Les chemins de la création : Xavier Hanotte

Xavier Hanotte

Xavier Han­otte

Imag­in­er, rêver une autre vie. Et puis écrire pour s’en approcher au plus près. Frôler la vérité des sit­u­a­tions, des per­son­nages. C’est tout le con­traire d’un méti­er, explique Xavier Han­otte. Une sorte de pas­sage de l’ange, en quelque sorte. Le réal­isme mag­ique n’est pas loin.

Il est rare qu’un écrivain dise ne pas vouloir vivre de sa plume. Rare aus­si qu’il con­sid­ère l’écriture comme une activ­ité sec­ondaire par rap­port à l’imagination. Cet écrivain existe pour­tant, et nous l’avons ren­con­tré. Xavier Han­otte habite le rez-de-chaussée d’un petit immeu­ble à Woluwe-Saint-Pierre. Il pos­sède égale­ment une mai­son à Mal­onne, mais c’est dans son apparte­ment brux­el­lois qu’il se sent bien pour écrire. Les pièces y sont petites, un peu som­bres, mais il y règne une ambiance chaleureuse et con­fort­able. C’est son havre, son cocon, sa tanière. Un de ses romans s’appelle d’ailleurs Ours tou­jours, et comme la plu­part de ses livres, est plus ou moins auto­bi­ographique. De l’ours, il n’a pour­tant que le côté bien léché. Xavier Han­otte est un être affa­ble, qui appré­cie et recherche la com­pag­nie de ses con­génères. Une espèce à pro­téger, sans aucun doute.

Le rêve de beau­coup de ceux qui écrivent serait de vivre de leur plume. L’avez-vous déjà envis­agé pour vous-même ? Et matérielle­ment, pour­riez-vous le faire ?
Xavier Han­otte : Oui, je pour­rais sans doute y arriv­er. À con­di­tion d’augmenter mon rythme d’écriture et de manger un peu plus sou­vent des pâtes… Mais je ne conçois pas du tout une chose pareille. Je sais que d’autres en rêvent, dans mon cas c’est totale­ment inimag­in­able. Car cela deviendrait une oblig­a­tion, avec toute l’angoisse que cela sup­pose. Or pour moi, oblig­a­tion de pro­duire égale impos­si­bil­ité de pro­duire. Je n’ai pas envie d’être obligé, sinon l’écriture deviendrait une prison. Je peux m’obliger, moi, à écrire, mais à con­di­tion de rester le patron. Cela me fait penser à mon père, qui était archi­tecte et qui dis­ait : je croy­ais qu’en étant indépen­dant, je n’aurais pas de patron, en fait j’ai autant de patrons que de clients. Je n’ai pas envie d’avoir des lecteurs comme patrons. Ce n’est pas par hasard que je tra­vaille dans une boîte de mar­ket­ing. Je sais ce que veut dire cal­i­br­er un mes­sage pour un pub­lic don­né. Cer­tains écrivains cal­i­brent leurs textes pour un util­isa­teur final qui est le lecteur. Loin de moi d’exprimer sur eux un juge­ment péjo­ratif. Il y a des écrivains qui ont du flair, qui sen­tent ce que le lecteur demande, et qui peu­vent même pren­dre du plaisir à cela. Mais alors ça devient un méti­er, et c’est pré­cisé­ment ce que je ne veux pas. Ne peu­vent aimer mes livres que les gens qui d’une cer­taine manière me ressem­blent. Non pas que je me sente unique. Mais quand je vois ce qui paraît, je n’ai pas l’impression d’appartenir à une norme. On ne peut pas vouloir écrire au plus proche de ce qu’on est et souhaiter en même temps avoir un immense lec­torat. Chez moi il y a tou­jours un éton­nement dans le fait même d’être pub­lié, parce que mes bouquins sont telle­ment peu faits pour la pub­li­ca­tion. À chaque nou­veau livre, c’est le même émer­veille­ment.

Écrire

À sup­pos­er que vous dis­posiez de tout votre temps, pensez-vous que vous pro­duiriez davan­tage ?Non. Je ne suis pas quelqu’un qui s’ennuie. Je trou­verais sûre­ment des tas d’autres choses à faire. Je con­sacr­erais plus de temps à la tra­duc­tion. Imag­in­er, rêver est fon­da­men­tal. Trans­former l’essai, c’est pas­sion­nant. Mais l’écriture n’est pas une fas­ci­na­tion en soi. Je suis fasciné par ce qu’elle per­met de faire. À mes yeux, l’écriture est pure­ment un moyen. Écrire pour écrire ne m’intéresse pas du tout.

