Les temps de Bob Morane

 

Évoquer Bob Morane, c’est évoquer la rencontre de l’imaginaire d’un écrivain et de celui de la jeunesse, une rencontre dont l’intensité surprit Henri Vernes lui-même, et entraîna un succès foudroyant pour les éditions Marabout dès la parution de La vallée infernale en 1953. D’instinct, l’écrivain savait sentir les aspirations de son public, capter dans l’air du temps ce qui pouvait le fasciner.

Un panorama du monde et de la littérature

Si la première qualité de Bob Morane – et la principale source de ses ennuis – est la curiosité, celle-ci se reflète dans le caractère particulièrement éclectique des aventures dans lesquelles il se jette ou se laisse entraîner. Généralement, une série de littérature populaire est associée à un genre (policier, aventure, fantastique, fantasy…), à une époque ou à un contexte géographique et historique dans lequel évolue son héros. Ces cadres définissent son identité et la relient à un lectorat potentiel qui connaît les codes d’un genre, le type de protagonistes qui le caractérisent, les topos qui jalonnent ses intrigues… Ces codes, le lecteur aime les retrouver et, plus encore, les voir détournés et réinventés. Or, Henri Vernes n’a pas choisi cette voie pour développer sa série. Bob Morane semble, au contraire, vouloir toujours subvertir les frontières qu’elles soient temporelles, spatiales ou génériques. Il diffère ainsi du Nick Jordan d’André Fernez, autre série phare de la collection Marabout junior, publiée de 1959 à 1968, qui s’inscrit dans le genre du roman d’espionnage et dans l’univers de la guerre froide. Au contraire, le lecteur de Bob Morane ne s’étonne pas de passer, d’un roman à l’autre, d’une jungle africaine à un château du Moyen Âge, d’une aventure parfaitement réaliste à des univers étranges, du polar à la science-fiction la plus débridée. La série offre ainsi un panorama de tous les genres possibles de la littérature populaire et de jeunesse. Elle semble inviter les lecteurs adolescents à élargir sans cesse l’horizon de leurs lectures. Le plus étonnant est que cette diversité ne nuise pas à l’identité de la série, une identité profonde qu’atteste son succès s’étalant sur cinq décennies.

Les dangers du pas

Avec un héros pilote d’avion et grand reporter pour le magazine Reflet, les premiers Bob Morane s’inscrivent dans la veine des aventures exotiques. De la Papouasie à l’Égypte, des jungles brésiliennes aux savanes du Centre-Afrique, des Antilles à l’Arabie ou au Pôle Nord, sans oublier l’Asie qui, de l’Inde à la Chine, nourrit l’imaginaire d’Henri Vernes et son goût pour le mystère, les aventures de Bob Morane offraient la clef du monde à des lecteurs en quête d’évasion, à une époque – les années 50 – où le tourisme n’avait pas encore rendu les contrées lointaines accessibles au plus grand nombre. Le héros de la RAF, reconverti en découvreur de trésors et sauveur d’innocents, réalisait les rêves d’une jeunesse qui voulait tourner la page de la guerre et voyait s’ouvrir devant elle une ère nouvelle, celle des Trente Glorieuses.

bob morane masque de jade.jpgCes aventures amènent, tout d’abord, Morane à se confronter au passé de l’humanité que représentent les peuples dits « primitifs ». Il se révèle un citoyen du monde qui exècre le sentiment de supériorité des Occidentaux vis-à-vis de ceux qu’ils considèrent comme des sauvages. S’il est confronté à des peuplades qui menacent de le tuer, il ne les considère jamais comme ses ennemies. Il comprend que leurs comportements violents et parfois cruels sont dictés par un mélange de croyances religieuses et de peurs ancestrales dont ils sont prisonniers et qu’il faut accepter[1].

Quant à leur hostilité à l’égard de l’homme blanc, Bob doit reconnaître qu’elle n’est pas sans fondement. La véritable barbarie est, pour lui, du côté des « civilisés » qui méprisent les « sauvages », des explorateurs sans foi ni loi qui viennent les déranger, volent leurs trésors, profanent leurs idoles et n’hésitent pas à les massacrer avec leurs armes modernes.

