Yun Sun Limet, 1993

Des carnets d’Histoire, de toutes les couleurs

Yun Sun LIMET, 1993, Rue de Russie, 2009

limet 1993Sobre­ment inti­t­ulée 1993, cette longue con­fi­dence de femme, tout indi­vidu­elle qu’elle soit, dans le ressen­ti et sa com­mu­ni­ca­tion, dans la réti­cence elle-même, est une trace d’Histoire. Ces « cahiers », en effet, ressor­ti­raient à la dis­ci­pline récente de l’histoire de la vie privée s’ils n’étaient de fic­tion. Mais le sont-ils totale­ment, alors que le mot roman n’est avancé qu’à la page de titre ? Peu importe d’ailleurs, l’essentiel est qu’ils par­lent vrai. D’emblée, le texte nous fait pénétr­er dans l’intériorité d’une réflex­ion, peut-être en cours depuis longtemps, comme le laisse pressen­tir la pre­mière phrase : « Je n’ai tou­jours pas trou­vé de sens à ma vie ». Le ton aus­si, traduit trahit la pen­sée ou la parole pour soi : avec ses hési­ta­tions, ses coupures, ses inser­tions, ses retours, ses ajuste­ments. La mod­éra­tion, la mod­estie : « boule­vers­er est peut-être un grand mot ».

Ou, à l’inverse, la nota­tion com­pul­sive, litanique des tâch­es, des devoirs, des prob­lèmes: tous ces signes de l’émotion per­cep­ti­bles sous le phrasé pudique, presque blanc. Cette sim­plic­ité de ce qui se dit, s’énumère, sans effets, fait sens, ce sens pour­tant absent de la vie, un non-sens en quelque sorte, avec un fonds matériel évi­dent : le manque, la pri­va­tion, la pré­car­ité sinon la pau­vreté. D’où vient vrai­ment cette dif­fi­culté d’être, cette tristesse à vivre, mal­gré la présence d’une enfant, seule rai­son d’agir encore, seul mobile quo­ti­di­en. C’est ici que le des­tin privé d’une femme s’intègre dans une his­toire plus générale, dans un con­texte social pré­cis, daté et local­isé, dont la con­science est dif­fuse voire con­fuse par défaut des moyens d’analyse.

Une sorte de détresse plane, indéfinie pèse sur elle, jusqu’au jour où la ren­con­tre avec un gâteau, avec le vieux cosaque qui l’a con­fec­tion­né de ses mains, coïn­cide avec la révéla­tion que l’engagement existe, sincère, chez un homme poli­tique dif­férent des autres, Pierre Béré­gov­oy. Grâce à lui, à peine entre­vu, la nar­ra­trice accède à la com­préhen­sion de l’histoire, fait la dif­férence entre le « grand soir » auquel on ne croit plus et la « grande nuit » qui s’est abattue. Elle se met à lire, et puis à écrire. Lec­ture et écri­t­ure s’entretiennent récipro­que­ment, aident à admet­tre et peut-être à maîtris­er la réal­ité. Voici la fer­veur retrou­vée, grâce à un per­son­nage emblé­ma­tique, sorte de héros de notre temps, du sien en tout cas, por­teur de toutes ces pos­si­bil­ités que cette femme avait en elle sans les avoir jamais vues.

Yun Sun Limet, dont le roman Les can­di­dats avait obtenu en 2005 le Prix de la Com­mu­nauté française accordé à la pre­mière œuvre, nous livre ici le réc­it d’une renais­sance, sim­ple comme un bref rap­port, mais pal­pi­tant dans l’intervalle dev­iné.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°161 (2010)