L’écriture ne serait donc pas l’étape essen­tielle dans l’élaboration d’un roman ?
Non, pour moi, l’écriture n’est jamais qu’un aboutisse­ment. Le plus impor­tant, c’est l’imagination. Écrire, c’est essay­er de s’approcher de ce qu’on a vu, de ce qu’on a enten­du, de ce qu’on a rêvé. Je suis sou­vent insat­is­fait de ce que j’écris. Mais quand j’ai le sen­ti­ment que j’arrive à quelque chose, c’est que je suis dans l’imaginaire. La thé­ma­tique du miroir est très présente dans mes livres. Lorsque j’arrive à ces moments où je suis plus dans la fic­tion que dans le réel, j’ai vrai­ment l’impression de franchir un miroir.

Si l’écriture, comme vous le sug­gérez, n’est que la tran­scrip­tion de ce qui existe dans l’imaginaire, est-ce à dire qu’écrire est quelque chose de rel­a­tive­ment facile ?
Loin de là. Je ne suis pas de ces écrivains qui se plaig­nent de souf­frir le mar­tyre quand ils sont à leur table, mais il n’en reste pas moins qu’écrire est un tra­vail, et que tout tra­vail com­porte sa part de dif­fi­cultés.

Écrivez-vous vite ou lente­ment ?
Ça dépend. Il y a des moments où ça avance très vite, au point que vous avez par­fois du mal à suiv­re, et d’autres où vous vous dites que le som­met du col est encore très, très loin. Mais ça, c’est le roman. Avec le roman, il y a tou­jours des moments où il faut remet­tre du char­bon dans la chaudière. Ce qui prend du temps, c’est la con­struc­tion. Beau­coup trop d’auteurs sur le marché ne savent pas qu’un roman, ça se con­stru­it, c’est de l’architecture. Bien sûr, ce n’est pas que cela, le roman c’est aus­si de la tripe. Il n’en reste pas moins que cela doit être con­stru­it. Dans mes livres, il y a pas mal d’autobiographique. Mais pour que l’auto­biographique soit sup­port­able, il doit être masqué. Cela, c’est le tra­vail de l’écriture.

Com­ment se passe pour vous une séance de tra­vail ?
Je m’y mets tout de suite. Il n’y a pas de phase de pré­pa­ra­tion, en revanche au bout d’un quart d’heure, il faut que je m’arrête, que j’aille boire une tasse de café, etc. Je tra­vaille en général pen­dant qua­tre ou cinq heures. À vrai dire je n’ai pas de règles, je fais les choses comme je les sens. Il se peut aus­si que je tra­vaille dix min­utes et que ce soit fini pour la journée. Même quand ça avance très bien, je ne pour­rais pas rester une journée entière à ne faire que ça. Par­fois, quand j’arrive à la fin d’un texte, je remar­que que le rythme se ralen­tit, je com­mence à « jouer petit bras », comme on dit au ten­nis : est-ce à cause de la fatigue ? ou parce que je n’ai pas envie de quit­ter ? ou parce que j’ai peur de ne pas savoir com­ment ter­min­er ? Je doute sou­vent de ce que je fais, je suis un dou­teur pro­fes­sion­nel. Pour moi, ce n’est jamais gag­né d’avance, je ne suis jamais sûr de pou­voir écrire un autre livre.

Quel est selon vous le moment priv­ilégié de l’écriture ?
Le pre­mier jet est sou­vent pénible, parce que ça ne va pas assez vite, je vois où je veux en venir et je voudrais y arriv­er tout de suite. Ce que je préfère, c’est la phase de réécri­t­ure, c’est là que les choses pren­nent vrai­ment forme. Il faut que ça coule, il faut que ça chante. J’ai besoin de lire ce que j’ai écrit à haute voix, ou du moins « à haute voix dans ma tête ».