Si, pour l’explorateur, s’enfoncer au plus profond des jungles équivaut à pénétrer dans une machine à remonter le Temps pour revenir aux origines de l’humanité et questionner le sens de l’évolution, d’autres dangers montent du gouffre de l’Histoire. Morane est ainsi souvent amené à découvrir au fil de ses voyages qu’un pan du passé a continué à vivre clandestinement en marge du présent qu’il gangrène au point de risquer de prendre le pouvoir sur lui. Ainsi la confrérie des Thugs que tous croyaient disparue se révèle-t-elle exister encore dans La marque de Kali (1956) et être prête à renverser le fragile équilibre de la république indienne pour ramener les maharadjahs au pouvoir en ravivant les conflits ethniques. L’histoire du Masque de jade (1957) présente un cas extrême de ces anomalies temporelles. Bob y découvre qu’une société secrète a survécu plus de deux millénaires à ce qui aurait dû être sa fin. Il revient alors à l’aventurier de clore cette parenthèse temporelle d’un coup de gong qui marque le point final d’une histoire qui n’aurait jamais dû être, mais a parasité le cours de siècles à coups de crimes, de chantages et de terreur.

Tout au long de la série, la fascination excessive pour le passé ou la dette éprouvée envers lui peut engendrer bien des folies et mener des hommes à leur perte. On ne compte plus les forbans qui, emportés par l’ivresse qu’engendre un trésor, oublient toute prudence et meurent ou finissent mutilés au moment où ils pensaient enfin le posséder. Parfois, l’obsession pour le passé tourne à la maladie mentale. Dans L’île du passé (1970), Bob est ainsi pris dans le piège anachronique créé par un milliardaire que son goût de l’Antiquité a poussé à fonder une nouvelle Rome, dont il est l’empereur de pacotille. La résurgence du passé prend un tour plus tragique dans Le secret des Mayas (1955) où une population d’Indiens tente de faire revivre la civilisation des Mayas dont ils conservent pieusement l’héritage. La résurrection du passé se révèle cependant impossible : le fil de l’Histoire a été coupé trop longtemps et trop violemment. Les Lacandons n’ont gardé de l’histoire qu’un enfermement mortifère et, s’ils ont rejeté le monde moderne, ils lui ont substitué la superstition et la crainte qu’inspirent les dieux anciens. Bob Morane tente en vain de les ramener à la raison temporelle, mais il assiste à la répétition absurde de l’Histoire puisqu’ils renoncent à vivre dans le lieu où les derniers Mayas ont attendu leur trépas.

Ce roman est révélateur de la manière dont l’archéologie nourrit de nombreuses aventures. Bob Morane y apparaît comme un héros qui tente de ramener des pans du passé à la surface du présent et d’arracher des hommes et des peuples à la seconde mort qu’est l’oubli pour leur donner la place qui leur revient dans la grande et douloureuse aventure de l’humanité. Bob ne se contente en effet pas d’être un homme d’action, il répond à l’idéal humaniste d’un homme universel chez qui le développement du corps est mis au service de l’esprit. Ainsi, ne manque-t-il jamais d’aller prendre conseil chez des savants avant de se lancer dans une aventure et saisit-il toujours l’occasion de les escorter dans leurs missions scientifiques périlleuses. L’archéologie lui donne surtout l’occasion de méditer sur la mort et la destinée. Ceci explique que Morane soit un étrange découvreur de trésors qui souvent, au lieu de faire connaître les vestiges du passé, devient le gardien de leur secret. Ainsi fait-il le serment au dernier des Musus de ne jamais révéler l’emplacement de la cité mythique perdue au milieu de la jungle pour la préserver des pilleurs et des curieux (Sur la piste de Fawcett, 1954). Le passé n’est ainsi souvent mis à jour que pour être réenseveli.

