Wavre : « On va chez Claudine »

Librairie Claudine

Les libraires devant la librairie Clau­dine — Pho­to : Michel Tor­rekens

Essen­tielles. Les librairies ont été qual­i­fiées d’essentielles lors de la pandémie de la Covid-19. Cette rubrique en présente l’une ou l’autre, par­fois bien décen­tral­isées et d’autant plus proches de publics éloignés des grands cen­tres urbains. Clau­dine, à Wavre, est une des petites dernières…

La créa­tion de Clau­dine remonte à moins de deux ans. L’ouverture a eu lieu le 10 octo­bre 2020. Sa fon­da­trice ? Diane Plat­teeuw. D’emblée, celle-ci pré­cise que le méti­er de libraire n’était pas un rêve d’enfant. « Le pro­jet est plutôt né d’une réflex­ion bien mûrie à un moment de ma vie pro­fes­sion­nelle », explique-t-elle. Après plus de sept années à la direc­tion d’une asbl de dif­fu­sion cul­turelle, l’UDA, elle souhaite don­ner une nou­velle ori­en­ta­tion à sa car­rière. « Je lis depuis l’enfance, détaille Diane Plat­teeuw, et j’ai tou­jours aimé partager mes décou­vertes lit­téraires. J’étais déjà pre­scrip­trice pour mes con­nais­sances. De plus, je suis fascinée par la créa­tiv­ité et par le croise­ment des dis­ci­plines cul­turef­paslles. Ouvrir une librairie, c’est faire de ce partage, de ce goût de la décou­verte une pro­fes­sion, c’est aus­si créer un espace qui par­ticipe à la dif­fu­sion et à la créa­tion cul­turelles. J’avais aus­si envie de créer un pro­jet dans la ville où je vis depuis dix ans et dans laque­lle je me suis impliquée ».

« Un sport de combat »

Cela fai­sait huit années que Cal­ligrammes, la dernière librairie général­iste et indépen­dante wavri­enne, avait dû fer­mer ses portes à une époque où Ama­zon était à son apogée et que l’Esplanade, le cen­tre com­mer­cial de Lou­vain-la-Neuve, atti­rait la clien­tèle wavri­enne. Depuis, il y avait un manque à combler, mais encore fal­lait-il relever le défi. Car Diane Plat­teeuw décou­vrait la réal­ité d’un com­merce bien par­ti­c­uli­er et ne con­nais­sait absol­u­ment pas ce milieu. « J’ai con­tac­té plusieurs libraires en me pro­posant comme sta­giaire. Yves Limauge m’a accueil­lie dans sa librairie À livre Ouvert – le Rat Con­teur à Woluwe-Saint-Lam­bert. Il m’a ensuite engagée pen­dant un an. Il m’avait dit à l’époque que tenir une librairie est un sport de com­bat. C’est lui qui m’a appris le méti­er avec tal­ent et pas­sion. Je lui dois un immense mer­ci pour son par­rainage. Nous con­tin­uons à nous voir régulière­ment. Beau­coup de gens vien­nent à la librairie pour me deman­der ce que je leur con­seillerais pour ouvrir ce genre de com­merce. Je réponds que le pas­sage par une autre librairie me paraît essen­tiel. Il faut se cogn­er à la réal­ité : la tré­sorerie, les retours, les négo­ci­a­tions avec les dis­trib­u­teurs, être atten­tive à ses charges fix­es, etc. Le syn­di­cat des Libraires Fran­coph­o­nes Indépen­dants (SFLB) est un pré­cieux référent égale­ment ».

