« Moi, mon colon, celle que j’préfère… »

Brassens préférait la guerre de 14–18. Une manière peut-être d’en recon­naître l’importance déci­sive. Au point de vue his­torique, puisqu’elle est l’acte inau­gur­al d’un 20e siè­cle de tur­bu­lences. Au point de vue lit­téraire aus­si, puisqu’elle a sus­cité une riche lit­téra­ture, autant au moment du con­flit qu’aujourd’hui.

Trois péri­odes peu­vent être dis­tin­guées : le con­flit lui-même ; l’entre-deux-guerres ; la péri­ode actuelle, depuis 1980 env­i­ron.

Entre 14 et 18

Quand le prince héri­ti­er de l’Empire aus­tro-hon­grois est abat­tu à Sara­je­vo le 28 juin 1914, nul ne peut se douter de l’engrenage qui mèn­era, début août, à un con­flit ouvert. Si en un mois les men­tal­ités ont pu pro­gres­sive­ment se faire à l’idée d’une guerre, c’est néan­moins la stu­peur et l’incrédulité qui domi­nent. Les esprits ont pour­tant aus­si eu le temps d’être pré­parés par une pro­pa­gande mul­ti­forme : on ne dira jamais assez l’importance de la presse et de la lit­téra­ture pop­u­laire avant et tout au long du con­flit. Les qua­tre prin­ci­paux jour­naux nationaux en France qui tirent cha­cun à près d’un mil­lion d’exemplaires, les nom­breux quo­ti­di­ens régionaux, mais aus­si les organes de dif­fu­sion de la lit­téra­ture pop­u­laire ont chauf­fé les esprits dans une per­spec­tive nation­al­iste et bel­li­ciste. C’est par­tielle­ment le cas en Bel­gique. Jusqu’au 4 août, le pays pou­vait espér­er préserv­er sa neu­tral­ité et la presse ne s’est pas lancée dans une pro­pa­gande antialle­mande. Puis le ter­ri­toire a été très vite envahi et un régime d’occupation fort dur y a été instau­ré, muse­lant les moyens d’expression.

En France, la presse, par ses reportages plus ou moins inven­tés et par les feuil­letons quo­ti­di­ens, ain­si que les édi­tions pop­u­laires don­nent une image idéale de la guerre, fraîche, joyeuse, empreinte de panache et d’héroïsme, mais les réal­ités cru­elles sont soigneuse­ment estom­pées.

Quand les civils mobil­isés décou­vrent la guerre mod­erne, dans laque­lle sont mis en œuvre des moyens tech­niques dont on n’a sans doute pas vrai­ment mesuré l’impact, un sen­ti­ment se répand : « on nous a trompés ». La guerre de mou­ve­ment d’abord, les tranchées ensuite, cassent com­plète­ment l’image héroïque du com­bat. Cette con­stata­tion ter­ri­ble est sou­vent répétée. En 1915, Kipling, pour­tant chantre du nation­al­isme, écrira : « Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts, / Dites-leur : parce que nos pères ont men­ti ».

Jean Nor­ton Cru, com­bat­tant de pre­mière ligne et ensuite enseignant de lit­téra­ture à l’université, pub­lie en 1929 une étude fouil­lée sur les textes se rap­por­tant à la guerre, Témoins. Son ouvrage est une source impor­tante d’informations, même si ses principes et sa méth­ode ont, jusqu’aujourd’hui, été l’objet de vives dis­cus­sions. Une part sig­ni­fica­tive de l’introduction est con­sacrée à démon­ter les images stéréo­typées de la guerre et à dégon­fler cer­taines légen­des :

Sur le courage, le patri­o­tisme, le sac­ri­fice, la mort, on nous avait trompés, et, aux pre­mières balles nous recon­nais­sions tout à coup le men­songe de l’anecdote, de l’histoire, de la lit­téra­ture, de l’art, des bavardages de vétérans et des dis­cours offi­ciels. Ce que nous voyions, ce que nous éprou­vions, n’avait rien de com­mun avec ce que nous atten­dions d’après tout ce que nous avions lu, tout ce qu’on nous avait dit. 

En France, le milieu lit­téraire réag­it très vite à l’invasion. En 1915, paraît Gas­pard, de René Ben­jamin, couron­né la même année par le prix Goncourt. Le roman représente, timide­ment encore, un bas­cule­ment. Ben­jamin campe le per­son­nage d’un Parisien hâbleur, très habile, qui donne l’impression de pou­voir agir sur les événe­ments, aux antipodes de ce que mon­trent J. N. Cru et d’autres auteurs : le sol­dat est essen­tielle­ment en posi­tion de vic­time subis­sant les aléas du com­bat, les actes d’héroïsme décisifs étant fort peu fréquents. Pro­gres­sive­ment, Ben­jamin mon­tre cepen­dant la cru­auté du com­bat ; Gas­pard sera d’ailleurs mutilé tan­dis que plusieurs de ses amis seront tués. Et la descrip­tion des scènes d’hôpitaux tem­père la notion d’héroïsme.

