Simon Leys, Les naufragé du Batavia

C’est la mer qui prend l’homme

Simon LEYS, Les naufragés du Batavia suivi de Pros­per, Arléa, 2003

leys les naufragés du bataviaLe Batavia, un des plus grands navires du XVIIe siè­cle, appar­tient à la très puis­sante Com­pag­nie hol­landaise des Indes Ori­en­tales. Il bat les flots pour rame­ner des comp­toirs de cette organ­i­sa­tion marchande divers­es den­rées qui sont reven­dues par la suite en Europe. Mais son pre­mier voy­age lui est fatal : avant même d’avoir atteint son but, il s’é­choue sur l’ar­chipel Hout­man Abrol­hos, récif de corail situé à quelque qua­tre-vingts kilo­mètres du con­ti­nent aus­tralien. Jusque là, rien que de très habituel, on imag­ine aisé­ment le ralen­ti de la caméra mon­trant Leonar­do di Caprio qui remonte la foule massée sur le grand pont, alors que le navire som­bre lamenta­blement, au son des tré­mo­los d’une désa­gréable voix fémi­nine d’outre-Atlan­tique.

La suite, elle, est peu banale. Les sur­vivants, très nom­breux, s’in­stal­lent sur les îles de l’Archipel, et se ren­dent très vite compte, à tort d’ailleurs, qu’il ne sera pas pos­si­ble d’y sur­vivre très longtemps. Dans le but d’aller chercher du ren­fort à Java, le sub­ré­car­gue, seul maître à bord après Dieu, le patron, troisième maître, et quelques autres mem­bres de l’aris­to­cratie du bateau s’en vont dans un can­ot, aban­donnant ain­si le reste de l’équipage à son triste sort. Et à un indi­vidu pour le moins antipathique : Jeron­imus Cor­nelisz, ancien apoth­icaire, anabap­tiste et psy­chopathe, qui prend les com­man­des de ce petit monde désem­paré par la fuite de ses supérieurs, installe la ter­reur et procède au mas­sacre sys­té­ma­tique des hommes, des femmes et des enfants, trans­for­mant ce clas­sique nau­frage en une effroy­able boucherie. Si Mike Dash n’avait pas écrit Batavias Grave­yard, explique Simon Leys dans un lim­i­naire qui ne manque pas d’hu­mour, nous auri­ons pu atten­dre encore longtemps son pro­pre livre, Les naufragés du Batavia, resté jusqu’alors à l’é­tat d’œu­vre rêvé. Sincère­ment désolé pour les car­nets de notes, les innom­brables doc­u­ments sur le sujet que l’écrivain a entassés des années durant, cares­sant, polis­sant, choy­ant le pro­jet d’en ra­conter l’his­toire. Sincère­ment désolé, oui, et sincère­ment con­tent, car si Dash n’avait pas pris la mer avant lui, je serais passé à côté d’un petit chef-d’œu­vre de con­ci­sion, au­quel la fic­tion n’au­rait pu que nuire. Obli­gé, pour éviter un dou­ble emploi avec le livre de l’au­teur anglais, de red­i­men­sion­ner son pro­jet, Leys, en une soix­an­taine de pages, analyse tous les élé­ments qui ont per­mis le drame : la per­son­nal­ité des dif­férents acteurs, les con­flits qui ont précédé le nau­frage, les iné­gal­ités sociales sur le bateau. Le réc­it se déploie grâce à un enchaîne­ment de con­sid­éra­tions mêlant l’his­toire de la ma­rine, des reli­gions et de l’art, mais aus­si la psy­cholo­gie, tout ceci dans un style où la sobriété va de pair avec un cer­tain panache. Un deux­ième texte com­pose ce livre, aus­si remar­quable que le pre­mier. Le nar­ra­teur y fait le réc­it d’une expéri­ence vécue il y a quar­ante-cinq ans : une cam­pagne de pêche sur le thonier bre­ton Pros­per, un des der­niers sur­vivants, à l’époque, d’une espèce aujour­d’hui dis­parue, les bateaux à voile. Ici, le réc­it his­torique fait place au témoi­gnage, voire au reportage social — je ne peux m’empêcher, en lisant Pros­per, de pen­ser aux écrits sur la mis­ère de Georges Or­well. Leys fait entr­er le lecteur au cœur du bateau de pêche, dans la cab­ine où se tien­nent les con­ver­sa­tions sur la pêche, les ba­teaux à moteur et les car­gos, où se répè­tent sans fin les his­toires et légen­des de la mer, les ragots du vil­lage, dans des relents de vin et de franche cama­raderie. C’est tout un univers de marins aujour­d’hui dis­paru que Leys exhume avec ce texte, dont on sent pour­tant l’ac­tu­al­ité brûlante.

Pas­cal Lecler­cq

N.B. : C’est à un vieux loup que l’on doit ce livre sur la mer. Au moment où sort Les naufragés du Batavia, Simon Leys fait pa­raître, aux édi­tions Plon, une antholo­gie de La mer dans la lit­téra­ture française. De Fran­çois Rabelais à Jules Michelet (tome 1) et de Vic­tor Hugo à Pierre Loti (tome 2).


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)