Construire

Par quoi com­mencez-vous un roman ? Faites-vous un plan, des fich­es de per­son­nages ?
Comme je l’ai dit, un roman ça se con­stru­it. Quand j’en com­mence un, je sais très pré­cisé­ment où je vais. Je ne con­nais pas tout, mais je con­nais cer­taines scènes. Les choses que j’ai imag­inées au départ, il va fal­loir faire en sorte qu’elles tien­nent la route, qu’au moins moi je puisse y croire, puisque après tout je suis mon pre­mier lecteur. Au départ, ce qui me vient, ce sont des images, des dia­logues, par­fois des phras­es entières. Des débuts ou des fins de chapitres. J’utilise sou­vent la métaphore de la poterie. Avant de com­mencer à mon­ter le pot, il faut aller chercher l’argile et la dis­pos­er sur le tour. L’imaginaire, c’est l’argile, la matière brute. L’écriture, c’est le façon­nage de cette matière pour obtenir une forme sat­is­faisante.

Com­mencez-vous par­fois par un chapitre qui se situe au milieu du roman ?
Quand je suis dans la phase imag­i­naire, oui. Mais pas quand je suis dans le tra­vail d’écriture. Si un chapitre qui vient plus loin m’intéresse davan­tage que celui que je suis en train d’écrire, ça peut être un excel­lent stim­u­lant pour y arriv­er plus vite, pour trac­er dans les chapitres plus rébar­bat­ifs.

Vous arrive-t-il de chang­er d’orientation en cours de route ?
C’est arrivé avec Der­rière la colline. J’ai com­mencé à l’écrire en me dis­ant que le per­son­nage changeait volon­taire­ment, qu’il deve­nait de plus en plus adulte – d’autant plus adulte qu’il me ressem­blait beau­coup. Et puis je me suis ren­du compte que ce n’était pas pos­si­ble, que ce n’était pas sa vérité. La vérité, en lit­téra­ture, c’est très impor­tant. La vérité des per­son­nages, la vérité des sit­u­a­tions. Mais il n’est jamais arrivé que je change com­plète­ment de cap. Des détails essen­tiels, oui. Des per­son­nages qui saut­ent, parce qu’ils ne ser­vent pas à grand-chose. Un per­son­nage ne peut pas être une util­ité, pour moi c’est une hérésie. Par exem­ple dans Manière noire, du moins dans la deux­ième ver­sion, il y avait le per­son­nage de l’inspecteur Mas­sart, qui était le comique de ser­vice, celui qui prend tou­jours les mau­vais­es déci­sions, qui a tous les défauts, etc. Je me suis dit que ça n’allait pas, que je n’étais pas hon­nête avec lui. Donc je lui ai don­né une deux­ième vie. Quand un per­son­nage n’est pas con­va­in­cant, il suf­fit de le regarder d’un peu plus près, et on trou­ve les richess­es qu’il recèle en lui et n’ont pas été assez exploitées. Un per­son­nage qui n’est là que pour l’intrigue, ça n’a aucun intérêt. Il faut qu’il ait une vérité, quelque chose qui nous le fasse appréci­er.

La plu­part de vos livres sont à la pre­mière per­son­ne. Quel avan­tage y trou­vez-vous ?
Je ne sais pas, cela me vient spon­tané­ment. Sans doute parce que je ne peux par­ler que de ce que je con­nais. Une chose qui m’énerve beau­coup, c’est le dia­logue épique, c’est-à-dire le dia­logue où l’on par­le de faits qui ont déjà eu lieu. Lorsqu’on écrit un livre à la pre­mière per­son­ne, on s’aperçoit que le per­son­nage ne peut pas être partout à la fois. Alors on essaie de faire pass­er dans le dia­logue des événe­ments qu’il n’a pas vécus. Et là, ça sonne hor­ri­ble­ment faux. Il faut s’arranger pour éviter ce genre de sub­terfuges. C’est l’avantage du roman à la troisième per­son­ne, qui donne beau­coup de lib­erté. Le roman sur lequel je tra­vaille, c’est chez moi une grande nou­veauté, est écrit à la troisième per­son­ne.