En 1916 paraît un des livres les plus représen­tat­ifs de la lit­téra­ture de 14–18, Sous Ver­dun, août-octo­bre 1914, de Mau­rice Genevoix. Jeune nor­malien, Genevoix par­ticipe comme lieu­tenant à la guerre de mou­ve­ment dans la région de Ver­dun, puis à la guerre de tranchées. Il tient scrupuleuse­ment un jour­nal jusqu’à ce qu’il soit grave­ment blessé au print­emps 1915. Ce réc­it et les qua­tre suiv­ants seront inté­grés sous le titre Ceux de 14. Genevoix s’interdit « tout arrange­ment fab­u­la­teur, toute licence d’imagination après coup » ; il racon­te sans fard, mais sans exagéra­tion, décrit la vie pénible et la mort, sans mil­i­tan­tisme paci­fiste. Sa démon­stra­tion est cepen­dant implaca­ble.

En 1916 égale­ment, Hen­ri Bar­busse pub­lie Le feu. Jour­nal d’une escouade. Le mot « jour­nal » est inap­pro­prié ; il s’agit d’un réc­it inté­grant une part impor­tante de fic­tion. Volon­taire alors qu’il avait passé l’âge d’être mobil­isé, Bar­busse com­bat en pre­mière ligne et con­naît donc bien la vie dans les tranchées. Mil­i­tant paci­fiste, il agence son réc­it pour en faire un réquisi­toire con­tre la guerre, n’hésitant pas à décrire l’horreur des corps déchi­quetés et des muti­la­tions, les cadavres pour­ris­sants au milieu desquels il faut bien vivre, la boue, les rats, les poux, les con­di­tions de vie pires que celles des ani­maux. Il table ain­si sur une réac­tion émo­tion­nelle de rejet de la guerre.

Roland Dorgelès avec Les croix de bois (1919) s’inscrit dans cette ligne de dénon­ci­a­tion paci­fiste. Georges Duhamel, chirurgien dans un hôpi­tal de sec­onde ligne, décrit les con­séquences des com­bats et de la canon­nade : les graves blessures, la mort lente (Vie des mar­tyrs, 1916). Genevoix, Bar­busse, Dorgelès, Duhamel sont assuré­ment des écrivains qui ont le mieux su don­ner une image de la guerre.

Ces œuvres éditées ne doivent cepen­dant pas mas­quer l’intense pro­duc­tion d’écrits durant la guerre : jour­naux per­son­nels, cor­re­spon­dance (la dis­tri­b­u­tion du cour­ri­er était fort bien organ­isée) et jour­naux de tranchées ou d’unités, de natures et de qual­ités très divers­es. L’expression écrite, quelle qu’en soit la valeur lit­téraire, est un exu­toire aux expéri­ences ter­ri­ble­ment trau­ma­ti­santes vécues au front, comme le décrit Mau­rice Genevoix, par­lant des sol­dats de son escouade :

Un besoin de vérité les con­traig­nait à écrire, un besoin de mesur­er entière la réal­ité for­mi­da­ble à quoi ils venaient d’échapper, de se répéter à eux-mêmes : “J’y étais, moi. J’ai vécu ça, moi… Et me voici, moi tou­jours.” 

Et en Belgique ?

La sit­u­a­tion est fort dif­férente de la France, l’essentiel du ter­ri­toire étant occupé sous un régime sévère. Le milieu lit­téraire est dis­per­sé ; les maisons d’édition ont dis­paru ou sont sans moyen.

L’essentiel de la pro­duc­tion lit­téraire se fait par le biais des jour­naux de front. De nom­breuses revues voient le jour qui pro­posent prin­ci­pale­ment de la poésie. Cette pro­duc­tion poé­tique est franche­ment bel­li­ciste et fait preuve d’un antiger­man­isme vir­u­lent, les sol­dats belges étant large­ment infor­més des exac­tions com­mis­es par les Alle­mands en Bel­gique.

Emile Ver­haeren

Réfugié en France, Emile Ver­haeren tourne le dos à ses posi­tions ger­manophiles et exprime son hos­til­ité à l’Allemagne, entre autres dans Le crime alle­mand (1915), ce qui con­tribue à le brouiller avec son ami Ste­fan Zweig.

Car c’est ton crime et ta honte, Alle­magne / D’avoir détru­it en notre temps / L’idée / Que se fai­sait superbe­ment / L’homme, de l’homme. 