La jeune entre­pre­neuse s’est aus­si appuyée sur tout un réseau. « Le réseau des librairies indépen­dantes n’est pas un mythe, insiste-t-elle, et j’ai envie de m’inscrire dans cette dynamique. Entre col­lègues, nous n’hésitons pas à faire appel à l’un ou à l’autre ». Un réseau de libraires, mais aus­si d’artistes et arti­sans de la région : Camille Stof­fel, pour le logo et la charte graphique de la librairie, la menuis­erie Mar­coux, pour les étagères et les meubles, Alain de Pier­pont de l’asbl Hors Jeu pour l’animation de stands Clau­dine sur le marché, ou encore Mar­i­ana Baziret pour la con­cep­tion de sacs label­lisés Coud’cœur. Des pro­fes­sion­nels mais égale­ment des citoyens et des citoyennes qui se sont mobil­isés et qui ont apporté qui un coup de main, qui un intérêt pour l’initiative. Une cam­pagne de finance­ment par­tic­i­patif lancée dès avant l’ouverture via la pos­si­bil­ité d’achat de bons à valoir/chèques cadeau a per­mis de soutenir la tré­sorerie de la librairie à hau­teur de 14.000 euros ! Des lecteurs lisent pour la librairie Clau­dine et pro­posent leurs choix et leurs chroniques en librairie, sur Face­book et sur le site inter­net à la rubrique con­seils lec­tures.

Une équipe au féminin

Quand on est par­ent de qua­tre enfants de 9 à 18 ans, il est pra­tique­ment vain de tenir un com­merce de prox­im­ité seul si l’on veut con­cili­er tant que faire se peut vie pro­fes­sion­nelle et vie famil­iale. Rapi­de­ment, Diane Plat­teeuw a trou­vé du sou­tien auprès de deux col­lab­o­ra­tri­ces très pré­cieuses : Louisa Van Breusegem, d’une part, Marie-Pierre Jadin d’autre part. « Louisa est sta­giaire chez nous. Je l’ai ren­con­trée dans le cadre d’une réori­en­ta­tion d’études, se sou­vient Diane Plat­teeuw. Elle nous apporte la vivac­ité de ses 25 ans. Elle appar­tient à la généra­tion Har­ry Pot­ter qui traque les nou­veautés sur les réseaux soci­aux. Elle a un con­tact dif­férent avec les ados et cer­tains vien­nent pour elle ».

Marie-Pierre Jadin avait, quant à elle, une expéri­ence déjà bien fournie dans le monde lit­téraire. Roman­iste, elle a tra­vail­lé en mai­son d’édi­tion, en bib­lio­thèque, a été rédac­trice en chef d’une revue lit­téraire, a enseigné comme pro­fesseure de français langue étrangère et, depuis peu, pub­lié un pre­mier roman, Brasiers, aux édi­tions Ker, prix Fin­tro écri­t­ures noires 2019. « Des lecteurs sont venus acheter son livre sans savoir qu’elle tra­vail­lait ici, sourit Diane Plat­teeuw en soulig­nant l’intérêt d’avoir à ses côtés une écrivaine. Elle apporte une touche par­ti­c­ulière au con­seil. Elle a une manière dif­férente de lire un texte et de qual­i­fi­er une écri­t­ure, un livre. C’est très exci­tant aus­si de se dire qu’elle est en train d’écrire son deux­ième roman ». Quand, à son tour, Marie-Pierre Jadin envis­age de réori­en­ter sa vie pro­fes­sion­nelle, Diane Plat­teeuw lui pro­pose de devenir son asso­ciée. Un local, des con­seils, une iden­tité, un con­cept, un réseau, 85 m² dont les 4.000 ouvrages en stock sont passés à 10.000, le pro­jet était lancé et cela en plein con­fine­ment. « On y est allées de manière bravache, à tel point que la librairie a fail­li s’appeler Mata­more ! Mais le risque était mesuré… », sourit Diane Plat­teeuw.

Diane est-elle Claudine ?

