Marcel Moreau, Bal dans la tête

Comme le dernier et premier livre

Mar­cel MOREAUBal dans la tête, Dif­férence, 1995

« Car il n’est point d’in­stinct passion­nel sans fas­ci­na­tion de l’ir­ré­para­ble. »

Une cri­tique, émi­nente, con­sid­ère que l’on pour­rait tout aus­si bien com­mencer le roman de Mar­cel More­au à la page 143, cinquième et dernier chapitre. Je ne com­prends pas ce qu’elle a com­pris. Il me sem­ble en effet que si Bal dans la tête con­stitue une œuvre poly­mor­phe, un texte com­posé de textes possé­dant tous leur cohérence, cha­cun d’eux trou­ve sa légiti­ma­tion dans les autres, s’y définit pleine­ment et s’y com­plète de façon dynamique. Quand bien même l’ul­time par­tie de l’ou­vrage ressem­blerait plus à ce que l’on nomme le style More­au, quand bien même le « je », auquel on est habitué, s’y exprimerait enfin avec la force et selon le rythme que l’on recon­naît à l’au­teur, il n’en reste pas moins qu’il pâti­rait grande­ment de l’am­pu­ta­tion du début du livre, dont il dé­coule naturelle­ment.

Ce n’est peut-être pas tant l’his­toire qui pré­side au roman qu’il s’ag­it de racon­ter, mais la décon­struc­tion du réc­it, son incor­po­ra­tion, le brouil­lage des tem­pos. Déci­dons, un peu ar­bitraire­ment, de compter trois temps. La fable : François, romanci­er à suc­cès, retrou­ve après de longues années son frère Serge, dou­ble « russe », titanesque et tour­men­té de l’artiste. Entre eux, une aven­ture de dévo­ration. Serge ravi­ra tout à François, les femmes, l’e­spoir, la san­té, l’écri­t­ure même, à laque­lle il s’adonne avec tal­ent. Il lui léguera en retour le sen­ti­ment du trag­ique, le don de tan­gage, celui du doute. Tem­po mod­er­a­to ma non trop­po.

Ensuite, la fable qui s’épuise dans un emballe­ment de jour­naux intimes se succé­dant avec, bien­tôt, la ful­gu­rance d’un com­bat de boxe. Les con­fes­sions de Serge se sont mis­es à rugir plus haut, à détru­ire plus grand, à penser plus loin. Des deux per­son­nages, l’un s’éteint, con­for­mé­ment à la logique du roman qui, désor­mais, opère en se multi­pliant, et qui sem­ble par­fois ani­mée d’une volon­té pro­pre. Sig­nalons toute­fois la troi­sième instance du livre, née au cœur de Serge, et qui porte peut-être le nom même de cette logique : Edi­cius (résoudre l’énigme des let­tres). Enfin, le fameux dernier chapitre (123 pages), assas­si­nat du roman per­pétré par un auteur dépassé par la vio­lence de son pro­pos, l’ur­gence de dire, la volon­té de com­prendre, le réflexe de grat­ter là où ça dé­mange et pra­ti­quant, en même temps, la lucid­ité avec une vir­tu­osité à laque­lle, person­nellement, je ne con­nais pas d’équiv­a­lent.

Il y a, dans ce dernier chapitre, pré­parés par les précé­dents, une telle den­sité d’analyse du roman déjà écrit et du texte en train de se faire, du proces­sus créatif qui s’ac­com­plit pas à pas, lui-même pris­on­nier d’un réseau d’é­mo­tions dont aucune n’est per­due, qu’on a l’im­pres­sion brûlante d’ap­partenir au présent de l’au­teur assis à sa table de tra­vail.

Il y a, planant au-dessus de ces trois moments vis­i­bles de l’œu­vre, un qua­trième moment qui les unit en les absorbant, et qui ressem­blerait, si on ne savait pas Mo­reau en proie à d’autres livres, à la dernière œuvre d’un homme qui exige d’avoir dit Tout. Ne l’a-t-il pas fait ? His­toire de dou­bles, his­toire d’Edi­cius, d’une dépres­sion. Sans doute More­au avait-il déjà pra­tiqué le genre, illus­tré le motif : jamais avec cette pré­ci­sion obses­sion­nelle et lyrique chargée de mar­quer l’é­tape nou­velle du malaise. Écri­t­ure, beauté, amour, autant de facettes d’un dia­mant qui avait tou­jours con­servé des faces non polies, mais qui dif­fuse à présent une lumière entière­ment noire.

More­au, par­fois, la pré­tend « terne ». Pour­tant le lecteur ne pour­ra que pro­pos­er l’al­ter­na­tive à cette asser­tion. L’é­tape nou­velle, c’est que l’en­chante­ment de l’écri­t­ure sem­ble désor­mais s’opér­er en dehors du ma­gicien. Que la vio­lence — tristesse, colère, sen­su­al­ité ou même joies inter­mit­tentes — a déserté la douleur. Que la douleur s’ap­prête à renon­cer devant la mon­tée du spleen. Que l’e­spoir naît par­fois de trou­ver ce lieu où la beauté prendrait l’al­lure, une sec­onde, d’une défla­gra­tion caté­gorique. Mais les mots con­tin­u­ent à pétuler pour le dire. Et s’il « n’est pas don­né à n’im­porte qui de vivre sa chute », il faut lire, à toute force, sans plus tarder, et frémir.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 87 (mars — mai 1995)