Un auteur se dis­tingue, Max Deauville. Médecin, il se porte volon­taire et est affec­té à une unité médi­cale de pre­mière ligne, durant la retraite de l’armée belge et le siège d’Anvers, puis sur le front de l’Yser jusqu’en mai 1915, où il doit être évac­ué. A par­tir de ses notes soigneuse­ment tenues, il pub­lie à Paris en 1917, Jusqu’à l’Yser, le réc­it d’un homme qui soigne au plus près des com­bats. Il n’invente pas, il témoigne. Il ne verse pas dans l’exagération : ses descrip­tions, même si elles n’éludent rien des atroc­ités, restent sobres. Cette pudeur dans l’expression rend sans doute son pro­pos plus per­ti­nent. Il n’adopte cepen­dant pas un point de vue de mil­i­tant ; la sim­ple descrip­tion, tein­tée d’une légère ironie dés­abusée par moments, suf­fit, à ses yeux, à faire com­pren­dre l’aberration de la guerre. Nor­ton Cru con­sid­ère – à juste titre – qu’il s’agit là d’un des meilleurs livres sur la Grande Guerre et, en tout cas, du meilleur réc­it de médecin.

Les enjeux d’une littérature

Nous avons déjà noté l’importance de l’aspect psy­chologique de la lit­téra­ture de guerre qui cor­re­spond à un besoin urgent d’expression et de témoignage. On peut ajouter que rarement dans l’histoire des Let­tres, la pro­duc­tion lit­téraire a été aus­si pro­fondé­ment influ­encée par le con­texte idéologique et cul­turel dans lequel elle s’inscrit. Que ce soit d’un point de vue bel­li­ciste ou paci­fiste, il y avait une « urgence sociale » à écrire.

Déjà pen­dant la guerre et encore après, cer­taines prob­lé­ma­tiques revi­en­nent sans cesse. D’abord le débat de savoir s’il faut être patri­ote et soutenir l’effort de guerre ou, devant la boucherie qu’elle représente, la dénon­cer.

Ensuite, la ques­tion de savoir si le sim­ple témoignage est suff­isant. Dans les tranchées, la vie du sol­dat est faite de travaux divers (ter­rasse­ment, corvées) et de beau­coup d’attente. De nom­breux auteurs ont insisté sur l’ennui. Cette monot­o­nie n’est rompue que par des moments, il est vrai alors dra­ma­tiques : le bom­barde­ment, l’assaut que l’on mène ou que l’on subit. Ne faut-il pas dès lors intro­duire une part de fic­tion, comme moyen de mieux faire com­pren­dre les enjeux d’un com­bat pré­cis et la manière dont il se déroule, en dépas­sant le point de vue indi­vidu­el ? On peut le voir dans les jour­naux per­son­nels pub­liés : si les événe­ments sont minu­tieuse­ment décrits le sens des mou­ve­ments ou des opéra­tions n’est pas don­né. Créer une fic­tion, large­ment doc­u­men­tée et fidèle le plus pos­si­ble à la réal­ité, per­met, en mul­ti­pli­ant les per­son­nages sur lesquels l’auteur peut se focalis­er, de mieux ren­dre compte de la com­plex­ité de la sit­u­a­tion. On retrou­ve donc ici aus­si cette vieille inter­ro­ga­tion sur la capac­ité de la fic­tion à mieux expli­quer la réal­ité qu’un texte descrip­tif.

Autre inter­ro­ga­tion encore : com­ment décrire ? Faut-il choisir le réal­isme le plus cru et la descrip­tion des dif­férents vis­ages de l’horreur ? Bar­busse et Dorgelès, entre autres, n’hésitent pas à sol­liciter des images vio­lentes : par exem­ple, dans Le feu, cet épisode où un sol­dat, récupérant des bottes sur un cadavre, doit les vider à la cuil­lère. Ces images doivent sus­citer un dégoût, une répul­sion, qui mèn­erait à con­damn­er la guerre. Mais ne risque-t-on pas de provo­quer l’effet inverse, une fas­ci­na­tion mor­bide qui con­tredi­rait l’effet de dénon­ci­a­tion ? Deauville appelle ce type d’écrits de la lit­téra­ture « au jus de cadavre, où l’outrance rivalise avec l’horreur ». Une écri­t­ure sobre n’est-elle pas plus effi­cace, en ce qu’elle fait appel à l’intelligence et au raison­nement plus qu’à l’émotion ? Genevoix et Deauville priv­ilégient cette sobriété. Pierre Chaine choisit de don­ner la parole à un naïf bien par­ti­c­uli­er, un rat, qui, sous cou­vert d’étonnement ironique, démonte sub­tile­ment les rouages du dis­cours dom­i­nant sur la guerre (Les mémoires d’un rat, 1917).

