Marcel Moreau : « J’ai cent ans » – 16 avril 2026

Marcel Moreau

Marcel Moreau

Ainsi qu’il aimait le répéter, Moreau est né deux fois. Du ventre de sa mère. Trente ans plus tard, de celui de l’écriture. Sans crainte de nous tromper, nous pouvons aujourd’hui, par-delà sa mort, lui ajouter une troisième naissance, indatable cette fois, puisqu’il la doit à l’abyssal ventre de chaque créature dont il s’éprit, à en perdre la raison. Nous n’en voulons pour preuve que la découverte récente, par un de ses fidèles lecteurs, dans l’indescriptible fouillis qu’il a laissé derrière lui, de quelques centaines de lettres de femmes. Si elles n’étaient que d’amour, elles nous inspireraient seulement le respect, ou la curiosité, que ne peuvent manquer de provoquer les secrets de toute vie que l’on sait intense, excessive et vertigineuse. Mais voilà, en plus qu’elles sont d’amour, les lettres d’au moins trois de ces femmes sont d’authentiques chefs-d’oeuvre du chant épistolaire. Quel art! Tout y est : le style éblouissant, la somptueuse folie, l’épanchement sans tabou. Certains d’entre nous se souviendront de ce que disait Moreau à ce sujet : « Celles qui m’aimèrent de cette façon-là reçurent et portèrent mon verbe dans leurs entrailles, elles l’y refécondèrent, de leur géni, de leur passion. Je leur suis redevable autant de l’idée supérieure que je me fais de l’être féminin que de ma foi, même noire, même désespérée, dans la toute-puissance des mots. Elles furent plus que des muses. Ensemble, ici et là, nous avons fait des enfants à la Beauté. En quelque sorte, elles sont une part de la chair et du sang de mon verbe. Elles sont les épouses, voyantes, lascives et adorables« . 

Marcel Moreau


Texte publié dans Le Carnet et les Instants n° 100 (1997)