La librairie s’appellera finale­ment Clau­dine. On pense bien sûr à l’héroïne de Colette et une étagère près du comp­toir rend hom­mage à la grande roman­cière française. En forme de boutade, on ne peut s’empêcher de deman­der à Diane Plat­teeuw si Diane est Clau­dine. « Diane aurait telle­ment aimé être Clau­dine, rétorque-t-elle sur le même ton en riant. Elle est facétieuse, fausse­ment ingénue. Elle est libre. De plus, Colette est une per­son­nal­ité incroy­able. Elle a inven­té sa vie, elle a tout osé sur le plan per­son­nel, affec­tif, pro­fes­sion­nel, poli­tique et elle écrit mag­nifique­ment, avec beau­coup de sen­su­al­ité. Son œuvre est égale­ment ancrée dans une terre, une mai­son, un jardin, à l’image de ce que j’ai voulu faire en ouvrant cette librairie dans la ville où j’habite, et à par­tir de cet ancrage, elle a enfon­cé des portes. Elle a élaboré un réc­it d’émancipation. Elle a vécu sa vie comme elle l’a voulu. » Mais le choix de Clau­dine ne s’arrête pas là. « Nous avons saisi l’opportunité de la vague actuelle des vieux prénoms. Nous ne l’avions pas prémédité, mais j’entends par­fois des gens dire ‘On va chez Clau­dine’, comme s’ils allaient chez une copine. Cer­tains nous deman­dent qui, de nous trois, est Clau­dine. Des enfants nous appel­lent Clau­dine. C’est super chou­ette ! »

Le livre en transition

Vu ce mar­rainage pres­tigieux, on peut aisé­ment imag­in­er que la ligne édi­to­ri­ale apportée par la libraire à son enseigne a une dimen­sion fémi­nine, voire fémin­iste. La réponse et la réal­ité sont plus nuancées. « Nous avons un ray­on essais où les ouvrages fémin­istes occu­pent pas mal de place. Même si la lec­ture appa­raît comme une activ­ité plus fémi­nine, notre clien­tèle est mixte. Ce fémin­isme, nous l’incarnons aus­si en tant que femmes cheffes d’entreprise engagées dans la vie sociale. Sans avoir un axe mil­i­tant affir­mé, on donne de fac­to une cer­taine image. »

La librairie se veut néan­moins général­iste et diver­si­fiée. « Général­iste veut dire ouver­ture, pré­cise Diane Plat­teeuw. C’est même une con­di­tion de survie pour nous à Wavre. Cela me plaît d’avoir un pub­lic diver­si­fié qui sait que nous nous couper­ons en qua­tre pour lui, pour le con­seiller, lui apporter le ser­vice qu’il attend. En retour, il com­prend nos con­traintes et accepte d’attendre si c’est néces­saire. Il sait que nous nous inscrivons dans une autre démarche qu’Amazon qui entraîne le dépe­u­ple­ment du cen­tre-ville par la dématéri­al­i­sa­tion et la dé-com­mer­cial­i­sa­tion du secteur ».

Engagées l’une et l’autre dans la vie de la cité du Maca et en par­ti­c­uli­er dans le col­lec­tif « Wavre en tran­si­tion », Diane Plat­teeuw et Marie-Pierre Jadin trans­posent au quo­ti­di­en et dans leur méti­er les valeurs aux­quelles elles croient. Elles se four­nissent à l’épicerie-coopérative Macavrac. Elles veil­lent à réduire leurs déchets. Elles acceptent les Tal­ents, nom de la mon­naie locale. Dans cet esprit de prox­im­ité, elles se posi­tion­nent sur des événe­ments comme le fes­ti­val Main­tenant qui se déroule à Lou­vain-la-Neuve. « On aimerait aller plus loin bien sûr, con­cède Diane Plat­teeuw, mais on essaie déjà de con­tribuer à un cer­tain état d’esprit. C’est ain­si que nous récupérons de vieilles cartes routières auprès de notre clien­tèle pour nos embal­lages cadeaux. C’est recy­clé, c’est beau et ça marche ». C’est même devenu une mar­que de fab­rique, avons-nous envie d’ajouter.

