Pierre Mertens, Perasma

L’amour en flammes

Pierre MERTENSPeras­ma, Seuil, 2001

mertens perasmaPeras­maLe titre du nou­veau roman de Pierre Mertens intrigue. Nom d’un lac, d’une mon­tagne ? Peut-être d’une île loin­taine ? Le nar­ra­teur, Pierre Sat­urnin, d’abord entre­tient le mys­tère. Plan­tant le décor : ce pays de l’in­con­so­la­tion (com­ment ne pas songer au Livre de l’in­tran­quil­lité de Pes­soa ?), ingué­rissable des morts igno­minieuses d’en­fants qui l’ont endeuil­lé, qu’il a choisi de rebapti­ser, avec une ironie amère, Innom­mie. Par­lant à bâtons rom­pus, comme pour tromper la déroute d’un été pour­ri, flou, un peu vain, imprégné de la fin nos­tal­gique d’une liai­son qui le laisse vacant, désem­paré.

Au bout d’une cinquan­taine de pages, enfin, Peras­ma sur­git. Une jeune femme écla­tante de lumière, de fraîcheur, de séduc­tion rieuse. Unique autant que son nom, qui n’avait jamais encore fig­uré sur les reg­istres d’é­tat civ­il de sa ville natale, en Grèce, et qui sig­ni­fie « pas­sage » en grec mod­erne. Elle a une trentaine d’an­nées ; il en aura bien­tôt soix­ante. Elle est musi­co­logue ; il est libret­tiste. Elle vit avec époux et en­fants ; il est libre, divor­cé depuis longtemps, envi­ron­né d’amies pré­cieuses dont l’at­tache­ment vig­i­lant l’en­com­bre par­fois. Voilà pour les faits, irréfuta­bles et pour­tant faux. Car ce qu’ils vont vivre ensem­ble, de la ju­bilation au saccage, du flam­boiement à la cal­ci­na­tion, c’est, cha­cun pour la pre­mière fois, et pour tou­jours quoi qu’il advi­enne, la pas­sion. L’amour sans mesure, sans réserve, sans lim­ites. Avec la folie en tête, l’or­age au cœur, la rage au ven­tre. L’amour trop, qui les emporte d’un même élan, d’un pareil ver­tige, jusqu’à la source, l’aube de la vie, le com­mence­ment. Car c’est leur enfance qui les réu­nit. L’enfance regag­née, dans sa con­fi­ance absolue, sa sauvage inno­cence, sa vul­nérabilité, sa cru­auté joyeuse. Pour Pierre, devenu Mon­sieur Péné­lope (à lui les dimanch­es soli­taires, les Noëls en exil, les étés vides, quand les familles heu­reuses par­tent en vacances, qui tis­sent la trame de tant de romans féminins… !), Peras­ma n’est pas une maîtresse mais l’éter­nelle fiancée. La sœur inces­tueuse. Par delà toutes les dif­férences (d’âge, de goûts, de sen­si­bil­ité…), les dis­so­nances (très tôt, ils devi­nent que, tout en s’ado­rant, ils ne se con­vi­en­nent pas), elle incar­ne l’év­i­dence amoureuse, inex­plic­a­ble et radieuse. Mais aus­si, au plus pro­fond, au plus intime, une langue secrète, souter­raine, qu’eux deux seuls savent par­ler, sans l’avoir apprise. Qui ouvre mirac­uleuse­ment l’ac­cès à un royau­me oublié ; per­met d’éprou­ver — et d’ac­cepter — l’indéchiffrable mys­tère de l’être. C’est pour vivre l’énigme de notre vie plus que pour la résoudre — que nous venons au monde.

