Lucienne Desnoues : “J’ai cent ans” — 16 mars 2021

Lucienne Desnoues

Luci­enne Desnoues

En 2021, mon petit-fils aura 26 ans, et l’ainée de mes trois petites-filles 38. Il serait beau qu’à ces ramil­lons de la branche Norge-Mogin-Desnoues éclosent de nou­velles fleurs ou promess­es de reflo­raisons poé­tiques. Mais que vont devenir la Planète, l’hu­man­ité, la Poésie sous ce troisième mil­lé­naire qui s’a­vance dans un raf­fut d’hor­reurs? J’aimerais, si ma dis­crète voix peut encore s’en­ten­dre dans un petit quart de siè­cle, que nos descen­dants y perçoivent mon ver­tige devant la vie, mon désir de la célébr­er au moyen de notre plus stupé­fi­ante élab­o­ra­tion : le lan­gage, ses musiques, ses infinies sub­til­ités ; mon voeu que les chiffres ne sup­plantent pas trop grave­ment les let­tres, que le pres­tige de l’in­tel­lect, les prodi­ges de la sci­ence, la fréné­tique ambi­tion finan­cière n’é­clipsent pas les mer­veilles du coeur.

Je souhait­erais qu’on aime dans mes vers le reflet d’un passé dont cer­tains tré­sors ten­dent à devenir légendaires : le silence, la lenteur, les eaux pures, les forêts, l’e­spérance, l’ex­i­gence de l’âme, la hau­teur de l’amour… Il me serait bon de savoir qu’on apercevra dans la rigueur de mon méti­er, dans les magies de la rime volon­taire­ment, délec­table­ment con­servée, les ver­tus et les joies des paysans et des arti­sans dis­parus. Et pou­voir don­ner à penser : “Per­suadée qu’on ne puisse jamais percer le mys­tère d’un Créa­teur insond­able, admirable, cru­el, muet, aveu­gle et sourd, elle a sen­ti que l’éter­nel ray­onne sous le quo­ti­di­en ; que le geste le plus fam­i­li­er appar­tient au mou­ve­ment uni­versel et s’au­réole de sacré. Elle aura chercher le bon­heur, pas seule­ment pour le savour­er, mais pour l’of­frir, le partager. Aus­si sa poésie aura-t-elle tou­jours lut­té con­tre l’in­com­mu­ni­ca­ble”.

Luci­enne Desnoues


Texte pub­lié dans Le Car­net et les Instants n°100 (1997)