Dans son attitude par rapport au passé, Morane s’oppose aux chasseurs de trésors qui ne voient que la valeur matérielle des objets anciens et non leur valeur humaine, mais il peut aussi être en désaccord avec les archéologues qui ne voient que leur valeur scientifique et veulent les exposer dans des musées. Ne vaut-il pas mieux les laisser là où les hommes ou les hasards de l’histoire les ont placés ? Tout au long de la recherche de la momie dans La galère engloutie (1954), Bob s’interroge sur le bien-fondé d’une telle entreprise et se demande si arracher la défunte aux fonds marins qui sont son tombeau depuis des millénaires n’est pas un manque de respect. Il est alors fréquemment celui dont la mission est de remettre à leur place des trésors que d’autres ont trouvés pour calmer le passé ou éviter d’en réveiller les blessures mal cicatrisées (La marque de Kali ; L’œil de l’émeraude, 1957).

Parfois, le passé historique et ses trésors fabuleux se mêlent en lettres de sang au passé familial de jeunes gens et pèsent sur eux comme une menace. Il revient alors à Morane de jouer les pères de substitution pour leur rendre leur héritage, conjurer la malédiction liée au passé et les protéger des dangers qu’il entraîne dans le présent (Échec à la main noire, 1957 ; La couronne de Golconde, 1959…).

Les troubles de l’actualité 

Le passé par les vestiges qu’il laisse ou les sociétés secrètes qui s’y attachent n’est pas le seul terrain d’aventure de Bob Morane. Le présent avec ses tensions politiques lui fournit quantité de dangers à affronter et de peuples à sauver. Henri Vernes veille toutefois à ne jamais ancrer trop précisément ses histoires dans une actualité, ce qui risquerait de les dater. Bob déjoue ainsi les plans de puissances étrangères, dont l’identité est sous-entendue, en les empêchant de prendre possession de ressources naturelles comme le pétrole (La cité des sables, 1956). Le double volume des Dents du Tigre (1958) reflète quant à lui l’angoisse d’une troisième guerre mondiale dans laquelle Morane reprend du service dans l’armée de l’air pour vaincre un dictateur asiatique et ramener la paix.

bob morane henri vernesLes tensions de l’époque se reflètent également dans des aventures d’espionnage lorsque Bob doit empêcher que des découvertes scientifiques ou des armes tombent dans les mains d’organisations terroristes ou de gouvernements ennemis. Il sauve ainsi la ville d’Anvers de l’explosion d’une bombe nucléaire miniature (L’espion aux cent visages, 1960). Il doit également livrer bataille à l’organisation Smog et à l’espion Roman Orgonetz. Celui-ci est un caméléon qui évolue d’un présent à l’autre, sous des identités multiples pour vendre ses services au plus offrant en se souciant seulement de son intérêt. Son physique flasque et sans formes est à l’image de sa personnalité.

Bob Morane peut aussi jouer les espions à condition que la cause soit juste, par exemple pour infiltrer, pour le compte des États-Unis ou des services de renseignement français, une base secrète (Oasis K ne répond plus, 1955 ; Les mangeurs d’atomes, 1961) ou mener l’enquête pour démasquer un traître (Mission pour Thulé, 1956). Bob Morane n’est cependant pas Nick Jordan ou Kim Carnot, le héros de Jacques Legray dont les aventures publiées, elles aussi, chez Marabout se caractérisaient par la complexité et le réalisme d’intrigues géopolitiques inspirées par l’actualité. Contrairement à eux, Bob n’aime pas être en mission pour le compte d’un gouvernement. Tout au plus accepte-t-il d’agir en éclaireur pour la police dans L’Ombre Jaune (1959) ou se rend-il compte que tel est le rôle qu’on lui a fait jouer dans La marque de Kali. À l’opposé, il se trouve parfois dans le rôle du suspect traqué par les forces de l’ordre. Ainsi, le lecteur est-il plongé dans La rivière de perles (1963) dans une ambiance de polar où Bob n’a d’autre solution pour se disculper que de mener l’enquête afin de trouver les coupables.