Ces divers­es inter­ro­ga­tions sont sous-ten­dues par la crainte de la fas­ci­na­tion que la guerre peut sus­citer et par la con­science de la néces­sité de par­ler, d’éviter que d’autres ne le fassent avec d’autres visées en tête. Deauville résume bien la prob­lé­ma­tique :

Nous sommes tous les arti­sans du men­songe. Nous racon­tons mal ou fausse­ment ce que nous avons vu. C’est un résul­tat inéluctable de notre suff­i­sance et de notre inca­pac­ité. Ce que nous n’avons gravé immé­di­ate­ment sur un métal indélé­bile, se meurt dans notre mémoire. Ce que nous fixons, à l’instant même se déforme en entrant dans le moule rigide des mots.

Mais si nous nous taisons, d’autres vien­dront qui déna­tureront les faits bien plus que nous ne pour­rions le faire. Ils s’en empareront. Ils s’en servi­ront. Ce seront des armes dan­gereuses dans leurs mains. Ils nous dépein­dront la guerre sous des couleurs ruti­lantes. Ils fer­ont appa­raître à nos yeux une fresque mag­nifique. Ce n’est là qu’un jeu pour les poètes. 

Cette éthique et cette con­cep­tion de la lit­téra­ture sont con­fron­tées, par­mi d’autres ques­tions, à celle de la mort qu’on donne. Ris­quer sa vie et voir mourir ses com­pagnons est sans doute la sit­u­a­tion la plus com­mune et s’inscrit dans la posi­tion de vic­time qui est la plus fréquente pour le com­bat­tant. Mais qu’en est-il lorsque celui-ci est amené à tuer ? Les textes qui men­tion­nent un homi­cide ne sont pas fréquents et le fait de l’écrire ne va pas sans réti­cences. Ain­si, Genevoix racon­te-t-il qu’il est con­traint, pour se dégager, de tuer trois Alle­mands. Si dans la pre­mière édi­tion de son livre il en par­le – avec une sorte d’incompréhension –, il sup­prime ce pas­sage dans les paru­tions suiv­antes, pour ne le rétablir que dans l’édition défini­tive en 1949.

Du point de vue formel, la lit­téra­ture à pro­pos de la guerre innove peu. À l’exception d’Apollinaire et de son recueil Cal­ligrammes, la poésie reste can­ton­née à des sché­mas éprou­vés. En prose, Le feu ou Les croix de bois sont con­sti­tués de séquences présen­tant autant de sit­u­a­tions exem­plaires de la vie au front, sans toute­fois pro­pos­er un véri­ta­ble développe­ment romanesque. Les romans à pro­pre­ment par­ler repren­nent dans l’ensemble les sché­mas con­nus. La seule vraie inno­va­tion con­siste, par souci de réal­isme, en l’introduction de la langue pop­u­laire, réelle ou inven­tée. C’est le cas de Bar­busse qui pré­fig­ure ce que fera Céline dans Voy­age au bout de la nuit.

L’après guerre

Après l’armistice, les pop­u­la­tions décou­vrent le prix payé pour la vic­toire, même si celle-ci est large­ment célébrée. La majorité des ouvrages parais­sant alors sont des textes à visée paci­fiste : Hen­ri Bar­busse, Roland Dorgelès, mais aus­si Léon Werth (Clav­el sol­dat, 1919), Georges Duhamel, Pierre Drieu La Rochelle (La comédie de Charleroi, 1934), Jean Giono, Blaise Cen­drars (La main coupée, 1946) ou en Alle­magne, E. M. Remar­que (À l’ouest, rien de nou­veau, 1929). Ernst Jünger, alors qu’il a con­nu des com­bats vio­lents et qu’il a lui-même été plusieurs fois blessé, va, pour sa part, dévelop­per une vision exaltée de la guerre, met­tant l’accent sur l’action vir­ile et la cama­raderie (Orages d’acier, 1920, et La guerre comme expéri­ence intérieure, 1922).

Jules Romains, qui n’a pas com­bat­tu, intro­duit une dimen­sion didac­tique et explique longue­ment les raisons qui ont mené à l’éclatement de la guerre ain­si que le con­texte poli­tique et mil­i­taire qui a con­duit à la for­mi­da­ble bataille de Ver­dun en 1916 (Prélude à Ver­dun, 1938 et Ver­dun, 1938).

Jean Giono, ancien com­bat­tant qui avait saboté son arme pour n’avoir pas à tuer, con­stru­it son roman Le grand trou­peau (1931) sur une oppo­si­tion entre la douceur de la vie rurale « d’avant » et la guerre, expres­sion extrême du développe­ment indus­triel au ser­vice d’une entre­prise de mort. Le grand trou­peau qui descend trop tôt de l’alpage en ce mois d’août 14 est ain­si à la fois le sym­bole et le con­tre­point du trou­peau humain envoyé à la boucherie.

