Françoise Mallet-Joris, Ni vous sans moi, ni moi sans vous

Combinatoire

Françoise MALLET-JORISNi vous sans moi, ni moi sans vous, Gras­set, 2007

mallet joris ni vous sans moi ni moi sans vousQu’est-ce qui fait la dif­férence entre les feuil­letons télévisés sen­ti­men­taux à grande con­som­ma­tion et ce roman de Françoise Mal­let-Joris ? Si les scé­nar­ios relèvent des mêmes mécan­ismes, ce qui dif­féren­cie rad­i­cale­ment le livre, c’est bien enten­du le tal­ent de l’écrivain, mais surtout la finesse des analy­ses et la prospec­tion en pro­fondeur de sen­ti­ments et de per­son­nal­ités dont le petit écran se con­tente de livr­er des stan­dards sou­vent affligeants.

On sait depuis longtemps que Mal­let-Joris est capa­ble de tout. Enten­dez par là qu’elle réus­sit dans tous les gen­res lit­téraires une car­rière de près de soix­ante ans, com­mencée pré­co­ce­ment et, comme on sait, avec une audace qui offusqua l’époque. Depuis, tout fait farine au bon moulin de celle qui « aurait voulu jouer de l’ac­cordéon » : du roman toutes direc­tions à l’évo­ca­tion his­torique, à l’es­sai, à la chronique auto­bi­ographique, à la nou­velle ou aux paroles des chan­sons pour Marie-Paule Belle. Ni vous sans moi, ni moi sans vous, le titre du présent roman, extrait d’un lai de Marie de France, annonce la couleur : voilà bien un roman d’amour ou, mieux encore d’amours, puisqu’il s’ag­it, selon les lois du genre feuil­letonesque, d’une com­bi­na­toire.
Ce que le dic­tio­n­naire définit comme la « com­bi­nai­son d’élé­ments qui, for­mant un ensem­ble, ont des posi­tions rel­a­tives vari­ables ». On ne saurait mieux dire. C’est au bord des étangs d’Ix­elles que s’ou­vre le roman. Avec vue sur la Pagode, une vaste mai­son com­pos­ite où feu l’ar­chi­tecte Bram van Stock­el a exprimé en même temps que sa nos­tal­gie pour un Art nou­veau, alors en perte de crédit, son amour des japon­ais­eries. Dans cette demeure excen­trique vit aujour­d’hui Marc, son « neveu » (en fait, son fils) avec Sig­gi Heller, fils de com­merçants en bon­neterie qui, bon gré, mal gré, se sont faits à cette rela­tion homo­sex­uelle.

Ils ont eu pour vendeuse Tania, mélange de bonne volon­té et de gaucherie, vivant avec Gérald, prati­cien de l’im­mo­bili­er et égoïste ordi­naire enfon­cé dans ses habi­tudes comme dans la musique hor­logère de Vival­di qu’il révère. Eve­lyne, sa femme légitime l’a quit­té naguère alors que leur fille Julia était encore une enfant. On approche là un des axes majeurs de cette con­struc­tion romanesque : qu’est dev­enue cette mère dont Gérald dit n’avoir plus de nou­velles à Julia qui veut en savoir plus ? Et pourquoi Gérald n’a-t-il jamais songé à pro­pos­er le mariage à Tania qui se mor­fond ? Autre foy­er de fièvres en sens divers : la déci­sion de Marc et Sig­gi de prof­iter de la toute récente loi sur le mariage des homo­sex­uels pour pass­er brave­ment à l’acte. Si les par­ents de Sig­gi acceptent la chose, ce n’est pas le cas de Jeanne van Stock­el qui intro­duit dans le roman une per­son­nal­ité rêche et tout en aigreur. Elle est la veuve de Kobe van Stock­el, père offi­ciel de Marc et frère de Bram qui, dans un moment d’é­gare­ment, a fait cet enfant à sa belle-sœur en tout début de veu­vage. L’idée, insup­port­able pour elle, de voir son fils « posthume » la ridi­culis­er publique­ment par ce mariage nous vaut une scène épique, furieuse et para­doxale au cours de laque­lle elle tente par tous les moyens de con­va­in­cre le prêtre, fam­i­li­er de la famille, de déjouer l’en­tre­prise. En vain : « Le Père Lacaze était un homme patient et dés­abusé, habitué au har­cèle­ment de mégères cul­tivées et opu­lentes (les pires !)… » et qui ne se dit pas éton­né qu’avec une mère pareille, Marc ait pris les femmes en hor­reur. On retrou­ve dans ces lignes, comme à tra­vers tout le roman et d’ailleurs toute l’œu­vre de Mal­let-Joris, le ton et les nota­tions, furtives ou non, dont elle use pour bro­carder l’u­nivers con­ven­tion­nel et arro­gant d’une cer­taine bour­geoisie qu’elle a fuie d’emblée. Du reste, la topogra­phie du roman n’est pas inno­cente. Elle se dis­tribue depuis l’av­enue Louise et les étangs d’Ix­elles vers des quartiers plus pop­u­laires selon une logique en par­fait accord avec les per­son­nal­ités et l’ac­tion en cause. Dans ce micro­cosme romanesque, riche en développe­ments inat­ten­dus comme en por­traits sub­tils, et régen­té par les inter­mit­tences du cœur, cha­cun, ou presque, fini­ra par trou­ver la place méritée par sa quête de vérité et sa puis­sance d’amour.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)