Jacques-Gérard Linze, La trinité Harmelin

Bons baisers de Léo

Jacques-Gérard LINZE, La trinité Harme­lin, Talus d’ap­proche, 1994

« Je suis resté tel un hôte de pas­sage entre ces murs nus », explique le nar­ra­teur de La trinité Harmelin, « bien que j’eusse dès le pre­mier instant aimé ce pays démesuré, presque écras­ant». C’est en effet dans l’an­ci­enne co­lonie con­go­laise, entre Léopoldville et Braz­zaville, que Jacques-Gérard Linze con­duit ses per­son­nages — et ses lecteurs.

Réc­it d’une tragédie famil­iale, révélée par une dé­ception amoureuse, chronique du milieu colo­nial et de la men­tal­ité des « expa­triés » ayant aban­don­né la métro­pole, dis­cours ro­manesque d’un auteur sur la ques­tion de l’i­den­tité per­son­nelle et de ses rap­ports avec les col­lec­tiv­ités (les « Blancs », les « Noirs »), La trinité Harmelin cristallise en moins de deux cents pages quelques thèmes récur­rents de la lit­téra­ture colo­niale.

Les trois fig­ures de la Trinité sont Mme Veuve Harmelin et ses deux en­fants, Michèle et Bernard. Depuis la dispa­rition dra­ma­tique de leur père, les deux jeunes gens ont con­sti­tué un îlot fusion­nel avec leur mère, pro­tégeant leur vie des as­sauts pénibles de la promis­cuité colo­niale. Mais au fur et à mesure que se ren­forçait cette com­mu­nion d’e­sprit entre trois êtres, se met­tait en place l’éven­tu­al­ité de bris­er les inter­dits soci­aux, et prin­ci­pale­ment ceux du sexe. La ten­ta­tion de l’inces­te étant d’au­tant plus évi­dente que se révè­lent peu à peu au nar­ra­teur les indices de la dou­ble vie de la tran­quille Mme Harmelin…

Huis-clos ou­vert sur les artères civil­isées de Léopoldville, sur ses bars pour Européens et sur les cités occupées par les noirs, le roman ne peut se dénouer que de manière dra­ma­tique. Mais l’at­ten­tion de l’écrivain sem­ble s’être portée davan­tage sur le micro­cosme blanc que sur le « pays démesuré » et ses habi­tants. Reflet sans doute fidèle d’une époque où les boys ser­vaient le whisky, où les jeunes Noires ont « une odeur fauve » et une « per­fec­tion plas­tique » qui leur per­met d’a­pais­er les tour­ments char­nels des jeunes Blancs, sans qu’ap­pa­rais­sent une seule fois l’His­toire et ses boule­verse­ments : un monde hors du temps, figé dans ses con­ven­tions sociales, à peine trou­blé par le(s) meurtre(s) de ceux qui enfreignent les lois. Le romanci­er de La con­quête de Prague (Espace Nord, 1986) et du Moment d’in­er­tie (Bernard Gilson, 1993), longtemps rat­taché à la fil­ière du Nou­veau Roman, a con­nu le Con­go des années 50. Mais il lui sem­ble dif­fi­cile de se dépar­tir d’une car­ac­téri­sa­tion assez stéréo­typée des per­son­nages et de la société au sein de laque­lle ils évolu­ent, sans que son écri­t­ure s’ac­com­pa­gne d’une éven­tuelle dis­tan­ci­a­tion.

N’est-il pas évi­dent que la jeune maîtresse noire sera aimable­ment ren­voyée chez les siens, que le nar­ra­teur con­clu­ra un mariage de rai­son pour oubli­er son dépit amoureux, et que la même gêne cul­pa­bil­isante et endé­mique per­sis­tera au sein de la com­mu­nauté blanche ? Jacques-Gérard Linze ne va pas au-delà de ce con­stat, et ne fait, au tra­vers du des­tin des Harmelin et du nar­ra­teur, qu’­ef­fleur­er les vies médiocres et vides de ces « hôtes de pas­sage » au Con­go.

Alain Delaunois


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°85 (1994)