L’ancien commandant, qui aime répéter qu’il ne commande plus rien, est au fond de lui un libertaire qui n’agit pas par idéologie et encore moins par patriotisme. Il s’identifie à la race des chevaliers errants qui tentent de secourir la veuve, l’orphelin et les opprimés. Bob se trouve naturellement du côté des peuples qui se battent pour leur liberté et tentent de reprendre possession de leur présent et de leur avenir en secouant les tyrans qui les oppriment (L’héritage du flibustier, 1958 ; Les compagnons de Damballah, 1958…). Mais il est aussi là pour défendre le jeune président du Pérou, menacé par un coup d’État qui vise à réinstaurer la dictature (Tempêtes sur les Andes, 1958). Bob Morane se distingue, dans ces circonstances, par sa force de conviction. Il est celui qui rend l’espérance et réveille l’envie de se révolter chez ceux qui n’en ont plus la force ou qui pensent qu’il n’est pas possible de changer le cours des événements, comme les esclaves résignés à qui Orgonetz fait cultiver de l’opium (La fleur du sommeil, 1957) ou le peuple que le roi Zog a littéralement réduit au silence (Le maître du silence, 1959).

Il faut toutefois noter une évolution dans la série. Les attentes des adolescents des années 1970 n’étaient en effet plus celles des jeunes gens des années 1950 et Henri Vernes en profita pour faire évoluer les aventures de son héros en leur donnant des accents de la Série noire qu’il affectionnait. Les Bob Morane devinrent plus sombres ; leur cadre, plus réaliste ; leur style, plus direct et dialogué, épicé d’expressions populaires ou argotiques. Le personnage de Morane se montre alors plus dur, mais surtout il semble perdre certaines de ses illusions dans un univers où la distinction du bien et du mal devient floue. Dans Piège au Zacadalgo (1972), lui qui venait aider le fils d’un ami et pensait permettre à un peuple de se libérer, se rend compte qu’il est le jouet d’une manipulation où le pouvoir et ses opposants marchent main dans la main. De même, Guérilla à Tumbaga (1975) jette un regard sombre sur les révolutionnaires. Cette veine des romans de Bob Morane semble annoncer la série des Don qu’Henri Vernes lancera dans les années 1980 sous le pseudonyme de Jacques Colombo. Don est un Bob Morane qui aurait été vaincu par le cynisme ambiant dans un monde où il n’est plus possible d’élire un idéal. Il se laisse entraîner dans une surenchère de violence, de meurtres et de sexe qui l’enchaînent de plus en plus, comme s’il était incapable de se rebeller contre un Destin qui le mènera tôt ou tard à la mort après qu’il l’a semée aux quatre coins du globe. La comparaison de l’aventure de Bob Morane Panne sèche à Serado (1973) avec celle de Don L’ange de Managua (1983), qui reposent sur des scénarios identiques, révèle la différence de perspective entre les deux séries. Si Bob est pris par erreur pour un tueur à gages dans un imbroglio politique, Don est un véritable tueur et là où le Bob Morane se finit sur une note optimiste avec le rétablissement de la république, l’épilogue du Don semble montrer qu’il est illusoire de tenter de secouer le carcan du présent pour l’ouvrir sur un futur plus désirable. Seule la fuite est possible, une fuite permanente qui transforme la vie en une succession absurde d’instants. Bob Morane tente au contraire toujours de donner au présent la dynamique d’un sens, celui de l’espoir.

La science-fiction : Bob Morane gardien du Temps

Les aventures de Bob Morane peuvent aussi se conjuguer au futur. En tant qu’ingénieur et pilote de chasse, Bob Morane s’intéresse aux technologies nouvelles. Il est cependant un homme paradoxal dans sa relation au progrès, à la fois curieux et méfiant : « Notre ami Bob, fit sir George en riant, ne rate jamais une occasion de pester contre la civilisation, lui l’homme des avions à réaction, l’homme plus rapide que le son… »[2].

Bob Morane est un écologiste dans l’âme à une époque où l’écologie n’était pas au centre des préoccupations. L’exploitation aveugle des ressources naturelles et le massacre des espèces animales font partie des reproches que cet amoureux des grands espaces et de la vie sous toutes ses formes, surtout les plus sauvages, fait à la civilisation moderne[3]. Dès sa première aventure, il est même tenté de retrouver dans la jungle une vie plus simple au rythme de la nature[4].

