles. À pro­pos de leur ren­con­tre improb­a­ble à Brux­elles, en pleine guerre, Pasquier écrira : « C’est au cours d’une de ces veil­lées qu’on me présen­ta, à titre de grand pour­fend­eur d’anticléricaux et d’admirateur ent­hou­si­aste de Mau­r­ras, un jeune homme souri­ant, ardent, can­dide, impétueux et gai : Désiré-Joseph Debouck. Nos opin­ions se heurtèrent aus­sitôt, et nous ne devions jamais dépos­er les armes. Sur toutes ques­tions philosophiques, poli­tiques et sociales, nous étions diamé­trale­ment opposés. Nous fer­rail­lâmes des nuits entières, sans jamais par­venir à la moin­dre trans­ac­tion. Mais sa bonne foi était si entière et son bon cœur si évi­dent que nous con­trac­tâmes dès ce jour une des plus grandes ami­tiés qui pût unir deux hommes. »[1]

La cor­re­spon­dance Pasquier/Debouck[2] ne nous apporte hélas guère d’informations sur la genèse de la revue. Un brouil­lon de demande de sub­side, rédigé de la main de Debouck et des­tiné à une ving­taine d’administrations com­mu­nales de tout le pays, nous éclaire néan­moins sur les inten­tions de ses créa­teurs. À une impres­sion brochée, ceux-ci préfèrent « la forme d’un jour­nal – et pour l’instant même d’une sim­ple feuille vibrante et volante ». Selon eux, « la revue […] n’entre que trop peu dans les habi­tudes du pub­lic ; elle deviendrait trop coû­teuse d’ailleurs, ou for­cé­ment vide si elle s’imposait la mis­sion de l’hebdomadaire. »[3] Il faut dire que pub­li­er en jan­vi­er 1919 relève de la prouesse, tant le prix du papi­er a atteint des som­mets, ce qui paral­yse en grande par­tie l’édition. C’est donc sur une sim­ple feuille rec­to-ver­so que le pre­mier numéro sort des press­es de l’imprimerie ixel­loise Bri­an Hill ; il coûte 25 cen­times. Choisir le for­mat jour­nal, c’est se posi­tion­ner du côté de la presse et espér­er une meilleure dis­tri­b­u­tion via ses canaux habituels pour, en défini­tive, attein­dre un pub­lic plus large. L’accueil ini­tial est plutôt bon, comme le mon­trent ces mots de Louis Morichar, alors échevin des Beaux-Arts de Saint-Gilles : « Bra­vo ! Vos 3 pre­miers numéros ont belle forme lit­téraire et belliqueuse allure ! C’est sain, jeune, ardent et probe. Abon­nez-moi, je vous prie, à la Bataille. »[4]

D’un point de vue formel, la revue évoluera en fonc­tion, d’une part, des volon­tés de sa rédac­tion et, d’autre part, des con­tin­gences matérielles, que la cor­re­spon­dance entre les deux hommes, cette fois, atteste, tout comme divers car­nets de compt­abil­ité. « Ici, tous les arti­cles d’imprimerie ont aug­men­té de 30 à 50%. Voudrais-tu te ren­seign­er sur les prix là-bas ? »[5], écrit un inqui­et Pasquier à D’Orbaix, alors instal­lé pour un an à Paris. Entre décem­bre 1919 et mars 1920, le pro­jet de trans­former la feuille en revue fait son chemin et les cal­culs vont bon train : « … nous pour­rions tabler sur un chiffre de 350 abon­nés, soit 4200 francs par an. Nous pour­rions donc con­sacr­er 350 francs par mois à un fas­ci­cule qui pour­rait avoir 32 pages »[6], spécule Pasquier. En mars 1920, une nou­velle mou­ture appa­rait, désor­mais men­su­elle et reliée sous une cou­ver­ture car­ton­née, for­mat qu’elle con­servera jusqu’au dernier numéro. Après exacte­ment 100 livraisons, le 7 juil­let 1924, La bataille lit­téraire ren­dra les armes, sans bruit ni fra­cas et, en avril 1925, la presse annon­cera son inclu­sion dans la revue parisi­enne Le monde nou­veau[7].