Repérer

Vos romans par­lent sou­vent de lieux qui exis­tent dans la réal­ité…
Une bonne par­tie de mes livres se passent en effet dans des paysages exis­tants. C’est assez dif­fi­cile, parce que d’abord je les intè­gre à mon imag­i­naire, puis une fois que je retourne sur les lieux, je suis à la fois dans l’imaginaire et dans le réel. Il m’arrive sou­vent de pren­dre des pho­tos. Même si c’est un lieu que je con­nais bien, il y a tou­jours des détails qui échap­pent. Avec les appareils numériques, ce qui est for­mi­da­ble, c’est qu’on peut pren­dre autant de pho­tos qu’on veut. Il m’est déjà arrivé de suiv­re en « clip » le tra­jet d’un per­son­nage. Ça ne servi­ra peut-être à rien, mais ça ras­sure.

N’y a‑t-il pas un côté con­traig­nant dans le fait de par­ler de lieux réels ? À par­tir du moment où vous faites ce choix, vous ne pou­vez plus les mod­i­fi­er, les arranger à votre façon.
Cela ne me gêne pas du tout, au con­traire. Parce que ce sont des lieux rich­es, imprégnés d’histoire. Je crois très fort au génie du lieu. Je n’évoque que des endroits que j’aime bien. Et écrire des livres à par­tir d’eux, c’est une façon d’essayer de décou­vrir pourquoi je les aime. D’ailleurs, chez moi, les lieux sont presque des per­son­nages. J’aime beau­coup les faire partager, aller sur place avec des amis, voire même avec des jour­nal­istes. Un cri­tique a dit un jour que j’étais un syn­di­cat d’initiative à moi tout seul…

Plusieurs de vos livres se passent dans les milieux de la police judi­ci­aire. Pour les décrire de manière crédi­ble, vous êtes-vous immergé dans la vie d’un com­mis­sari­at, comme peut le faire un cinéaste ou un jour­nal­iste ?
L’effet de réel est con­di­tion­né par le degré de con­nais­sance qu’a le lecteur de ces milieux. S’il s’agit de M. Tout-le-monde, soit il croit ce que je lui dis, soit il ne le croit pas. Mais si c’est un pro­fes­sion­nel, à par­tir du moment où je ne dis pas de bêtise, il va rem­plir les blancs à sa façon. Je suis inca­pable de me doc­u­menter pour écrire. La doc­u­men­ta­tion, c’est fait pour être digéré, pas pour être ren­du. Il y a des écrivains qui dégor­gent dans leurs livres toute la doc­u­men­ta­tion qu’ils ont avalée. Per­son­nelle­ment, je déteste cela. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’un roman écrit à la pre­mière per­son­ne. Si on se met dans la peau d’un polici­er, pour lui les choses que l’on évoque sont nor­males, elles font par­tie de son quo­ti­di­en. Il n’y a donc aucune rai­son de s’appesantir plus qu’il ne fait lui-même. L’objectif du jour­nal­iste est dif­férent, il vise à apporter de l’information au lecteur. Si un roman le fait aus­si, tant mieux. Mais ce n’est vrai­ment pas le but. Con­traire­ment à ce que croient cer­tains, je n’ai jamais mis les pieds dans un com­mis­sari­at de police. La plu­part des choses que je décris vien­nent de mon imag­i­na­tion. Pour le reste, il suf­fit de regarder la télévi­sion, on y trou­ve quan­tité de reportages bien faits. Il est vrai qu’il y a aus­si une part d’invention : il n’y a jamais eu de 22e brigade de la PJ, il n’y a pas de com­mis­sari­at place des Mar­tyrs. À l’époque où je débu­tais, les bâti­ments étaient vides, et ce qui est amu­sant, c’est que là où je situe la 22e brigade, se trou­ve main­tenant la librairie Quartiers Latins…