Par sa critique de la civilisation et son attitude paradoxale vis-à-vis du Progrès, Bob se rapproche étonnamment de deux de ses ennemis les plus redoutables, Ming et Le Tigre, Jules Laborde. Ming, le maître de la Vieille Chine[5], s’affiche en effet en ennemi de la modernité. De même, le Tigre veut exterminer la population de la Terre pour rendre la planète à nouveau vierge et pouvoir la recoloniser avec un petit groupe d’élus qui y fonderont une civilisation de paix, plus proche de la nature. Bob, s’il se surprend à être en accord avec certaines de leurs critiques, ne peut accepter leurs procédés terroristes. Il relève l’hypocrisie de Ming qui retourne le Progrès contre lui-même et se sert des technologies les plus avancées pour faire revenir les hommes à un mode de vie passé. Il est plus indulgent envers Laborde qui est lui-même une victime de la science. Il lit dans les contradictions de son utopie génocidaire la schizophrénie d’un être qui, par les capacités cognitives dont il a été pourvu, anticipe les découvertes des siècles à venir, mais est sans cesse ramené à l’instinct primitif de l’animal. Dans un geste de rédemption, Laborde finira par sauver l’humanité des projets de Ming, grâce à sa science, avant de revenir à sa vie initiale de clochard inoffensif se laissant dériver à la surface du présent.

bob morane 2Le danger d’une science qui devient l’instrument des fantasmes de toute-puissance des hommes vis-à-vis de la nature et de la vie est un des fils conducteurs de la série. Bien longtemps avant Jurassic Park, Henri Vernes imagine les ravages que pourrait engendrer le clonage d’une espèce disparue – en l’occurrence le mammouth (Les géants de la Taïga, 1958). Les buts du professeur Illevitch sont certes nobles – résoudre le problème de la famine –, mais sa tentative de violer les lois du Temps ne peut qu’entraîner la catastrophe. Si les utopistes peuvent se révéler de redoutables apprentis sorciers, Morane croise le plus souvent sur sa route des savants fous qui cherchent dans la science le moyen d’assouvir leur mégalomanie. Le premier d’entre eux est le docteur Semenof (Les faiseurs de déserts, 1955) qui, après avoir voulu sauver l’humanité grâce à des céréales biologiquement modifiées, envisage de la détruire au moyen d’un virus de son invention qui détruit la végétation. Henri Vernes anticipait ainsi, dès le milieu des années 1950, les débats autour des OGM et l’angoisse d’une guerre bactériologique.

Le monde technologique de Bob Morane apparaît, dans les premières années de la série, à la pointe de la modernité, mais toujours parfaitement plausible. Ainsi, le satellite de Mission pour Thulé précédait-il d’un an le lancement de Spoutnik. L’aventure s’inscrivait dans une course technologique qui hantait l’imaginaire de l’époque et lui donnait une résonnance supplémentaire. Il n’en va pas de même de la machine à voyager dans le Temps du professeur Hunter (Les chasseurs de dinosaures, 1957). La science devient alors un moyen d’élargir le périmètre des aventures du héros et Henri Vernes s’embarrassera de moins en moins du réalisme des inventions qui lui offrent de nouvelles possibilités d’intrigues. Ainsi résout-il l’épineux problème du retour du méchant grâce à un duplicateur qui permet à Ming de donner vie à un double chaque fois qu’il est tué.