Des sujets jusque là tabous sont évo­qués : les rebel­lions et ten­ta­tives de mutiner­ie, la peur (Gabriel Cheval­li­er, La peur, 1930, et Léon Werth, Clav­el sol­dat, 1919).

En Bel­gique, des anciens com­bat­tants décrivent la vie au front. Max Deauville pub­lie en 1922 La boue des Flan­dres. Si son écri­t­ure reste mar­quée par la sobriété, s’il reste au plan du témoignage, son livre se teinte de mil­i­tan­tisme paci­fiste, dis­cret mais indé­ni­able, con­fir­mé par son Intro­duc­tion à la vie mil­i­taire (1923). L’ironie se fait plus grinçante. La révolte par rap­port à ce qu’il a vu est tou­jours vive de même que sa volon­té de ne pas per­me­t­tre à d’autres d’idéaliser la guerre.

Ancien offici­er d’artillerie devenu moine, Mar­tial Lekeux reprend du ser­vice act­if dès début août 14. Il par­ticipe aux com­bats autour de Liège, à la retraite de l’armée, s’évade du siège d’Anvers, pour devenir offici­er d’observation pour l’artillerie. Il en fait le réc­it dans Mes cloîtres dans la tem­pête (1922), texte qui se veut réc­it, impré­cis cepen­dant, mais qui intro­duit des clichés de la lit­téra­ture guer­rière. Dans une expres­sion par­fois exaltée, la guerre appa­raît comme une expéri­ence mys­tique sem­blable au mys­ti­cisme dont il fait preuve dans sa vie religieuse. Le livre con­naît un suc­cès com­mer­cial impor­tant mais lim­ité dans le temps. Après 1940, il dis­paraît com­plète­ment de la mémoire lit­téraire sur 14–18.

Dans La plaine étrange (1921), Robert Vivi­er, par des textes brefs, décrit avec beau­coup de finesse ses états d’âme et s’attarde à quelques per­son­nal­ités par­mi ses com­pagnons d’arme. Con­stant Bur­ni­aux choisit un point de vue par­ti­c­uli­er dans Les désar­més (1930). Deux frères ont servi ensem­ble comme bran­car­diers. A la demande de son frère tué, le sur­vivant racon­te à son neveu « leur » guerre.

Cas par­ti­c­uli­er que celui de Robert Poulet qui a, lui aus­si, passé qua­tre ans à l’Yser. Se situ­ant dans l’esthétique du réal­isme mag­ique, son roman Hand­ji (1931) met en scène deux officiers autrichiens sur le front russe qui, pour tromper l’ennui de l’attente, inven­tent une présence fémi­nine.

Une autre part des livres d’écrivains belges est con­sti­tuée par les romans ou réc­its décrivant les rigueurs de l’invasion puis de l’occupation subies par les civils : Jean Tou­sseul, Jean Claram­baux IV : La rafale (1933) ou Sander Pier­ron, Le vil­lage envahi, (1920).

Un livre se détache de cette pro­duc­tion, Les enfants bom­bardés (1936) de Georges Linze. L’auteur adopte un point de vue orig­i­nal, celui d’un enfant d’une dizaine d’années, le nar­ra­teur du roman. Il racon­te la vie à Liège sous le bom­barde­ment et pen­dant l’occupation. Linze ne suit pas une pro­gres­sion chronologique : il procède par des per­cep­tions dis­con­tin­ues, revenant sur cer­taines thé­ma­tiques ou impres­sions récur­rentes.

Fran­cis André, quant à lui, racon­te la dépor­ta­tion de tra­vailleurs civils vers l’Allemagne et leurs con­di­tions de tra­vail spé­ciale­ment pénibles, Les affamés (1931).

Depuis 1980

Xavier Han­otte

Vers 1980, l’historiographie de la guerre 14–18 a été pro­fondé­ment renou­velée. L’accent a été mis sur la dimen­sion cul­turelle, l’étude de la men­tal­ité des peu­ples en con­flit. Sur l’aspect psy­chologique égale­ment : com­ment les com­bat­tants ont-ils vécu leur présence au front ? Quelles séquelles la con­fronta­tion à la bru­tal­ité et les trau­ma­tismes physiques et psy­chiques encou­rus ont-ils occa­sion­nées dans la vie per­son­nelle, famil­iale et plus large­ment sociale ?