Publier

Com­ment cela s’est-il passé pour votre pre­mier roman ? Quand Manière noire a été pris par Bel­fond, vous n’aviez encore rien pub­lié.
Peu de choses, prin­ci­pale­ment des tra­duc­tions. J’ai bête­ment envoyé mon man­u­scrit par la poste. J’étais per­suadé que cela ne marcherait pas : c’était un pre­mier roman, épais, très ancré dans la réal­ité belge, et surtout à cheval sur plusieurs gen­res. C’était un polar sans en être un, il y avait du soci­ologique, du psy­chologique… Je con­nais­sais assez le monde de l’édition française pour savoir qu’il a ten­dance à tout ranger dans des cas­es. Mon deux­ième roman, De secrètes injus­tices, était encore un peu moins polar. Pour le troisième, Der­rière la colline, cela a été le malen­ten­du com­plet, puisqu’il y est ques­tion de la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Mon pro­pos n’était pas du tout de faire une illus­tra­tion de la Pre­mière Guerre mon­di­ale. Il se fait que pour que l’on y croie, et pour que moi j’y croie, j’ai dû m’assurer de l’exactitude de cer­tains élé­ments his­toriques. Mais ce n’est pas un roman his­torique, même s’il est aus­si cela. Quant à L’architecte du désas­tre, c’étaient des nou­velles qui n’étaient pas vrai­ment des nou­velles, cer­taines auraient pu faire des romans chez d’autres édi­teurs, il aurait suf­fi d’utiliser des car­ac­tères pour malvoy­ants… Pour revenir au pre­mier roman, Manière noire, j’étais telle­ment con­va­in­cu que cela ne marcherait pas que j’en avais fait trente exem­plaires, chez un imprimeur, avec une présen­ta­tion soignée, rec­to-ver­so, etc., en me dis­ant qu’on allait me les rem­baller et qu’ainsi je pour­rais les dis­tribuer à mes amis. Les quinze pre­miers, je les ai envoyés à ce que je pen­sais être le pan­théon de l’édition française. Bel­fond a réa­gi assez rapi­de­ment, si bien que je me suis retrou­vé avec mes quinze autres exem­plaires sur les bras.

Vous n’avez pas essayé les édi­teurs belges ? Après tout, vos romans ont une col­oration très nationale, ce qui vous don­nait a pri­ori plus de chances d’être accep­té.
À ma grande honte, je dois avouer que non, je n’ai pas envoyé le man­u­scrit aux édi­teurs belges. Et pour­tant Dieu si je les con­nais, et s’il y en a que j’apprécie. La vérité est que j’avais prévu les édi­teurs belges après, au cas où ça ne marcherait pas en France.

Par la suite, vous êtes tou­jours resté fidèle au même édi­teur.
Oui, j’ai par­fois été approché par d’autres, mais comme je ne suis pas quelqu’un qui vend des mass­es de livres… Mon édi­teur n’a jamais bu la tasse à cause de moi, mais il n’a jamais non plus fait for­tune grâce à moi.

Si ce n’est pas indis­cret, à com­bi­en se tirent vos livres ?
Cela va de trois mille exem­plaires à douze mille, pour Der­rière la colline.

Quel genre de rap­ports avez-vous avec votre pub­lic ?
Il y a une chose un peu frus­trante quand vous êtes écrivain, c’est que sou­vent vous n’êtes pas appré­cié pour de vraies raisons. Le nom­bre de gens qui vien­nent me trou­ver en dis­ant, ah, c’est for­mi­da­ble, ça me rap­pelle mon grand-père… Je me dis que c’est très bien s’ils peu­vent se recon­naître dans mes livres, mais l’essentiel n’est pas là. Quant aux vrais lecteurs, aux lecteurs plus poin­tus, ce ne sont générale­ment pas ceux-là que vous ren­con­trez. D’un autre côté c’est assez grat­i­fi­ant, parce que cela veut dire que vous écrivez des livres avec plusieurs niveaux de lec­ture pos­si­bles. Mes romans sont assez foi­son­nants, je n’aime pas trop les réc­its linéaires, qui passent par un point A, un point B… Je me lève, je prends ma douche, je pars au tra­vail…