Les voyages dans l’espace et le Temps vont rapidement créer une série au sein de la série. Dès le huitième volume de ses aventures, Les monstres de l’espace (1956), Bob Morane est confronté à une créature extraterrestre qui surgit brutalement dans le cadre d’une aventure précédente, La vallée des brontosaures (1955). En écrivant cette version de La guerre des mondes en plein Centre-Afrique, Henri Vernes semble vouloir montrer, alors que le succès de la série va croissant, qu’il ne se cantonnera pas dans un genre, le roman d’aventures exotiques, mais diversifiera ses sources d’inspiration au gré de ses envies. La patrouille du Temps fait son apparition deux romans plus tard et va permettre de multiplier les possibilités de jeux sur les paradoxes temporels. Ainsi, à la fin des Chasseurs de dinosaures, Bob se retrouve-t-il bloqué dans une boucle temporelle puisque le colonel Craigh le ramène dans le présent au moment où l’aventure a commencé. Tout au long de ce cycle, Bob et Bill risquent sans cesse de devenir des « naufragés du Temps »[6] ; ils sont pourtant les gardiens de son architecture et luttent contre Ming qui veut la perturber. Celui-ci enferme ainsi Paris dans une cloche spatio-temporelle pour pouvoir observer la dégénérescence de ses habitants comme on observe des fourmis dans le vase clos d’un terrarium. Il essaie aussi de piller les trésors de l’Histoire et de percer ses secrets pour augmenter sa puissance. Il tente en outre de modifier le passé pour empêcher le présent de se réaliser et prendre le contrôle du futur.

Dès son apparition, Ming est habité d’un fantasme divin. Il veut être le maître du Destin, incarner la Fatalité pour ses victimes à qui il fait répéter comme un crédo : « L’Ombre Jaune est la vie, mais il est aussi la Mort… il peut sauver l’humanité, mais il peut aussi la détruire »[7]. La possibilité de voyager dans le Temps et de s’allier à des puissances galactiques décuple ses ambitions. Son désir de posséder l’hégémonie sur l’ensemble de l’arc du Temps le pousse même à tenter d’égaler Dieu.

En voyageant dans le Temps, Morane découvre aussi la confirmation des dangers que la technologie fait peser sur les hommes puisque, dans un futur lointain, un ordinateur les a réduits en esclavage. Il choisit alors de ne pas respecter les lois de la Patrouille du Temps, qui prescrivent de ne pas intervenir dans le déroulement de l’Histoire, détruit le monstre informatique et libère le peuple des enfants de la Rose qui constitue l’utopie d’une humanité qui, débarrassée de ses démons, retrouverait l’innocence des origines.

Au-delà des frontières du réel : l’étrange, le fantastique et la fantasy

Dans son exploration du Temps, Morane ne se limite pas au continuum spatio-temporel « ordinaire », il s’aventure dans d’autres univers et dans des temporalités divergentes sans que la logique de la série en soit affectée. Si Henri Vernes a été confronté, comme tout auteur d’une série à succès, au risque de l’essoufflement, ce type de roman correspond à une tendance profonde de son imaginaire[8], qu’il trouve l’occasion d’insuffler dans les Bob Morane des années 1970. Son héros est alors entraîné de plus en plus fréquemment aux portes de l’étrange, dans des univers cauchemardesques où il fait l’expérience de phénomènes paranormaux. Commando épouvante (1970) présente ainsi l’exemple d’une aventure entièrement vécue au conditionnel. Bob s’y trouve confronté à des vampires ainsi qu’à des perturbations des lois de la physique. Après avoir assisté à la mort de Bill, il est tué à son tour avant de se réveiller et de comprendre que ces péripéties étaient virtuelles. Malgré le résultat négatif du simulateur temporel, il décide d’affronter le danger, mais le roman s’arrête au moment où l’aventure va passer au présent de l’indicatif ; le lecteur ne saura jamais comment elle s’est réellement déroulée.

Si les aventures de Bob Morane se prêtent naturellement à des développements vers l’étrange, c’est parce que les distorsions temporelles et le jeu sur les mondes parallèles font partie de la série dès son origine. Ainsi, dans La vallée infernale, Bob Morane découvre-t-il un espace coupé du reste du monde auquel on ne peut accéder qu’en traversant la mort symbolisée par les boyaux du volcan. Cette vallée est un paradis trompeur qui retient ses occupants hors du Temps. Bob y rencontre des soldats que tous croient morts et qui ne savent pas que la Deuxième Guerre mondiale est terminée. Pour eux, le Temps a cessé de couler et se répète à l’infini dans un espace bouclé sur lui-même. Il revient alors à Morane de les guider pour les reconduire dans le temps « normal », celui de la vie qu’il menait avant de tomber dans cette vallée.