Des écrivains en France, en Bel­gique, en Angleterre et au Cana­da, ont accom­pa­g­né cette redé­cou­verte, où l’on perçoit plusieurs enjeux. Il y a, alors que dis­paraît la généra­tion des com­bat­tants, la volon­té d’entretenir la mémoire, de ne pas oubli­er ce à quoi ceux-ci ont été con­fron­tés. Le désir aus­si d’essayer de com­pren­dre à la fois les raisons qui ont amené à ce « sui­cide de l’Europe » et la manière dont des hommes peu­vent sur­vivre à ces expéri­ences trau­ma­ti­santes. Infor­mée des acquis des sci­ences humaines et des développe­ments nou­veaux de l’historiographie, la fic­tion, dans son inven­tion spécu­la­tive, peut-elle être un moyen de mieux com­pren­dre le passé ?

Les auteurs d’aujourd’hui puisent leur infor­ma­tion et leur inspi­ra­tion dans la lit­téra­ture écrite par les con­tem­po­rains du con­flit. Et celle-ci, qu’elle soit paci­fiste ou bel­li­ciste, a généré des clichés. Com­ment inven­ter un lan­gage neuf, infor­mé de com­préhen­sions neuves, à par­tir de cet héritage lit­téraire ?

De nom­breux romans racon­tent une quête, dans le cadre d’un « roman famil­ial ». Un per­son­nage d’aujourd’hui tente de percer le silence qu’une famille entre­tient autour d’un événe­ment datant de la guerre (Claude Simon, L’acacia, 1989 ; Jean Rouaud, Les champs d’honneur, 1990). Cette recherche peut aus­si con­cern­er un lieu (Claude Dune­ton, Le mon­u­ment, 2004 ; Gisèle Bienne, La ferme de Navarin, 2008, où elle relate sa recherche du lieu où Blaise Cen­drars a été blessé et a per­du la main). Ces quêtes pren­nent fréquem­ment le vis­age d’une véri­ta­ble enquête, que celle-ci soit menée par des privés (Didi­er Daen­inckx ; ou les dif­férents tomes des enquêtes de Célestin Louise, par Thier­ry Bour­cy) ou par un par­ti­c­uli­er (Sébastien Japris­ot).

Des textes mon­trent les men­songes et les duperies offi­cielles ain­si que la vio­lence insti­tu­tion­nelle de l’armée. Par le biais d’un polar, Didi­er Daen­inckx rap­pelle la répres­sion féroce des troupes russ­es en France (Le der des ders, 1984). Sébastien Japris­ot revient sur le drame des fusil­lés pour l’exemple dans Un long dimanche de fiançailles, 1991.

Cer­tains textes encore insin­u­ent une dimen­sion mag­ique ou étrange (Sylvie Ger­main, Le livre des nuits, 1985 ; Lau­rent Gaudé, Cris, 2001).

Dans 14 (2012), Jean Echenoz apporte un regard dis­tan­cié sur les textes pub­liés antérieure­ment, en met­tant en évi­dence leurs images récur­rentes.

Et en Belgique ?

La guerre de 14–18 tra­verse presque tous les livres de Xavier Han­otte. Ses deux pre­miers romans, situés à l’époque con­tem­po­raine, Manière noire (1995) et De secrètes injus­tices (1998), sont des romans d’enquête. La Grande Guerre y est présente par le biais d’un poète anglais bien réel, Wil­fred Owen, tué peu avant l’armistice, que le nar­ra­teur traduit en français. Chaque chapitre porte en exer­gue un vers du poète anglais. D’autre part, la struc­ture même du roman est organ­isée autour d’une présence non réelle d’Owen, qui per­met de résoudre l’énigme poli­cière.

Dans De secrètes injus­tices (le titre est un vers d’Owen), le nar­ra­teur, en dehors de l’enquête, s’est don­né un pro­jet de mémoire : à par­tir des inscrip­tions tombales et des reg­istres d’un cimetière bri­tan­nique d’Ypres, il essaye de recon­stituer quelques événe­ments de la vie des sol­dats enter­rés, pour éviter que « les mémoires [ne] s’éteignent » :

… je tâcherai de leur inven­ter une vie (…) ils vivront peut-être. D’une vie de fic­tion. D’une vie de légende. D’un men­songe. D’avance, j’invoque leur par­don. Mais tout vaut mieux que l’oubli. 

Deux romans ont directe­ment pour cadre et objet la Pre­mière Guerre. Der­rière la colline (2000) se déroule en un même lieu, le mémo­r­i­al de Thiep­val dans la Somme, à deux épo­ques dif­férentes, le 1er juil­let 1916, lors de l’offensive bri­tan­nique, et à la fin des années 40. La nuit de l’assaut, le sol­dat Par­sons fait une étrange expéri­ence qui va ori­en­ter sa vie ; il ne quitte pas ces lieux où il devient jar­dinier des cimetières bri­tan­niques, mar­qué par ce qu’il a « vu ».