Don­nez-vous vos textes à lire avant la pub­li­ca­tion ?
J’ai un cer­cle de lecteurs qui sont des amis. Je n’ai aucun prob­lème à leur don­ner un livre chapitre après chapitre, pour autant bien sûr qu’ils soient suff­isam­ment aboutis. Ce que je leur demande n’est pas facile, car mes livres sont très con­stru­its, avec des rap­pels d’une par­tie à l’autre, et si on les reçoit chapitre par chapitre, il faut pou­voir rac­crocher les wag­ons. Faire lire un man­u­scrit à d’autres per­son­nes, cela per­met sou­vent de gag­n­er du temps. Il y a des choses sur lesquelles on passe parce qu’on veut avancer. C’est un peu comme le cail­lou dans la chaus­sure : ça n’empêche pas de marcher, mais c’est gênant. Il y a des lecteurs qui repèrent ce genre de choses. Ça m’arrive de pro­test­er, mais je sais qu’ils ont rai­son et qu’il fau­dra que j’y revi­enne. Ça per­met de se relire soi-même avec des yeux dif­férents, de pren­dre de la dis­tance, de mieux cern­er l’enjeu réel du livre. Par ailleurs, mes amis appa­rais­sent dans mes romans, avec bien sûr une part de trans­po­si­tion, cela me per­met de les inclure dans mon jeu. Manière noire, il m’arrivait de le lire à un ami, qui a servi de mod­èle au com­mis­saire Del­cominette, bien que pas plus que moi il ne tra­vaille dans la police. Pour Tri­en­t­je, une inspec­trice de la PJ, cela s’est passé de manière assez par­ti­c­ulière : le per­son­nage préex­is­tait dans le roman, ce n’est qu’après que j’ai trou­vé quelqu’un qui lui ressem­blait et qui est venu en retour nour­rir le per­son­nage… 

Où, quand, comment ?

Dedans ou dehors ?
J’écris tou­jours au même endroit. Quand il m’arrive d’écrire ailleurs, c’est tou­jours dans un lieu bien déter­miné. De ce point de vue, je suis plutôt un séden­taire. Ce n’est pas que je ne pour­rais pas écrire ailleurs, mais ça ne m’intéresse pas. Cela tient aus­si au fait que pour moi, comme je l’ai dit, l’écriture n’est pas le moment essen­tiel. Un livre, ça se com­pose, ça se vit, ça s’imagine. Et ça, je peux le faire partout et tout le temps.

Le matin ou le soir ?
Je tra­vaille les week-ends, j’aime dis­pos­er d’une journée et com­mencer très tôt le matin. Avant je tra­vail­lais le soir, mais c’est devenu plus rare. Main­tenant, l’écriture a moins de mys­tère. J’aime davan­tage pren­dre mon temps. Curieuse­ment, cela ne change pas le rythme des paru­tions. Il m’arrive aus­si d’écrire au bureau, sur le temps de midi. De par ma fonc­tion, je passe toute ma journée de tra­vail devant un écran. Je suis « ana­lyste pro­gram­meur » dans une boîte qui compte env­i­ron cent cinquante per­son­nes ; une bonne par­tie de mon tra­vail con­siste à gér­er un gros fichi­er de don­nées qui reprend toutes les voies publiques de Bel­gique. J’ai un statut de salarié à temps plein – sauf depuis un an où je suis passé à qua­tre cinquièmes temps, ce qui dégage une journée sup­plé­men­taire que je peux con­sacr­er à écrire.

À la main ou à l’ordinateur ?
Depuis le début, je tra­vaille à l’ordinateur. Il y a une excep­tion, c’est Manière noire, mon pre­mier livre. Mais c’était un pur acci­dent, je venais de planter mon ordi­na­teur, j’ai dû écrire le pre­mier chapitre à la main. Cela m’a don­né un mal fou, à la fin j’avais envie de taper dans la table, je me demande si j’aurais pu le finir sans traite­ment de texte. En général, je ne tire pas d’épreuves, je cor­rige directe­ment à l’écran. Ou si j’en tire, c’est pure­ment esthé­tique. Main­tenant, avec les ordi­na­teurs, il y a cette chose mer­veilleuse qui est le WYSIWYG, le « what you see is what you get ». J’aime que le texte soit beau visuelle­ment. Donc, j’utilise du Gara­mond, j’ajuste soigneuse­ment le bloc de texte, etc. Je n’aime pas qu’un para­graphe se ter­mine en haut d’une page, alors je m’arrange pour qu’il arrive au moins à la moitié. C’est com­plète­ment idiot, parce que quand le livre va sor­tir, il ne sera pas du tout ain­si. C’est d’autant plus idiot que ça peut génér­er des aber­ra­tions dans le texte. Mais c’est comme ça… Un autre avan­tage de l’ordinateur, c’est qu’on a l’impression de faire du défini­tif. Ce qui est très ras­sur­ant pour des dou­teurs comme moi. Je déteste les ratures, je ne suis déjà pas per­suadé que je suis un bon écrivain, alors un texte bien présen­té a quelque chose de ras­sur­ant, c’est comme s’il avait déjà reçu la sanc­tion de l’imprimé.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°160 (2010)