Ce jeune, ce fol amour tardif n’échappe pas aux saisons. Du print­emps ful­gu­rant, ébloui, impa­tient, à la pléni­tude de l’été cœur à cœur, corps à corps (La terre cesse de tanguer sous mes pas, je ne dérive plus, je ren­tre à bon port : il me faut être en toi pour retrou­ver le cen­tre de grav­ité des choses}. Du besoin insen­si­ble de repren­dre haleine, de recou­vr­er l’équili­bre, au pre­mier moment de désamour, où la magie s’ef­frite, où l’on se décou­vre brusque­ment entouré de cou­ples épris, comme si la lumière qu’on irra­diait hier encore s’é­tait déplacée, reportée sur eux, et que la fête d’aimer se déroulât sans vous. De la zone de grandes turbu­lences où l’on cherche éper­du­ment à garder l’autre, mal­gré le pressen­ti­ment que les so­leils partagés sont des répits men­acés, des rémis­sions, à ce temps apaisé, d’une indi­ci­ble mélan­col­ie, où, à son tour, l’on se dé­prend. Encore incon­solable, déjà indiffé­rent. Tout l’amour ne tente plus de gag­n­er la bataille. La détresse ne mord plus le cœur. On entrevoit la fin de l’his­toire. Obs­curément, on y con­sent. Lente­ment, tout se dénoue : l’an­goisse obsé­dante, le cha­grin térébrant. Pierre réap­prend à regarder les femmes ; à sen­tir, goûter leur présence. Le monde sans Peras­ma n’est plus un désert… Au bout de cette tra­ver­sée des « années Peras­ma » — une trentaine de mois incan­descents, pro­longée par un long épi­logue, sorte d’ar­rière-sai­son d’une beauté poignante — que savons-nous d’elle ? Qu’elle était ardente, entière, sans défense comme une en­fant (Je n’ai jamais ren­con­tré plus orphe­line que toi), harcelée de peurs et de remords, vio­lente, par­fois bru­tale. De lui ? Qu’il aura été un homme-enfant, un incur­able roman­tique (glu­ant de sen­ti­men­tal­isme, pré­cise-t-il, sar­cas­tique), un fidèle obstiné, écorché, dés­espéré. D’eux ? Qu’ils ne seront jamais étrangers l’un à l’autre. Dans leur roman, le présent se mêle à l’im­par­fait et le passé ne passe pas. Je ne veux pas savoir moi-même quand cet amour a affec­té de finir (…) Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que cette sépara­tion qui était pré­ten­du­ment la nôtre ne ressem­blait à rien. Qu’elle était d’a­vance frap­pée d’ab­sur­dité. Que tout pou­vait, à un moment ou à un autre, bas­culer, recom­mencer. Mais ceci était, bien sûr, aus­si absurde que cela. Depuis Per­dre (1984), nous savions Pierre Mertens sincère dans la con­fes­sion jusqu’à l’im­pudeur, courageux dans le dén­i­gre­ment de soi jusqu’à la provo­ca­tion (n’est-il pas, selon ses pro­pres mots, l’homme des petites lâchetés et des courages rad­i­caux)défi­ant le bon goût, trans­gres­sant les règles du savoir-vivre, avec l’ivresse tumultueuse mais déter­minée de qui brûle ses vais­seaux.

A l’heure où la lit­téra­ture sem­ble trop sou­vent se réduire à la pré­ci­sion laconique du con­stat, au plaisir sec de l’ironie, l’in­tel­li­gence ten­ant la bride courte à l’imag­i­na­tion, à l’ex­al­ta­tion, se méfi­ant des égare­ments de la pas­sion quand elle ne les ridi­culise pas, il con­firme, une fois pour toutes, qu’il est du par­ti de la générosité, du lyrisme, de la fer­veur, des désor­dres de l’âme. Qu’im­por­tent les mots crus, les red­ites, les longueurs ? Ils sont bal­ayés par le souf­fle, l’in­ten­sité, la vérité qui habitent et soulè­vent ces pages, dont la plus belle résonne longtemps en nous, comme, dans la mé­moire à vif du nar­ra­teur, la plainte déchi­rante et prophé­tique du renard pris au piège, qui sait qu’il va mourir ; que tout a une fin. J’au­rais dû tout com­pren­dre à ce mo­ment-là, mais je m’y suis refusé ; c’est promis : je ne com­prendrai jamais. Et même : je m’en­orgueil­li­rai de cet obstiné refus. A soix­ante ans son­nés, Pierre Mertens nous donne son livre le plus juvénile, le plus libre, le plus ardent.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°117 (2001)