Si le contexte est différent, la fonction du héros est identique dans le cycle d’Anankè (1974-1979). Bob y est plongé dans un « dédale [de] monde[s] parallèle[s] »[9] ou plus exactement de mondes gigognes qui se déploient en cercles concentriques clôturés par des murailles. Entre celles-ci se déploient des univers aux lois absurdes, où l’écoulement du Temps est déréglé et qui sont peuplés de créatures effrayantes. Si, dès le départ, Bob est ouvert au mystère et a fait sienne la phrase d’Hamlet, « Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Oratio, que n’en imagine ta philosophie… »[10], les mondes d’Anankè dépassent tout ce à quoi il pouvait s’attendre.

La réalité de ce monde n’est jamais discutée par les protagonistes et le lecteur ne saura jamais ce qu’est exactement Anankè ni quels sont les maîtres de ce monde. Ce cycle diffère par-là d’autres Bob Morane où les phénomènes paranormaux trouvent in fine une explication. Ainsi, dans Le cratère des Immortels (1967), Bob découvre-t-il au fond de la jungle un cratère où un camp nazi semble continuer à exister anachroniquement. Le roman qui commence comme un mélange d’aventure exotique et d’intrigue d’espionnage glisse rapidement dans l’étrange avant de trouver la science-fiction comme point de chute. La répétition inlassable du même fragment de temps s’explique par une machine à photocopier le présent qui permet de sauvegarder son image dans une autre dimension de l’espace-temps, mais qui s’est enrayée. Il revient alors, une nouvelle fois, à Bob Morane de briser la boucle temporelle pour remettre le cours du Temps sur ses rails.

Ce besoin de fournir une explication pseudo-scientifique en guise d’alibi pour justifier des manifestations étranges se retrouve dans La vapeur du passé (1963), mais de manière plus ambiguë. Pour expliquer comment des fossiles de dinosaures conservés dans un temple, découvert par des archéologues en Sibérie, peuvent reprendre vie sous l’action d’un mystérieux brouillard vert, Bob avance deux hypothèses concurrentes qui lui semblent plausibles, mais dont aucune n’est absolument certaine. Parfois, une situation défiant a priori les lois de la logique finit par se révéler n’être qu’un tour de passe-passe. Ainsi, le manège de Rendez-vous à Nulle Part (1971) qui semble transporter ses occupants au beau milieu du XIXe siècle n’est-il pas lié à une brèche dans l’espace-temps, mais à une simple mise en scène ourdie par le docteur Xhatan.

Le premier roman de la série à rester d’un bout à l’autre dans le registre de l’inexplicable est Krouic (1972) où le réel et l’irréel deviennent impossibles à distinguer. Cette hésitation n’est plus de mise dans le cycle d’Anankè, dont Krouic est une première esquisse. Dans cette fresque de fantasy, le surnaturel est pleinement accepté, mais la mission de Bob Morane reste la même que celle qu’il avait dès sa première aventure : ramener ses compagnons sains et saufs dans le monde auquel ils appartiennent. Tout au long de la traversée des cercles d’Anankè, il incite les peuples à la révolte contre les lois absurdes, il apaise les conflits immémoriaux, supprime les lois barbares. Cette aventure, qui semble s’étaler sur des années, se révèle cependant n’être qu’une abominable excroissance temporelle. Lorsqu’ils parviennent à échapper au monde parallèle, Bob, Bill et Florence, se retrouvent à leur point de départ, quelques instants seulement après avoir pénétré dans le pavillon de Simon Lusse.