Le par­ti pris choisi par La bataille lit­téraire quant à son ori­en­ta­tion thé­ma­tique et esthé­tique s’énonce dès le pre­mier édi­to­r­i­al et le titre toni­tru­ant de « Pre­miers coups de canon ». Les AML con­ser­vent un brouil­lon de ce texte, qui dif­fère légère­ment de la ver­sion pub­liée. Les fon­da­teurs esti­ment que la Bel­gique lit­téraire mérite un renou­veau, au nom de l’héroïsme des sol­dats qui se sont bat­tus pour la vic­toire et que celui-ci néces­site un sur­saut d’énergie : « Ohé ! donc, debout, ceux qui s’engagent à nous aider ! La Bel­gique a cessé d’être un petit pays. En même temps qu’on tra­vaille à sa recon­struc­tion matérielle, il faut que jail­lisse de ses ruines une efflo­res­cence intel­lectuelle et morale digne des sac­ri­fices que le Peu­ple a sup­port­és. Du fond de leurs tombeaux, tous nos morts nous deman­dent autre chose que des villes réparées et des usines nou­velles. C’est par ses Arts, par sa Lit­téra­ture surtout, qu’une Nation s’assure dans le Monde une grandeur sou­veraine. »

Cette déc­la­ra­tion d’intention se con­cré­tise dans le con­tenu, notam­ment celui qui mar­que sa pre­mière année d’existence. Elle se décline dans une ligne stratégique que Paul Delsemme a analysée dans un arti­cle de référence[8]. L’historien de la lit­téra­ture la résume en cinq points, qui con­stituent autant d’axes thé­ma­tiques : por­traits de per­son­nal­ités qui incar­nent « les forces dont la nation a besoin » ; pub­li­ca­tion de textes inédits de jeunes auteurs ; ren­force­ment des rela­tions avec la France lit­téraire ; célébra­tion lyrique des sol­dats morts ; compte ren­du de l’actualité des let­tres belges.

Signés « Jean sans peur », pseu­do­nyme com­mun que Pasquier et Debouck se parta­gent, des por­traits heb­do­madaires épin­g­lent une quar­an­taine de per­son­nal­ités, dont les mérites ser­vent à rehauss­er la fierté nationale. Par­mi ceux-ci, les écrivains Louis Delat­tre, Albert Giraud, Mau­rice des Ombi­aux, Hubert Krains, Camille Lemon­nier, Mau­rice Maeter­linck, entre autres, soit essen­tielle­ment la généra­tion des aînés. Mais la revue met un point d’honneur à ouvrir ses pages à la prose et la poésie de tous car « La bataille lit­téraire […] n’est pas l’expression d’une coterie ou d’un par­ti poli­tique mais vise à devenir le véri­ta­ble jour­nal de tous les écrivains de tal­ent »[9]. Si plusieurs jeunes promess­es y sont actives, comme Con­stant Bur­ni­aux, Gas­ton-Denys Perier, Charles Con­rardy ou le Français Her­man Gré­goire, il faut bien recon­naitre que les textes de Pasquier et D’Orbaix se tail­lent la part du lion. Delsemme en cal­cule une pro­por­tion de près de 20 % pour les deux hommes, sur les 100 numéros.

La pre­mière année, les textes évo­quent mas­sive­ment l’expérience ou le sou­venir de la guerre, thé­ma­tique qui dimin­ue au fil du temps tout en restant majeure. Quant à la rela­tion avec la France, les mots de Pasquier dans le numéro spé­cial « À la France ! » suff­isent à ren­dre compte de leur nature : « Sauras-tu com­bi­en nous t’aimons et t’admirons pas­sion­né­ment, ô Toi, noble Patrie qui nous fait vivre de ta civil­i­sa­tion grandiose, féconde Lumière qui dirige le monde, éter­nelle Ini­ti­atrice, ô France ! »[10] Afin de men­er à bien ce pro­gramme trans­frontal­ier, la revue ajoute, en sep­tem­bre 1919, la devise « Paris-Brux­elles » sous son titre de cou­ver­ture (il dis­paraitra ensuite), s’adjoint la col­lab­o­ra­tion de quelques écrivains d’outre-Quiévrain et crée un dou­ble Groupe d’action, belge et français.