Pour Les lieux com­muns (2002), égale­ment un même décor, le parc d’attractions de Belle­waerde, à deux épo­ques dif­férentes, en 1915, lors d’une des batailles du sail­lant d’Ypres et aujourd’hui. Un jeune garçon est le seul à percevoir la présence d’un étrange jar­dinier dans le parc, qui ressem­ble à un sol­dat bel­go-cana­di­en de 1915. La Grande Guerre appa­raît dans d’autres textes encore, tou­jours selon même mode d’un court-cir­cuit entre les épo­ques.

Pour Xavier Han­otte, la lutte con­tre l’oubli et l’importance du tra­vail de mémoire est une des raisons de son intérêt pour 14–18. Cette atti­tude s’intègre dans une con­cep­tion plus large de la lit­téra­ture, son esthé­tique du réal­isme mag­ique. Celui-ci repose dans son cas sur l’irruption inat­ten­due d’une dimen­sion autre, essen­tielle­ment par l’abolition de la dis­tance tem­porelle, générale­ment entre aujourd’hui et des événe­ments de la Grande Guerre. Pour l’écrivain, une vérité sur­git de ce mou­ve­ment entre les épo­ques et dans cette vac­il­la­tion du temps. Les lieux jouent égale­ment un rôle déter­mi­nant dans son esthé­tique lit­téraire, spé­ciale­ment les cimetières bri­tan­niques qui pos­sè­dent une aura tout à fait par­ti­c­ulière.

Samuel est revenu de Xavier Deutsch mêle des épisodes de guerre et un com­plot dans le vil­lage. Deux frères de Samuel sont assas­s­inés au front par d’autres vil­la­geois dans le but de se partager leurs ter­res. Samuel, écœuré par la vio­lence, revient au vil­lage avec la volon­té d’oublier et de faire la paix. Mais est-il pos­si­ble de dépass­er les vieilles rancœurs et d’instituer d’autres types de rela­tion ? S’il ne nég­lige pas les descrip­tions réal­istes du front comme de la bassesse du vil­lage, le roman s’apparente plus à une fable, dans une écri­t­ure qui glisse sou­vent vers l’évocation d’éléments poé­tiques.

Le roman de Jean Marc Turine, Foudrol, met en scène un médecin, Georges Par­ment, dans un hôpi­tal de cam­pagne qui rassem­ble les blessés graves. Il y soigne ceux qu’il appelle ses enfants, quitte à les aider à mourir. Sa révolte rad­i­cale con­tre la mon­stru­osité de la guerre le con­duit au ban de sa pro­fes­sion et de la société. Il change d’identité, s’appelle doré­na­vant Ge Foudrol, se lance dans une errance sou­vent proche de la folie. Mais se révèle capa­ble d’apporter des moments de paix et de réc­on­cil­i­a­tion aux par­ents de ceux qu’il a soignés ; ou à son fils Joseph, enfant « dif­férent » né après la guerre, qui reprend à son compte la dimen­sion inspirée de la folie de son père.

La nar­ra­trice de Tu sig­nais Ernst K. de Françoise Houdart (2005) répond à une manière d’injonction de la part d’une vieille dame, qui lui trans­met un car­net de cro­quis qu’un jeune sol­dat alle­mand lui a don­né en 1917, avant de dis­paraître. Retrou­ver qui a pu être Ernst, imag­in­er qui il était et ce qu’il a vécu, devient le but de la jeune femme. Françoise Houdart dresse égale­ment un por­trait de la vie sous l’occupation, faite de brimades, de vex­a­tions et de bru­tal­ités envers la pop­u­la­tion civile.

Le recueil de nou­velles de Mar­i­anne Sluszny, Un bou­quet de coqueli­cots, revient sur des faits liés à la Grande Guerre en Bel­gique, pen­dant ou après le con­flit. Elle donne ain­si la parole au sol­dat incon­nu, dans une let­tre non signée ; à un musi­cien qui perd son goût de la musique dans le fra­cas du canon ; à un pigeon sol­dat ; à une femme ton­due qui voit son mari revenir du front ; à un jeune Fla­mand partagé entre une révolte face à la néga­tion de sa langue et de sa cul­ture et la sol­i­dar­ité entre sol­dats ; à Albert Kud­jabo, Con­go­lais qui a trop longtemps atten­du son chevron de front ; à Cécile, née dans une famille aisée, que son expéri­ence d’infirmière dans un hôpi­tal de cam­pagne et la ren­con­tre de Jacques vont mar­quer au point de ne plus penser qu’à soign­er les lais­sés-pour-compte.

