Marcel Moreau, Stéphane Mandelbaum / L’Œuvre gravé

Moreaumagie

Mar­cel MOREAUStéphane Man­del­baum / L’Œu­vre gravé, Didi­er Dev­illez Edi­teur — CFC Edi­tions, Brux­elles, 1992, 80 p.

moreau stephane mandelbaum l'oeuvre gravéLa grâce pat­i­bu­laire des corps que la nuit a sur­pris, la beauté véreuse des ruines et des flétris­sures, la féroc­ité des amours soli­taires, blessés, mis en croix, le dégoût con­vul­sif d’un quo­ti­di­en débagoulant à longueur de pub du bon­heur petit et qui bave plus blanc que blanc, la soif infinie de ten­dresse qui traîne dans les yeux des chevaux à l’a­bat­toir, la rage dres­sant les chiens de la langue con­tre la morne Com­pag­nie des Lits & Ratures et dres­sant l’œil con­tre celle des Boz’arts encalminés, tout cela, et j’en passe, et de plus vertes encore, de plus extrêmes, un cou­ple pou­vait réus­sir à le jeter à la face des endormis de cette fin de siè­cle, un seul cou­ple décou­plé, sul­fureux : Man­del­baum-More­au. Stéphane Man­del­baum grave et des­sine comme on tue les cochons, enfin, comme on les tuait dans mon enfance, à la cam­pagne : avec méth­ode, pré­ci­sion, sang-froid et ce grain de folie dans l’œil si néces­saire pour sup­port­er l’in­sup­port­able.

Si dure et loin­taine et injuste que puisse paraître cette com­para­i­son à ceux qui n’ont jamais assisté à cette scène atroce et déli­rante, elle est fon­dée, pour moi, sur une façon d’ap­préhen­der le réel, de le regarder en face, de soutenir con­tre soi-même comme une auto-fla­gel­la­­tion aus­si longtemps que pos­si­ble le spec­tacle. Je n’ai pas con­nu Man­del­baum vi­vant, je le regarde dans ses auto­por­traits à la pointe sèche sur zinc, je le regarde crier sans un cri de sa bouche, et ses lèvres se tor­dent et son vis­age douloureux, où l’œil est un autre cri s’é­tranglant. Je le regarde comme je regar­dais tout enfant la bête saignée sur la table, le sang rouge, oui, rouge qui rem­plit le seau, et figé sur place, la bouche ouverte et tor­due, je regar­dais ce gros bébé rosé que j’avais caressé, allaité, de si près tenu. Je re­gardais l’ef­froy­able, je n’en suis pas revenu. Et ce que Man­del­baum me rend aujour­d’hui, c’est cela : cet éton­nement, cette stu­péfaction d’en­fant devant l’hor­reur, sa colère brûlante et ren­trée, son incommuni­cable com­pas­sion, sa soli­tude et, par-dessus tout, trente-huit ans plus tard, le cri ter­ri­ble du cochon qu’on égorge. En dire plus serait glos­er et trahir sous des phras­es une émo­tion vio­lente, sans doute per­son­nelle, mais que chaque lecteur-voyeur ne man­quera pas, je crois, de ressen­tir à son tour, sous d’autres formes, en par­courant cet album inouï et superbe : l’édi­tion orig­i­nale et défini­tive de l’ Œuvre gravé de Stéphane Man­del­baum. En dire plus serait empiéter sur le texte très ser­ré, très trou­blant de Mar­cel More­au qui, pas à pas, accom­pa­gne, avec la fougue ver­bale qui lui est cou­tu­mière, mais en vers, la dé­marche ver­tig­ineuse de l’artiste dont il des­sine l’é­mou­vant por­trait :

C’est lui, c’est bien lui, Mem­bru, lip­pu, œil­lu, Avec cette façon perçante, soupçon­neuse,
cru­elle
De repér­er son Juge, De le fouiller, De dure­ment le frac­tur­er, De lui vol­er sa bien­séance, son con­fort, Sa sere­ine suff­i­sance (…)

C’est bien lui l’en­fant « timide » et rebelle. Regardez-le et suiv­ez son regard : l’insoute­nable y voi­sine avec l’in­no­cence.

Le grand débardeur de mots, le « saint de tous (les) excès », la parox­ys­tique écumeur d’ab­solu, le sacral­isa­teur de la langue et de la femme, « l’en­fant du Verbe et de la Verge », le revoici tel qu’en lui-même la poésie le change : inat­ten­du, sur­prenant et bigre­ment More­au, Mar­cel jusqu’au bout des rimes, jusqu’à la pointe des césures ; le revoici, « le con­damné à mot », lyrique et coulant dans le bronze du vieil alexan­drin sa faconde et ses quintes de grand faune wal­lon. Le revoici chan­tant un long « decrescen­do » de mélan­col­ie lanci­nante et furi­bonde, le revoici bat­tant sa coulpe et jetant l’habit sur la haie, fou d’amour et dés­espérant :

Je joue d’un vio­lon dont j’ai tranché les cordes Je n’ai plus de l’ar­chet qu’un sou­venir de
brume J’in­vente des musiques qui glis­sent sur des
mortes
J’é­coute un piano de marteaux sur enclume

 et plus loin, évo­quant le «fier cheval dément noir de sonorités »qu’il fut : // ne hen­ni­ra plus il broute mes débris Quel débris lux­u­ri­ants ! et quelles belles ruades il donne encore quand, passé sur l’autre ver­sant de « la tombée des jours », il refait en vers d’une réjouis­sante lib­erté de ton et de rythme le chemin de sa vie et dresse son bilan. More­au renâ­cle sous les coups, exulte quand il les rend. C’est lui, c’est bien lui ; écoutez-le clamer son testa­ment d’amoureux fou de la langue, c’est une More­au­magie :

Verbe tout-puis­sant que ta volon­té soit contre­faite
l’e­space d’une out­rance Que la valeur don­née au mot et dont le mot
m’écroue Et m’a­menuise Soit encore la meilleure pos­si­ble en cette vie se
per­dant
Après s’être si sou­ven­te­fois gag­née (…)
Ecrire Aimer sont corps emportés Au vent des silences d’Elseneur
Tournez tournez muets tour­bil­lons De cen­dre exagérée
Jusqu ‘aux dunes du Nord et d’Am­nésie mêlés Une bon­té me vient qui doit tout aux hor­reurs

Guy Gof­fette


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°76 (1993)