Ce rapide survol de la série des Bob Morane montre que son unité réside, en deçà de la diversité des genres abordés, dans des continuités thématiques et dans une éthique de l’aventure qui sous-tend l’action du personnage principal, quel que soit le type des péripéties auquel il est confronté. Bob Morane est un héros pacificateur qui combat des dérèglements temporels, qu’il s’agisse d’obsessions maladives pour le passé, de malédictions historiques, de tentatives d’appropriation du présent, de mise à sac du futur, de scientisme fou qui mène droit à l’Apocalypse ou de phénomènes étranges qui ouvrent des temporalités destructrices et déviantes. L’éthique temporelle de Bob Morane réside dans une forme de mesure face à des ennemis qui comme Ming cultivent l’ubris et veulent se rendre maîtres du Temps dans toutes ses dimensions. Au contraire, Bob Morane cherche toujours à recentrer l’arc du Temps sur un présent vécu dans un mélange de modestie et de ténacité avec un enthousiasme permanent, mais aussi avec la conscience d’un danger toujours latent.

Si Bob Morane croit en une chose, il s’agit de la Fatalité qui gouverne le monde, cette Fatalité que les Grecs appellent Ananké et les indigènes du Centre-Afrique, « Juju »[11]. Elle régit le Destin et sera tour à tour la chance ou l’infortune suivant les circonstances. L’oublier revient à croire que tout est possible et mène à la démesure et aux fantasmes de l’homme-dieu ; se résigner, à devancer la mort, comme la vieille dame qui se laisse dépérir dans Le sultan de Jarawak (1955) ou les Atlantes qui renoncent à vivre dans Opération Atlantide (1956) parce qu’ils pensent que l’Histoire est écrite et que la leur n’a plus de sens et est finie. Entre ces deux impasses, Bob Morane a choisi une voie médiane, celle d’un optimisme forcené, mais mesuré.

Si l’homme ne peut pas tout, s’il ne maîtrise pas les ressorts ultimes de la Fortune, le Destin doit être sans cesse forcé ; la chance, sollicitée. L’œuvre d’Henri Vernes déploie deux versions complémentaires et opposées de l’existence : celle de Don qui est du côté de la mort et du nihilisme ; celle de Bob qui est du parti de la Vie. La soif d’aventure est, pour Morane, une injonction morale. L’aventure est un état d’esprit avant d’être une performance physique. Elle est l’expression de la jeunesse, d’une jeunesse qui résiste et n’a rien à voir avec l’âge, mais est une disposition de l’âme. Vivre en aventurier, c’est vivre à l’affût, refuser tout ce qui pourrait rendre l’homme blasé. L’aventure apparaît alors comme l’hommage que l’homme rend à la Vie, à une volonté de vivre qui résiste en lui jusque dans la dernière des extrémités.

François-Xavier Lavenne


[1] « La vallée infernale », dans Tout Bob Morane 1, édition numérique, Ananké, 2013, emplacement de lecture 1619.
[2] « La cité des sables », dans Tout Bob Morane 6, édition numérique, Ananké, 2013, emplacement de lecture 5587.
[3] « L’Ombre Jaune », dans Le cycle de l’Ombre Jaune 1, édition numérique, Ananké, 2014, emplacement de lecture 4323.
[4] « La vallée infernale », op. cit., 2142.
[5] Telle est la traduction du nom de l’organisation dont Ming est le chef, le Shin Tan.
[6] « Les bulles de l’Ombre Jaune », dans Tout Bob Morane 33, édition numérique, Ananké, 2014, emplacement de lecture 6796.
[7] « L’Ombre Jaune », op. cit., 2416.
[8] Dans ses mémoires, Henri Vernes révèle le goût qu’il avait enfant pour les récits d’épouvante qu’il pouvait suivre dans les journaux. Le développement de la veine fantastique des Bob Morane porte en outre l’influence de Jean Ray dont Henri Vernes fut l’ami et dont il contribua à tirer l’œuvre de l’oubli. Il lui a consacré plusieurs préfaces ainsi qu’un essai.
[9] « Les caves d’Ananké », dans Tout Bob Morane 47, édition numérique, Ananké, 2015, emplacement de lecture 4347.
[10] « La vallée des brontosaures », dans Tout Bob Morane 4, édition numérique, Ananké, 2013, emplacement de lecture 485.
[11] Ibid., 457.


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Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 196, octobre – décembre 2017