Rap­pelons que Les éblouisse­ments de Pierre Mertens se déroule pour une part dans le Brux­elles occupé où sert le médecin et poète Got­tfried Benn.

Dans le roman de l’écrivain fla­mand Erwin Morti­er, Godenslaap (Som­meil des dieux), toute la famille d’Helena est morte. Il reste près d’elle, Rachi­da, l’infirmière maro­caine. En août 14, Hele­na est sur­prise en France par l’éclatement de la guerre, coupée de sa famille en Bel­gique. Mais para­doxale­ment, cette guerre est pour elle une chance, l’occasion d’une libéra­tion per­son­nelle et d’une ini­ti­a­tion sen­ti­men­tale.

***

Entre 14 et 18 et dans les années suiv­antes, il y avait une urgence à racon­ter, pour des raisons tant per­son­nelles que sociales. La lit­téra­ture était alors vrai­ment ce moyen imag­i­naire d’appréhender et d’essayer de com­pren­dre un réel insup­port­able. Aujourd’hui, cette urgence-là a dis­paru ; mais la prob­lé­ma­tique n’est pas moins forte. Com­ment penser main­tenant cette vio­lence et la lit­téra­ture qui a voulu la cern­er ?

Joseph Duhamel

Suggestions bibliographiques

Textes de la période de guerre et de l’entre-deux-guerres

Max Deauville, Jusqu’à l’Yser, 1917 ; De Schorre, 2013

Max Deauville, La boue des Flan­dres, 1922

Sous le titre La boue des Flan­dres, Pierre Schoen­t­jes pro­pose une intéres­sante com­pi­la­tion de textes extraits de divers livres de Deauville ; Espace Nord, 2006

Mar­tial Lekeux, Mes cloîtres dans la tem­pête, 1922 ; De Schorre, 2013

Georges Linze, Les enfants bom­bardés, 1936 ; Espace Nord, 2002

Georges Poulet, Hand­ji, 1931 ; Espace Nord, 2013

Écrivains contemporains

Xavier Deutsch, Samuel est revenu, 2001, Le Cri

Xavier Han­otte, Manière noire, 1995, Bel­fond ; Espace Nord, 2006

—, De secrètes injus­tices, 1998, Bel­fond ; Espace Nord, 2006

—, Der­rière la colline, 2000, Bel­fond ; Espace Nord, 2008 ; édi­tion revue, Bel­fond, 2014

—, Les lieux com­muns, 2002, Bel­fond ; Espace Nord (+ 3 nou­velles), 2013

—, L’architecte du désas­tre, 2005, Bel­fond

—, La nuit d’Ors, 2012, Le Cas­tor astral

Xavier Han­otte et Claude Renard, Les anges de Mons, 2013, Fon­da­tion Mons 2015

Françoise Houdart, Tu sig­nais Ernst K., 2005, Luce Wilquin

Pierre Mertens, Les éblouisse­ments, 1987, Seuil ; Points

Erwin Morti­er, Som­meil des dieux, 2008 ; Fayard, 2010 (traduit du néer­landais)

Mar­i­anne Sluszny, Un bou­quet de coqueli­cots, 2014, La Dif­férence

Jean Marc Turine, Foudrol, 2005, Esper­luète

Ouvrages critiques

Alfu, Les tueurs de Boches. Les romanciers pop­u­laires et la Grande Guerre, Encrage, 2014

Nico­las Beaupré, Écrire en guerre, écrire la guerre. France-Alle­magne 1914–1920, CNRS Edi­tions, 2006 ; rééd. sous le titre Écrits de guerre. 1914–1918, CNRS Edi­tions, 2013

Madeleine Frédéric, « Lec­ture » dans Georges Linze, Les enfants bom­bardés, Labor, coll. “Espace Nord”, 2002

France-Marie Frémeaux, Écrivains dans la Grande Guerre. De Guil­laume Apol­li­naire à Ste­fan Zweig, L’Express, 2012

Jean Nor­ton Cru, Témoins. Essai d’analyse et de cri­tique des sou­venirs de com­bat­tants édités en français de 1915 à 1928, Les étin­celles, 1929

Hubert Roland et Pierre Schoen­t­jes (sous la dir. de), « 14–18 : Une mémoire lit­téraire », Textyles, n° 32–33, 2007

Pierre Schoen­t­jes, Fic­tions de la Grande Guerre. Vari­a­tions lit­téraires sur 14–18, Clas­siques Gar­nier, 2008

Pierre Schoen­t­jes (sous la dir. de), La Grande Guerre. Un siè­cle de fic­tions romanesques, Droz, 2008

Cet arti­cle est large­ment inspiré des recherch­es menées par Pierre Schoen­t­jes, Gri­et Theeten, Madeleine Frédéric et Hubert Roland.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 181 (avril 2014)