Pierre Mertens, Une seconde patrie

Au paradis des innocents

Pierre MERTENSUne sec­onde patrie, Arléa, 1997

mertens une seconde patrieCe chantre de la bel­gi­tude que fut Pierre Mertens sera-t-il tou­jours con­damné à chercher sa place ? Une paix royale témoignait déjà de sa diffi­culté à se situer sociale­ment. Le nar­ra­teur du roman, en qui l’on peut voir une incar­nation métaphorique de l’écrivain, ne pou­vait s’i­den­ti­fi­er, à la façon des roman­tiques, qu’à des princes déchus, qu’il s’agisse du roi Léopold III ou de l’empereur d’Herentals, comme on surnom­mait le cham­pi­on cy­cliste Rik Van Looy. Et à son spleen il ne voy­ait d’autre issue pos­si­ble que l’anéantis­sement du monde dans un nou­veau déluge. Le livre a valu à son auteur les procès qu’on con­naît.

Au moment de la com­po­si­tion de son dernier ouvrage, un recueil d’es­sais, Mertens igno­rait encore si, en plus de la cen­sure, il lui faudrait subir le paiement de dom­mages et intérêts faramineux (on sait désor­mais que, sur ce point, les plaig­nants furent déboutés). C’est dans l’at­tente in­quiète du juge­ment qu’il rédi­ge ce qui ap­paraît comme un plaidoy­er : pour la littéra­ture et, en défini­tive, pro domo. Mais il n’e­spère plus la recon­nais­sance de son pays. Il prend les devants en revendi­quant pour lui cette sec­onde patrie, qu’évo­qué Musil : « Cha­cun de nous pos­sède une sec­onde pa­trie où tout ce qu’il fait est inno­cent. » Pour se pos­er en défenseur, il faut bien qu’il y ait des accusés. Mal­raux, Kaf­ka, Pasoli­ni sont tour à tour assignés à com­para­ître.

À leurs côtés, une fig­ure masquée, insaisis­sable, le kitsch, auquel Mertens con­sacre le dernier essai de son ouvrage. S’il l’on veut désign­er un point com­mun entre les trois hommes, on dira leur engage­ment, entier, à corps per­du : dans, à tra­vers ou pour l’écri­ture. Et, pour ce qui les unit au qua­trième sujet : leur com­mune incon­ve­nance ou encore la gêne qu’ils sus­ci­tent par l’ex­pres­sion rad­i­cale de leur sub­jec­tiv­ité. L’av­o­cat s’avère bril­lant, sub­til, com­bat­if — n’hési­tant pas à pour­fendre ses adver­saires d’un trait acéré (« c’est d’une niais­erie con­fon­dante », écrit-il par exem­ple à pro­pos d’une réflex­ion de Genêt sur Kaf­ka) ou à les dis­créditer (ain­si quand il évoque, en visant Clé­ment Ros­set, « l’ou­vrage d’un penseur à la mode — aujour­d’hui que, comme cha­cun sait, il n’y a plus de philosophes »). C’est de bonne guerre, même si l’on ne par­tage pas son plaisir du dén­i­gre­ment, et en­core moins la com­plai­sance qu’af­fiche par­fois ce mod­erne Cicéron à déplor­er la déca­dence du temps pour mieux glo­ri­fi­er la ver­tu des ancêtres.

Par ailleurs, il con­naît à fond chaque pièce de son dossier, les œuvres, l’his­toire de leurs auteurs, les com­mentaires qu’elles ont sus­cités… toute une éru­di­tion fer­vente qu’il déploie dans ses plaidoiries. Il nous livre ain­si de remar­quables exer­ci­ces de cri­tique lit­téraire (de celle qui incite à lire ou relire) en même temps qu’il retrace le des­tin de ses écrivains. Car il fait cause com­mune avec eux. À tra­vers leur par­cours, n’est-ce pas une cer­taine con­cep­tion de la lit­téra­ture qu’il défend (« une chose un peu bête­ment mais indé­ni­able­ment sacrée ») ain­si qu’une atti­tude spé­ci­fique devant la vie, partagée par ceux-là seuls « qui croient qu’écrire le monde pour­rait leur assur­er d’être au monde avec le monde » ? Argu­men­tant en faveur de ses com­pa­tri­otes Kaf­ka ou Pasoli­ni, c’est lui-même qu’il entre­prend de sauver. Il est donc tout naturel qu’il mêle à ses analy­ses des élé­ments de sa pro­pre vie, ne serait-ce qu’afin d’évo­quer les voy­ages entre­pris pour rejoin­dre leur ter­ri­toire, celui où la mort les a retenus.

C’est dans le chapitre sur le kitsch « comme mis­ère et représen­ta­tion » qu’il se laisse le plus aller à la con­fi­dence, à pro­pos notam­ment de deux grandes pas­sions intimes, les femmes et la musique. Dans le désir comme dans le génie musi­cal, il revendique la légi­tim­ité d’une part de kitsch,-que cha­cun porte en soi. Mertens pour sa part adore la chanteuse grecque Vicky Léan­dros. Aveu sans enjeu ? Mais plaider pour le kitsch, n’est-ce pas encore pour lui prêch­er en fa­veur de sa pro­pre chapelle ? Comme si, par une suprême habileté, il voulait de nou­veau s’in­no­cen­ter, préven­tive­ment, en revendi­quant comme un bien pro­pre les fautes de goût — effets de manch­es et pose tou­jours — que cer­tains pour­raient lui reprocher.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°98 (1997)