Pierre Maury, Rwanda an deux

La société hors spectacle

Leïla HOUARI, Joss DRAY, Femmes aux mille portes, Por­traits, mémoire, Pré­face de Gisèle Hal­i­mi, EPO Au nom de la mémoire et Syros, 1996

Pierre MAURYRwan­da an deux, Luc Pire, coll. “Interna­tionale”, 1996

Je ne sais pas com­ment il en va pour vous, mais en ce qui me con­cerne, les mots par­fois me lais­sent inter­ro­ga­teurs. J’ai beau les enten­dre répéter cent fois, con­naître le con­texte dans lequel on les em­ploie, savoir ce qu’ils désig­nent : je n’ar­rive pas à leur don­ner chair et sub­stance. Ain­si, le mot « Rwan­da », par exem­ple. Bien sûr des images sur­gis­sent aus­sitôt (et sans doute vaudrait-il mieux par­ler de clichés), chargées d’ex­o­tisme ou de visions d’hor­reur, mais rien, jamais, qui en appelle à une réal­ité sin­gulière et, par­tant, à une per­cep­tion intime de ce qu’un tel voca­ble peut recou­vrir. Je n’ai qu’à voy­ager, me direz-vous. Vous avez mille fois rai­son. Mais alors, à quoi ser­viraient les livres ?

Celui que Pierre Mau­ry vient de pub­li­er aux Edi­tions Luc Pire m’a per­mis d’aller voir ailleurs : au Rwan­da, pré­cisé­ment, en l’an deux de la péri­ode de restau­ra­tion qui a suivi le géno­cide. L’au­teur y a effec­tué deux séjours de quelques semaines, en octo­bre puis en décem­bre 1995. Il a vécu avec des familles de Kigali et a voulu témoign­er de la vie ordi­naire qu’il a pu observ­er dans la ville en s’y mêlant, pas tout à fait comme un au­tochtone (le Blanc, le muzun­gu, qu’on ne peut imag­in­er là-bas que riche et lié au sys­tème néo­colo­nial, con­tin­ue à faire tache), pas tout à fait non plus comme un étranger (c’est en ami qu’il fut reçu par les familles dont il a partagé l’ex­is­tence). Son expéri­ence remonte donc à quelques mois à peine, et déjà nous parvi­en­nent de la fron­tière zaïroise d’autres images qui nous mon­trent à nou­veau la souf­france d’un peu­ple. La réal­ité de la vie dont Mau­ry se voulait le rap­por­teur s’en trou­ve-t-elle affec­tée ? Les esprits recom­men­cent-ils à s’échauf­fer à Kigali, l’ar­mée s’y montre‑t­elle plus belliqueuse et les ten­sions, plus vives ? Je n’en sais rien. Mais du moins le témoignage de l’au­teur reste-t-il val­able comme traces d’un moment pré­cis. A plusieurs repris­es, Pierre Mau­ry se sou­vient dans son livre qu’il est jour­nal­iste et cri­tique lit­téraire. Mais s’il s’in­téresse aux ques­tions de la presse (qui tente de recon­quérir son autonomie et man­i­feste à l’occa­sion une cer­taine indépen­dance par rap­port au pou­voir en place), s’il se mon­tre curieux de l’ac­tiv­ité cul­turelle du pays (les dans­es tra­di­tion­nelles, la musique demeurent de puis­sants vecteurs de cohé­sion sociale), c’est en promeneur atten­tif au quo­ti­di­en qu’il s’ef­force de décrypter le monde qu’il par­court. Les stig­mates de la guerre et les travaux de recon­struc­tion, les petits com­merces de rue, les lieux de sor­ties noc­turnes, l’orga­nisation famil­iale, les pré­parat­ifs d’un repas, d’un mariage… : c’est la vie au fil des jours qui sur­git sous sa plume, non sous la forme d’une chronique, d’un réc­it de voy­age pro­prement dit, mais dans la suc­ces­sion de brefs chapitres où les obser­va­tions sont rap­portées par thèmes. Ce petit livre (il fait moins de cent pages) se révèle attachant, pré­cieux, par la mod­estie même de son pro­pos et par la réserve de son écri­t­ure. Même si l’au­teur, dans son épi­logue, regrette d’en être resté à un « témoignage trop timide et trop dégagé d’in­tens­es émo­tions ressen­ties comme une suc­ces­sion de boule­verse­ments per­son­nels », on lui sait gré pour cet ouvrage-ci (mais d’autres vien­dront peut-être, qui s’at­tacheront cette fois au regard plutôt qu’à la chose vue), de nous avoir per­mis de décou­vrir à sa suite, dans une approche ami­cale, une part d’hu­man­ité au quo­ti­di­en.

Leïla Houari et la pho­tographe Joss Dray ont voulu pour­fendre d’autres clichés : ceux qui s’at­tachent aux femmes de l’im­mi­gra­tion maghrébine. Elles ont ren­con­tré dix-sept d’en­tre elles, en France ou en Bel­gique, pour les écouter racon­ter leur his­toire per­son­nelle, con­fi­er la vérité de leur vécu. Elles nous li­vrent le résul­tat de leur démarche dans un bel ouvrage car­ton­né, Femmes aux mille portes, por­traits, mémoire, qui se par­court comme un album de famille, accom­pa­g­né des com­men­taires, des réc­its de Khadouj Ana­jar, de Charleroi, Khi­ti Ami­na Ben­hachem, de Brux­elles, Madame Khalil, d’Asnières, ou Zineb Foughali, de Paris… On croirait les enten­dre par­ler, car Leïla Houari a eu à leur égard le respect qu’on doit aux paroles authen­tiques et n’a pas cru bon d’en­joliver leurs pro­pos par un style « lit­téraire ». (On n’en dirait pas autant de l’ex­as­pérante pré­face de Gisèle Hal­i­mi, qui fait sa coquette en mani­ant, avec l’ai­sance qu’on lui con­naît, une rhé­torique de déné­ga­tion lui per­me­t­tant de ne pas s’im­pli­quer en restant polie : la sin­cérité de l’en­tre­prise méri­tait mieux que ces manières d’in­tel­lectuelle médi­a­tique.) Leur voix et leur vis­age : elles ont en com­mun l’ex­péri­ence de la con­di­tion spé­ci­fique de la femme dans la société “musul­mane, où les mariages sont arrangés par les par­ents, celle du déracin­e­ment, de la con­fronta­tion de deux cul­tures. Pour le reste, par leur âge, leurs orig­ines, leurs par­cours, elles se révè­lent aus­si dif­férentes que peu­vent l’être une ouvrière de boucherie et une présen­ta­trice de télévi­sion, une jeune danseuse, une mère de famille nom­breuse ou la patronne d’un restau­rant parisien à la mode. Encore une chose pour­tant les rap­proche, qui jus­ti­fie en même temps le pro­jet mil­i­tant du livre : c’est que toutes, elles ont lut­té pour échap­per au des­tin tout tracé qui leur était assigné, pour impos­er la légitim­ité de leurs aspi­ra­tions indi­vidu­elles, pour, en somme, exis­ter autrement qu’en tant que clichés. Elles vivent à présent sous nos yeux dans les por­traits sen­si­bles que nous don­nent d’elles une pho­tographe, un écrivain qui surent se mon­tr­er atten­tives à leur inal­ién­able sin­gu­lar­ité.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 95 (1996)