Marcel Moreau : “J’ai cent ans” — 16 avril 2033

Marcel Moreau

Mar­cel More­au

Ain­si qu’il aimait le répéter, More­au est né deux fois. Du ven­tre de sa mère. Trente ans plus tard, de celui de l’écri­t­ure. Sans crainte de nous tromper, nous pou­vons aujour­d’hui, par-delà sa mort, lui ajouter une troisième nais­sance, indat­a­ble cette fois, puisqu’il la doit à l’abyssal ven­tre de chaque créa­ture dont il s’éprit, à en per­dre la rai­son. Nous n’en voulons pour preuve que la décou­verte récente, par un de ses fidèles lecteurs, dans l’in­de­scriptible fouil­lis qu’il a lais­sé der­rière lui, de quelques cen­taines de let­tres de femmes. Si elles n’é­taient que d’amour, elles nous inspir­eraient seule­ment le respect, ou la curiosité, que ne peu­vent man­quer de provo­quer les secrets de toute vie que l’on sait intense, exces­sive et ver­tig­ineuse. Mais voilà, en plus qu’elles sont d’amour, les let­tres d’au moins trois de ces femmes sont d’au­then­tiques chefs-d’oeu­vre du chant épis­to­laire. Quel art! Tout y est : le style éblouis­sant, la somptueuse folie, l’é­panche­ment sans tabou. Cer­tains d’en­tre nous se sou­vien­dront de ce que dis­ait More­au à ce sujet : “Celles qui m’aimèrent de cette façon-là reçurent et portèrent mon verbe dans leurs entrailles, elles l’y refé­condèrent, de leur géni, de leur pas­sion. Je leur suis redev­able autant de l’idée supérieure que je me fais de l’être féminin que de ma foi, même noire, même dés­espérée, dans la toute-puis­sance des mots. Elles furent plus que des mus­es. Ensem­ble, ici et là, nous avons fait des enfants à la Beauté. En quelque sorte, elles sont une part de la chair et du sang de mon verbe. Elles sont les épous­es, voy­antes, las­cives et adorables”. 

Mar­cel More­au


Texte pub­lié dans Le Car­net et les Instants n° 100 (1997)