Rap­pelons encore que Désiré-Joseph D’Orbaix est le rédac­teur et l’un des sig­nataires du fameux Man­i­feste des écrivains belges, pub­lié par Le thyrse le 22 novem­bre 1918 et qui fait état de quelques-unes des ten­sions du champ lit­téraire de l’immédiat après-guerre. Celui-ci s’en prend notam­ment à « ceux des nôtres qui ont trahi le mot d’ordre de la Lit­téra­ture. De la même famille que les innom­ma­bles flamin­gants, ils ont cour­bé devant les Bar­bares leurs esprits comme des échines d’esclaves, et ils auraient, s’ils avaient fait nom­bre, pu nous déshon­or­er. […] Ils sont bien deux, que nous vénéri­ons du nom de Maîtres, et qui ont reçu les émis­saires des feuilles cen­surées pour leur con­fi­er des choses qui nous ont fait rou­gir. » Les deux per­son­nes anonymement pointées du doigt ne sont autres que Georges Eekhoud et Edmond Picard, le pre­mier à qui l’on reproche une prox­im­ité avec l’activisme fla­mand, le sec­ond son paci­fisme assim­ilé à une forme de col­lab­o­ra­tion. Eekhoud fait d’ailleurs l’objet de plusieurs arti­cles polémiques du péri­odique[11] qui, à l’exception de petites con­tro­ver­s­es, se révèle finale­ment plutôt con­sen­suel.

De ce sur­vol rapi­de, on con­clu­ra que, à l’inverse d’autres ini­tia­tives con­tem­po­raines – Lumière (1919), L’art libre (1919), Ça ira (1920), par exem­ple –, La bataille lit­téraire ne cherche ni à se situer à l’avant-garde ni à se démar­quer par un posi­tion­nement poli­tique fort. Car­ac­térisée par un éclec­tisme de bon aloi, elle est portée par la con­vic­tion, sans cesse réaf­fir­mée, qu’il faut « atta­quer de front l’indifférence légendaire du pub­lic belge à l’endroit de la lit­téra­ture ; élever le peu­ple vers nos écrivains et mon­tr­er ceux-ci à celui-là ; nous rap­procher de notre grande sœur, la France […] »[12] Un siè­cle plus tard, peut-on affirmer qu’elle y est par­v­enue ? La ques­tion reste entière…

Lau­rence Boudart



[1] Alex PASQUIER, Heures de lit­téra­ture en Bel­gique dédiées à S.M. la Reine Élis­a­beth, Dutilleul, [1960], p. 142.
[2] Dossier ML 12795/1.
[3] [Brouil­lon de let­tre de demande de sub­side], 28/2/1919, ML 12804/1.
[4] Let­tre de Louis Morichar, 7/2/1919, ML 12794/22 (n°5).
[5] 5/1/1920, ML 12795/1 (n°20).
[6] 23/12/1919. ML 12795/1 (n°19).
[7] Voir Paris-Soir, 20 avril 1925, dossier ML 12804/3.
[8] Paul DELSEMME, « La bataille lit­téraire (1919–1924) ou aspi­ra­tions et décep­tions d’un après-guerre », Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2007.
[9] [Brouil­lon de let­tre de demande de sub­side], 28/2/1919, ML 12804/1.
[10] Alix PASQUIER, « À la France », La Bataille lit­téraire, n° 44, 4 décem­bre 1919, p. 1.
[11] Dès le pre­mier numéro du 23/1/19, on peut lire « Le cas Georges Eekhoud » (par la Rédac­tion), puis « Le cas Georges Eekhoud » à nou­veau, n°5, 20/2/19 ; « Tri­bune libre : dans la Bataille », note de la Rédac­tion à pro­pos d’un arti­cle de Raoul Rut­tiens « Répa­ra­tion extra-judi­ci­aire », n°39, 23/10/19.
[12] Alix PASQUIER, « Deux mots », La bataille lit­téraire, n°1, mars 1920, p. 1.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 204 (2019) — série “Les Instan­ta­nés des AML”

aml