Un lieu de diffusion culturelle

Impliquée dans la dif­fu­sion cul­turelle dans sa vie pro­fes­sion­nelle antérieure, Diane Plat­teeuw revient sou­vent sur ce con­cept qui l’anime égale­ment comme libraire. Au-delà de la vente de livres, la librairie Clau­dine se veut un lieu de ren­con­tres et de créa­tion autour du livre, du réc­it et de la lec­ture. Cela passe et passera par des ren­con­tres d’auteurs, des ate­liers d’écriture ou d’illustration, comme actuelle­ment des lec­tures pour enfants le same­di matin, des ren­con­tres d’écrivains en soirée et une ani­ma­tion sur le thème de Saint-Nico­las avec deux auteurs d’ouvrages pour enfants, Ian De Haes et Char­lotte Bel­lière. « Je suis fascinée par la créa­tiv­ité, par le croise­ment des dis­ci­plines cul­turelles impli­quant le réc­it, l’écriture sous toutes ses formes, s’enthousiasme la jeune femme. Ouvrir une librairie, c’est faire de ce partage, de ce goût de la décou­verte une pro­fes­sion, c’est aus­si créer un espace qui par­ticipe à la dif­fu­sion et à la créa­tion cul­turelles ». Les lieux s’y prê­tent d’ailleurs bien. La librairie se déploie sur deux étages réservés aux ouvrages des­tinés aux adultes et au jeune pub­lic. Un troisième étage pour­ra, après amé­nage­ment, servir d’espace pour accroître les ani­ma­tions.

Après le déluge

Après avoir affron­té les incer­ti­tudes liées au pre­mier con­fine­ment, la librairie Clau­dine pou­vait enfin ouvrir en tant que com­merce recon­nu essen­tiel et espér­er pren­dre un rythme de croisière. C’était sans compter avec les inon­da­tions sur­v­enues durant la nuit du 14 au 15 juil­let 2021 qui ont endom­magé beau­coup de com­merces et de maisons du cen­tre de Wavre. Par­mi eux, la librairie Clau­dine, mais aus­si les habi­ta­tions privées des deux asso­ciées. « Nous avons eu trente cen­timètres d’eau, mais heureuse­ment une voi­sine nous avait con­seil­lé de met­tre les livres et le matériel infor­ma­tique en hau­teur, rel­a­tivise Diane Plat­teeuw. Les dégâts se sont lim­ités au mobili­er, qui avait moins d’un an. Les murs suin­taient. Une énergie incroy­able a été déployée. Après deux journées de tra­vail intense pour tout net­toy­er et tout ranger, nous avons pu rou­vrir la librairie cinq jours après. Des caiss­es à vin prêtées par des clients et amis ont fait office de bib­lio­thèques ». La sol­i­dar­ité était à nou­veau au ren­dez-vous. Et l’envie de s’inscrire davan­tage encore dans la vie et l’histoire de la ville en doc­u­men­tant le réc­it des événe­ments tra­ver­sés.

Avec la col­lab­o­ra­tion de l’autrice Dominique Coster­mans, la librairie a imag­iné chroni­quer col­lec­tive­ment et indi­vidu­elle­ment les inon­da­tions de l’été passé. Inti­t­ulés « Après le déluge », les témoignages sont récoltés via un groupe Face­book qui compte déjà plusieurs textes, pho­tos et vidéos et dans le cadre d’’un ate­lier d’écriture. L’ensemble pour­rait débouch­er sur la pub­li­ca­tion d’un ouvrage et con­cré­tis­erait le rêve de Diane Plat­teeuw de trans­former sa librairie en lieu de créa­tion.

Michel Tor­rekens

Souvenir de libraire

« Nos meilleurs sou­venirs sont liés aux lecteurs. L’un d’entre eux est devenu un com­plice. Je lui avais con­seil­lé un livre, Aires, de Mar­cus Malte, chez Zul­ma. Il est revenu en me sig­nalant qu’il ne l’avait pas aimé, mais qu’il avait beau­coup aimé ne pas l’aimer. C’était génial car cela a ouvert une dis­cus­sion appro­fondie sur ce bouquin, sur des élé­ments qui nous tra­vail­laient, qui nous résis­taient. Quelques fois, on se plante bien sûr, et ce n’est pas grave, car on apprend à con­naître ses lecteurs et cela enri­chit la rela­tion. De plus, ce lecteur, Dominique Maes, j’ai appris par après qu’il était musi­cien, dessi­na­teur, auteur et nous avons eu le plaisir de le recevoir pour son dernier livre, Gour­man­dis­es, un recueil de nou­velles pub­lié par les édi­tions belges Mur­mure des soirs. »


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°211 (2022)